Charles V, le sage – partie 2

Reprenons l’histoire de notre jeune Charles, régent de France mais pas encore roi. Il est parvenu, malgré une situation complexe pour lui et le pays, à éviter que deux rivaux ne prennent le pouvoir, et à rallier peuple et noblesse. Il doit cependant composer avec un père prêt à tout pour être libéré, et des Anglais qui attendent la moindre occasion pour achever ce qu’ils pensent être un pays vulnérable. Voyons comment il va faire.

Suite à la bataille de Poitiers, une trêve a été établie entre les royaumes de France et d’Angleterre, mais celle ci s’achève bientôt. Le roi Jean le bon conclut donc à la va vite un nouveau traité avec son rival Edouard III, qui s’avère pire que le précédent : presque la moitié du royaume doit passer sous suzeraineté anglaise, et l’échéancier de la rançon a été réduit. Le dauphin ne peut refuser le traité directement, car cela mettrait son père en difficulté (on rappelle qu’il est toujours tenu en otage par les Anglais). Il décide donc de passer par les états généraux qui, bien entendu, adressent un magnifique doigt levé. L’autre avantage est que cela soude le pays derrière lui, maintenant que les Anglais apparaissent comme une menace commune, et accessoirement, des gros vilains. Edouard III par contre, n’apprécie que moyennement qu’on ait rejeté le traité. Il décide de mener une nouvelle chevauchée à travers le nord de la France, puis aller jusqu’à Reims et s’y faire sacrer roi. Il débarque en Octobre 1359.


Expliquons rapidement ce qu’est une chevauchée dans le contexte. Au début de la guerre de Cent Ans, l’armée anglaise n’est pas assez forte pour conquérir directement le territoire français (+ vaste et + peuplé) ; de surcroît, la guerre ça coute cher, et les dépenses sont soumises au contrôle du Parlement (ce n’est pas vraiment le parlement comme de nos jours, plutôt un équivalent des états généraux aux prérogatives étendues). Pour le convaincre de financer la guerre, Edouard III propose une nouvelle stratégie : une armée mobile (entièrement montée à cheval, même si elle combat à pied – d’où le nom), qui peut ainsi avancer vite, qui plutôt que conquérir des places fortes (ça demande du temps et des gros moyens), avance et pille tout sur son passage. Double avantage : rapidement, l’expédition devient rentable ; et comme elle est très mobile, elle est difficile à contrer, surtout pour l’époque. Le roi de France doit ainsi financer de nombreuses troupes pour défendre un vaste territoire, alors que les Anglais peuvent attaquer là où ils veulent, et ramener des fortunes en Angleterre. Et oui : ça ressemble vachement à un raid de pillage ; d’autant plus cocasse que le pilleur prétend être le suzerain des pillés ; une sorte d’impôt médiéval où en plus on crame ta grange.


La France a du mal à contrer ses attaques, et lorsqu’elle arrive à intercepter les opportuns, cela se passe mal. En effet, la tactique française repose sur des charges de cavalerie lourde, de front. Or, les stratèges anglais ont adapté leur tactique : des rangées de pieux derrière lesquels se retranchent des archers et hommes d’armes à pied (la cavalerie ne servant que de réserve). Ironie du sort : les Anglais ont appris cette technique … en se faisant défoncer par les Écossais, notamment à Bannockburn, par cette même technique. Elle se montre diablement efficace, face à une noblesse française trop sûre d’elle même et indisciplinée. D’où les défaites de Crécy et Poitiers.

Pour information, les différentes chevauchées anglaises, du début du conflit jusqu’à celle de 1359


Et donc, face à cette nouvelle chevauchée, le prince Charles adopte une nouvelle stratégie : celle de la terre déserte (un peu différente de la terre brûlée). Dans les régions menacées, on invite les populations à se mettre à l’abri dans les forteresses, avec leurs provisions et matériel. Les Anglais ne peuvent donc pas piller, et sont contraints d’utiliser leurs maigres réserves. Ils provoquent les chevaliers français (insultent des nobles mamans et montrent leurs fessiers), pour déclencher une bataille rangée qu’ils seraient sûrs de gagner ; mais là également, le dauphin interdit de livrer bataille, et mène une guerre d’escarmouches (on parlerait de nos jours de guérilla) qui usent les troupes ennemies. Le roi anglais arrive devant Reims, portes closes. Or, il n’a pas emmené d’armes de siège (cela l’aurait ralenti) : il a beau gesticuler, agiter les bras en l’air et devenir tout rouge, rien n’y fait. Il continue de parcourir le pays sans pouvoir se ravitailler : les chevaux meurent faute de fourrage, son armée commence à souffrir de la faim. Il pique une grosse colère : ses hommes se mettent alors à tout saccager, brûlant les villages, massacrant tous ceux qu’ils croisent. Ce comportement de fieffés coquins ne fait qu’attiser la haine à leur égard, et renforce la loyauté des sujets du roi de France. Si bien que, lorsque l’armée anglaise se prend un orage de grêles dans la tronche, certains y voient une punition divine. Faisons le point :

  • Edouard III n’a pas obtenu de nouvelle grande victoire, n’a rien pu piller, n’a pris aucune ville, se retrouve avec une armée affaiblie et démoralisée
  • le prince Charles voit certes son pays partiellement ravagé, mais n’a pas perdu trop de population, n’a pas subi de défaite, et surtout voit le soutien de son peuple se raffermir

    Autrement dit : l’expédition est un fiasco. Les Anglais sont contraints de le reconnaître, et accepter de signer un nouveau traité, à Brétigny, le 8 Mai 1360. Seul un quart du royaume passera du côté anglais, et la rançon est diminuée à 3 millions d’écus d’or. Surtout : le roi d’Angleterre renonce à prétendre à la couronne de France, et accepte une trêve. De quoi gagner du temps, ressource précieuse pour le royaume français ravagé.
Le traité de Brétigny

Même si le traité s’est grandement amélioré pour les Français, il reste assez humiliant, et tout le pays, nobles comme roturiers, le vivent mal. La rançon reste colossale, promettant de lourds impôts (plusieurs années de recette fiscale). Le seul qui est content, c’est Jean le bon : cela lui permet de quitter sa captivité de Londres, et revenir prendre les choses en main. La menace anglais est écartée dans l’immédiat, Charles le mauvais est neutralisé en Normandie.

Reste le dauphin Charles qui ne souhaite pas quitter le pouvoir aussi facilement. Le roi le fait écarter (pas écarteler non, faut pas exagérer) du conseil royal.
Le prince du coup part bouder, et va voir son oncle, qui n’est personne d’autre que l’empereur Charles IV, du Saint Empire. Il est en effet très proche de ce dernier, et à chaque fois qu’il est en difficulté, il va le voir pour demander conseil. Celui ci suggère de se concentrer sur la Normandie, que le dauphin a toujours en apanage et qui souffre des mercenaires anglais abandonnés là par Edouard III. Il lève des impôts pour recruter des troupes, sécurise de nombreuses places fortes notamment sur la Seine, de façon à restaurer les échanges commerciaux. Pour le seconder sur les questions militaires, où il ne brille guère, il reçoit l’aide d’un capitaine au nom désormais célèbre : Bertrand Du Guesclin. Nous verrons que l’histoire des deux hommes sera fortement liée, même si on a davantage retenu le patronyme du chevalier.


Du coté de Jean le bon, ce n’est guère brillant. Pour payer sa rançon, il va falloir lever des impôts. Pour stabiliser la monnaie (à l’origine de nombreuses crises dans les décennies précédentes), il crée une nouvelle monnaie à valeur constante en or, qu’il nommera le franc. Il existe plusieurs explications quant à la raison de ce nom : pour certains, c’est juste l’abréviation de Francorum Rex ; pour d’autres, c’est en référence à sa libération prochaine, « franc » signifiant « libre ». Quoi qu’il en soit, la monnaie est un succès. En revanche, les Grandes Compagnies continuent de rançonner le pays, ce qui nuit au commerce, à l’activité économique, et donc à la levée de l’impôt. Jean le bon envoie des troupes les affronter, mais celles ci se font rétamer à la bataille de Brignay, en Avril 1362. Se faire battre par des mercenaires pillards, c’est la défaite de trop. Le peuple avait gardé jusque là une bonne image du souverain : en effet, à la bataille de Poitiers il n’avait pas fui, ce qui était courageux et chevaleresque. Or à l’époque, on préfère un souverain qui a des grosses balls plutôt qu’un cerveau. Mais là, ce nouvel échec provoque une panique et le discrédite totalement. Pour racheter son honneur, il songe à partir en croisade contre les Turcs, mais finalement retourne à Londres en 1364, se constitue en otage, la rançon n’ayant pas été payée (et un autre otage, l’un des fils du roi, garant du paiement, s’est enfui …). Il meurt le 8 avril 1364, à Londres, laissant un pays ruiné et ravagé par la briganderie.


Pendant ce temps, voyant son rival affaibli, Charles le mauvais reprend du poil de la bête. Il prépare une armée en recrutant parmi les grandes compagnies, signe un accord avec le roi d’Aragon. Mais le dauphin a anticipé le coup : il envoie Du Guesclin saisir les forteresses normandes qui appartenait encore au Navarrais. Ce dernier, soutenu par les Anglais, passe à l’offensive, veut empêcher le sacre à venir. Les deux armées s’affrontent à la bataille de Cocherel.
Comme les chefs anglais adoptent la stratégie habituelle de se retrancher derrière des pieux, et d’attendre la charge française, Du Guesclin décide de ruser. Après de longues heures de négociations vaines, il fait croire à un repli des troupes françaises, qui commencent à plier bagages et tourner les talons. Un commandant anglais tombe dans le piège, et s’élance vers les troupes qu’il pense vaincues. Celles ci font brutalement volte face, et se retrouvent rapidement au contact : les archers gallois ne peuvent pas tirer. Rapidement, c’est le massacre, les autres troupes anglaises abandonnant leurs retranchements, et chargeant dans la mêlée. Un groupe de chevaliers français en a profité pour contourner l’ennemi, et attaquer leurs chefs. Privée de commandement, l’armée de Charles de Navarre se disperse.
Le dauphin tient enfin une victoire en bataille rangée. Dans la foulée, il peut se faire sacrer roi, et devient Charles V, le 19 mai 1364. Il a prouvé que les efforts (notamment financiers) n’ont pas été vains.

La bataille de Cocherel

Résumons depuis le début : suite à la capture de son père à Poitiers, le prince Charles devient régent de France, royaume passablement affaibli. Il doit faire face à un rival qui veut prendre le trône, Charles de Navarre, qui est très populaire ; à une révolte des bourgeois parisiens, mené par Etienne Marcel, et voulant établir une monarchie contrôlée ; à une révolte paysanne ; à une menace d’invasion directe des Anglais ; à une mise à l’écart des affaires politiques par son père. Il finit par accéder au trône, avec un pays uni derrière lui, aux finances assainies. Il reste cependant toujours la menace d’une reprise du conflit avec l’Angleterre ; et plus problématique, les Grandes Compagnies qui pillent le pays et perturbent l’économie. Ses meilleures armes jusque là ont été la patience et la diplomatie. Ses outils lui seront ils utiles face aux dangers qui guettent ?

Sources des images : Wikipédia

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