Charles V, le sage – partie 3

3e partie de l’article sur Charles V, dit le sage, et on commence à comprendre pourquoi. Là où ses contemporains agissent comme des gros bourrins pleins de testostérone, il fait preuve de patience et de ruse pour finir par l’emporter.

Rappelons où on en est. Après un début calamiteux dans la guerre de Cent Ans, celui qui n’est encore que le dauphin se retrouve à la tête d’un pays ruiné, en proie aux révoltes et aux bandits. Il doit affronter un rival à la succession, Charles de Navarre, un contestataire bourgeois, Etienne Marcel, des révoltes paysannes, une expédition anglaise qui vise rien de moins que la prise de la royauté française. Et malgré tout, il s’en sort : les révoltes sont contenues sans trop de violences de sa part ; Charles le mauvais est neutralisé ; la chevauchée d’Edouard III est un fiasco, qui force ce dernier à réduire ses prétentions. Et surtout, il bénéficie du soutien des états généraux, donc des différents corps de la société médiévale. En effet, il est parvenu à unifier un pays divisé, dans un but commun : repousser l’Anglois. Reste que la guerre peut reprendre, surtout si le traité de Brétigny, très humiliant, n’est pas respecté ; et il y a toujours ces « Grandes Compagnies », mercenaires démobilisés qui, du coup, s’adonnent au brigandage et à la rançon de territoires entiers.
Petite note : maintenant que Charles est roi de France, nous le nommerons Charles V, ou roi de France. En opposition avec l’autre Charles, celui de Navarre, qu’on continuera d’appeler Charles de Navarre, le Navarrais, Charles le mauvais ou la grosse tanche.

La situation reste moyenne pour le jeune roi de France. Mais quelles sont les atouts dans sa manche ? La première est … le traité de Brétigny ! Comment peut on considérer cette humiliation, qui prévoit une rançon colossale et la cession d’un quart des territoires du royaume, comme un avantage ? Et bien : le diable se cache dans les petites lignes, vous savez, en bas du contrat. Or, si Charles V n’est pas réputé pour sa combativité, c’est un fin juriste. Il a fait ajouter une clause au traité négocié par son père : le transfert de souveraineté des territoires cédés ne doit intervenir qu’à la fin du paiement de la rançon (qui entérine le traité). Donc en attendant, ces terres sont toujours légalement françaises ! De fait, les Anglais ne peuvent reprendre les hostilités, sinon ils perdraient tous leurs acquis. De plus, cela aide à lever l’impôt. Or à l’époque, et contrairement à ce que l’on croit, l’impôt n’est pas prélevé selon le bon vouloir du roi (les taxes, gages, et autres prélèvements en nature sont un peu différents). Si un roi veut faire la guerre, il doit d’abord demander l’autorisation aux états généraux pour avoir les soussous. Il n’y a qu’un seul cas où l’impôt est automatique et permanent : pour payer une rançon. Et même si Jean le bon est mort, la rançon est toujours due. Cela donne le prétexte au roi de France pour lever un impôt de façon continue, sécurisant les finances. Si une partie est effectivement versée aux Anglais pour la rançon (environ 1 million d’écus au final), la grande partie alimentera les caisses royales.
Son deuxième atout : Bertrand Du Guesclin. C’est un capitaine rusé, discipliné et fidèle, qui a déjà apporté la victoire à son souverain. Comme on ne peut pas encore affronter les Anglais (trop dangereux), la priorité immédiate est de débarrasser le pays des Grandes Compagnies, qui continuent à le ravager comme des sapajous. La menace anglaise étant provisoirement écartée, on concentre toutes les ressources militaires contre eux : chaque région organise sa défense, et rapidement l’activité devient moins lucrative. Puis nouveau coup de génie : une fois ceux ci affaiblis, et plutôt que de les exterminer tous, si on les recrutait pour aller faire la guerre ailleurs par exemple ?


La cible est rapidement désignée : le royaume de Castille. Il est dirigé à ce moment là par Pierre dit le Cruel, qui est allié aux Anglais. Avoir un allié d’Edouard III à la frontière sud ne plait guère à Charles V. Il se trouve que le pays est en pleine guerre civile : Henri de Trastamare essaie d’arracher la couronne des mains de son demi frère. Il se trouve, de surcroit, que la femme de Pierre le Cruel est la belle sœur de Charles V, et celle ci meurt dans des circonstances troubles, sans doute assassinée par son mari ; #metoo bien avant l’heure. Le roi de France passe donc alliance avec Henri de Trastamare, et envoie en janvier 1366 Du Guesclin, à la tête des grandes compagnies, embauchées comme mercenaires (c’est leur métier de base, rappelons le). Rapidement, les troupes françaises obtiennent des succès : Henri devient roi de Castille le 5 avril 1366. Pierre le cruel va pleurnicher auprès de son allié anglais : c’est trop injuste, ils ont pris ma couronne. Le prince noir, Edouard de Woodstock et fils ainé d’Edouard III, répond à son appel, tout heureux qu’il est d’aller taper sur du français. Pierre le Cruel lui promet, en échange de son aide pour reconquérir le trône, de financer ses dépenses, et notamment le paiement de ses troupes. Rappelons rapidement que le prince noir est un grand guerrier et un fin stratège : c’est notamment lui qui a emporté la victoire lors de la bataille de Poitiers. C’est donc un adversaire redoutable.
L’armée anglaise traverse le royaume de Navarre ; bizarrement, Charles le mauvais ne s’y oppose pas. Henri de Trastamare et son allié français tentent de leur barrer la route. Cela aboutit à la bataille de Nájera, le 3 Avril 1367. Du Guesclin conseille le castillan de ne pas mener bataille, connaissant les tactiques du Prince Noir, mais celui ci l’ignore. Résultat : c’est une nouvelle défaite face aux archers anglais. Henri parvient à s’enfuir, mais Du Guesclin et ses officiers se font capturer. Pierre le Cruel peut de nouveau monter sur le trône.

La bataille de Nájera

Situation mal engagée pour le parti français ? Nenni : car le destin va de nouveau se révéler favorable, et la défaite s’avérer provisoire. Pierre le cruel avait promis au Prince Noir de payer la solde de ses troupes. Sauf que, c’est ballot : il n’a pas l’argent promis. Désolé mec, salut et sans rancune hein ? Dépité, Edouard de Woodstock rentre en Aquitaine ; son armée de mercenaires n’étant pas payé, elle commence à s’agiter, et en conséquence il la dissout. Ceux ci recommencent du coup leur activité saisonnière de pillage ; et de nouveau, les Anglais passent sur le continent pour de vils soudards.
Du coté des français, c’est plutôt la fête. Le pays est débarrassé des grandes compagnies, qui sont allés se faire charcuter en territoire étranger : l’économie repart, les impôts rentrent. L’armée est réorganisée : on copie allègrement le système anglais qui a fait ses preuves. Finie le commandement féodale, où chaque noble est libre de ses mouvements. On organise l’armée autour de capitaines, fiables et disciplinés, qui obéissent à un commandant. Chacun dirige une troupe d’une centaine d’hommes d’armes, désormais engagés de façon permanente : ainsi, ils ne retournent pas au brigandage à chaque trêve. Le pays dispose d’une armée permanente, de 5 à 6 milliers de soldats, payé grâce aux impôts permanents (rappelez vous : la rançon, tout ça …). Toujours grâce à ces revenus réguliers, on constitue un parc d’artillerie (cela coute cher, mais on a enfin les moyens de l’entretenir), qui facilite la prise des places fortes. On comble le retard sur la maîtrise des armes de jet, en embauchant des mercenaires génois (arbalétriers), et en organisant des concours d’archerie dans tous le pays : les meilleurs étant engagés au service du roi. Les armées se déplacent à cheval, et combattent souvent à pied, comme les Anglais. L’expédition en Castille a permis de se débarrasser des éléments les plus douteux et indisciplinés, et de ne garder que les + fiables. Ceux ci sont contrôlés régulièrement par des fonctionnaires royaux. Charles V dispose enfin d’une armée moderne (pour l’époque), mobile, dont les communications sont assurés par de nombreux messagers.
Pierre le Cruel à nouveau à la tête du royaume de Castille, c’est donc un ennemi de la France qui menace le Sud du pays. Mais maintenant que son protecteur le Prince Noir n’a plus d’armée, il faut en profiter. La rançon de Du Guesclin est payée, et Henri de Trastamare retourne avec son allié français en Castille, moins d’un an après sa défaite. Rapidement, Pierre est en difficulté, et ne peut recevoir cette fois l’aide des Anglais. A la bataille de Montiel, il est finalement vaincu le 14 mars 1369, puis tué par son rival quelques jours plus tard. Henri II devient roi de Castille ; et par la même, un allié indéfectible de Charles V, à qui il doit son accession au trône.

Les Anglais viennent d’encaisser un coup dur, et le royaume de France semble en position avantageuse. Cependant, Charles V ne se précipite pas. Il commence par une large offensive diplomatique, dans le but d’isoler l’Angleterre. Cela commence par le Saint Empire, dont l’empereur est pour souvenir, un oncle du roi de France : il interdit aux mercenaires allemands (parmi les + redoutables de la Chrétienté d’Occident) de s’engager pour les Anglais. Il réactive la « Auld Alliance » avec l’Ecosse, soutient un prétendant à la principauté du pays de Galles, Owen. Il gagne également le support du pape Urbain V. De son coté, Charles de Navarre souhaite s’allier de nouveau avec les Anglais, mais ceux ci sont échaudés par ses revirements passés, et hésitent. Maintenant qu’il est entouré par l’alliance franco-castillane, il finit par céder et signe un traité de paix en 1371 avec son ancien rival pour la couronne de France. Les Anglais tentent un rapprochement avec les Flandres, terres sous suzeraineté française, mais largement attachées économiquement à l’Angleterre : c’est un pays de drapiers, qui dépend de la laine venant d’outre Manche. Le comte de Flandre, Louis de Male, fiance sa fille Marguerite avec l’un des fils d’Edouard III, Edmond de Langley. Cependant, les fiancés sont consanguins au 4e degré. Ce genre de mariage consanguins n’était pas rare à l’époque (c’est même le cas pour le roi de France), cependant il faut une dispense du Pape pour valider le mariage. Or, devinez qui est du coté du roi de France ? Du coup, Marguerite épousera finalement un des frères du roi de France, en obtenant lui ladite dispense. Les Flandres resteront donc proches de la France.
Un peu plus compliqué est la situation en Bretagne. Depuis plusieurs années c’est la guerre civile : les maisons de Montfort et de Blois s’affrontent pour diriger le duché (et contrôler ainsi l’économie mondiale de la crêpe). La première est soutenue par l’Angleterre, la seconde par la France. Le conflit finit par tourner à l’avantage de Jean IV de la maison Montfort ; mais Charles V le reconnait tout de même. Ce qui fait qu’à défaut d’un allié, il obtient une Bretagne relativement neutre (de nombreux nobles prenant même le parti du roi de France).

Charles de Navarre, qui rend hommage à Charles V

Le pays est donc pacifié, les impôts rentrent, l’armée réorganisée. Diplomatiquement, les Anglais sont seuls. Tout semble bien parti pour Charles V, il reste cependant à gagner définitivement sur le plan militaire. Domaine où jusqu’à maintenant, le roi n’a pas fait montre d’un grand talent. La fin de son combat dans le prochain et dernier épisode.

Sources des images : Wikipédia

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