Charles V, le sage – partie 2

Reprenons l’histoire de notre jeune Charles, régent de France mais pas encore roi. Il est parvenu, malgré une situation complexe pour lui et le pays, à éviter que deux rivaux ne prennent le pouvoir, et à rallier peuple et noblesse. Il doit cependant composer avec un père prêt à tout pour être libéré, et des Anglais qui attendent la moindre occasion pour achever ce qu’ils pensent être un pays vulnérable. Voyons comment il va faire.

Suite à la bataille de Poitiers, une trêve a été établie entre les royaumes de France et d’Angleterre, mais celle ci s’achève bientôt. Le roi Jean le bon conclut donc à la va vite un nouveau traité avec son rival Edouard III, qui s’avère pire que le précédent : presque la moitié du royaume doit passer sous suzeraineté anglaise, et l’échéancier de la rançon a été réduit. Le dauphin ne peut refuser le traité directement, car cela mettrait son père en difficulté (on rappelle qu’il est toujours tenu en otage par les Anglais). Il décide donc de passer par les états généraux qui, bien entendu, adressent un magnifique doigt levé. L’autre avantage est que cela soude le pays derrière lui, maintenant que les Anglais apparaissent comme une menace commune, et accessoirement, des gros vilains. Edouard III par contre, n’apprécie que moyennement qu’on ait rejeté le traité. Il décide de mener une nouvelle chevauchée à travers le nord de la France, puis aller jusqu’à Reims et s’y faire sacrer roi. Il débarque en Octobre 1359.


Expliquons rapidement ce qu’est une chevauchée dans le contexte. Au début de la guerre de Cent Ans, l’armée anglaise n’est pas assez forte pour conquérir directement le territoire français (+ vaste et + peuplé) ; de surcroît, la guerre ça coute cher, et les dépenses sont soumises au contrôle du Parlement (ce n’est pas vraiment le parlement comme de nos jours, plutôt un équivalent des états généraux aux prérogatives étendues). Pour le convaincre de financer la guerre, Edouard III propose une nouvelle stratégie : une armée mobile (entièrement montée à cheval, même si elle combat à pied – d’où le nom), qui peut ainsi avancer vite, qui plutôt que conquérir des places fortes (ça demande du temps et des gros moyens), avance et pille tout sur son passage. Double avantage : rapidement, l’expédition devient rentable ; et comme elle est très mobile, elle est difficile à contrer, surtout pour l’époque. Le roi de France doit ainsi financer de nombreuses troupes pour défendre un vaste territoire, alors que les Anglais peuvent attaquer là où ils veulent, et ramener des fortunes en Angleterre. Et oui : ça ressemble vachement à un raid de pillage ; d’autant plus cocasse que le pilleur prétend être le suzerain des pillés ; une sorte d’impôt médiéval où en plus on crame ta grange.


La France a du mal à contrer ses attaques, et lorsqu’elle arrive à intercepter les opportuns, cela se passe mal. En effet, la tactique française repose sur des charges de cavalerie lourde, de front. Or, les stratèges anglais ont adapté leur tactique : des rangées de pieux derrière lesquels se retranchent des archers et hommes d’armes à pied (la cavalerie ne servant que de réserve). Ironie du sort : les Anglais ont appris cette technique … en se faisant défoncer par les Écossais, notamment à Bannockburn, par cette même technique. Elle se montre diablement efficace, face à une noblesse française trop sûre d’elle même et indisciplinée. D’où les défaites de Crécy et Poitiers.

Pour information, les différentes chevauchées anglaises, du début du conflit jusqu’à celle de 1359


Et donc, face à cette nouvelle chevauchée, le prince Charles adopte une nouvelle stratégie : celle de la terre déserte (un peu différente de la terre brûlée). Dans les régions menacées, on invite les populations à se mettre à l’abri dans les forteresses, avec leurs provisions et matériel. Les Anglais ne peuvent donc pas piller, et sont contraints d’utiliser leurs maigres réserves. Ils provoquent les chevaliers français (insultent des nobles mamans et montrent leurs fessiers), pour déclencher une bataille rangée qu’ils seraient sûrs de gagner ; mais là également, le dauphin interdit de livrer bataille, et mène une guerre d’escarmouches (on parlerait de nos jours de guérilla) qui usent les troupes ennemies. Le roi anglais arrive devant Reims, portes closes. Or, il n’a pas emmené d’armes de siège (cela l’aurait ralenti) : il a beau gesticuler, agiter les bras en l’air et devenir tout rouge, rien n’y fait. Il continue de parcourir le pays sans pouvoir se ravitailler : les chevaux meurent faute de fourrage, son armée commence à souffrir de la faim. Il pique une grosse colère : ses hommes se mettent alors à tout saccager, brûlant les villages, massacrant tous ceux qu’ils croisent. Ce comportement de fieffés coquins ne fait qu’attiser la haine à leur égard, et renforce la loyauté des sujets du roi de France. Si bien que, lorsque l’armée anglaise se prend un orage de grêles dans la tronche, certains y voient une punition divine. Faisons le point :

  • Edouard III n’a pas obtenu de nouvelle grande victoire, n’a rien pu piller, n’a pris aucune ville, se retrouve avec une armée affaiblie et démoralisée
  • le prince Charles voit certes son pays partiellement ravagé, mais n’a pas perdu trop de population, n’a pas subi de défaite, et surtout voit le soutien de son peuple se raffermir

    Autrement dit : l’expédition est un fiasco. Les Anglais sont contraints de le reconnaître, et accepter de signer un nouveau traité, à Brétigny, le 8 Mai 1360. Seul un quart du royaume passera du côté anglais, et la rançon est diminuée à 3 millions d’écus d’or. Surtout : le roi d’Angleterre renonce à prétendre à la couronne de France, et accepte une trêve. De quoi gagner du temps, ressource précieuse pour le royaume français ravagé.
Le traité de Brétigny

Même si le traité s’est grandement amélioré pour les Français, il reste assez humiliant, et tout le pays, nobles comme roturiers, le vivent mal. La rançon reste colossale, promettant de lourds impôts (plusieurs années de recette fiscale). Le seul qui est content, c’est Jean le bon : cela lui permet de quitter sa captivité de Londres, et revenir prendre les choses en main. La menace anglais est écartée dans l’immédiat, Charles le mauvais est neutralisé en Normandie.

Reste le dauphin Charles qui ne souhaite pas quitter le pouvoir aussi facilement. Le roi le fait écarter (pas écarteler non, faut pas exagérer) du conseil royal.
Le prince du coup part bouder, et va voir son oncle, qui n’est personne d’autre que l’empereur Charles IV, du Saint Empire. Il est en effet très proche de ce dernier, et à chaque fois qu’il est en difficulté, il va le voir pour demander conseil. Celui ci suggère de se concentrer sur la Normandie, que le dauphin a toujours en apanage et qui souffre des mercenaires anglais abandonnés là par Edouard III. Il lève des impôts pour recruter des troupes, sécurise de nombreuses places fortes notamment sur la Seine, de façon à restaurer les échanges commerciaux. Pour le seconder sur les questions militaires, où il ne brille guère, il reçoit l’aide d’un capitaine au nom désormais célèbre : Bertrand Du Guesclin. Nous verrons que l’histoire des deux hommes sera fortement liée, même si on a davantage retenu le patronyme du chevalier.


Du coté de Jean le bon, ce n’est guère brillant. Pour payer sa rançon, il va falloir lever des impôts. Pour stabiliser la monnaie (à l’origine de nombreuses crises dans les décennies précédentes), il crée une nouvelle monnaie à valeur constante en or, qu’il nommera le franc. Il existe plusieurs explications quant à la raison de ce nom : pour certains, c’est juste l’abréviation de Francorum Rex ; pour d’autres, c’est en référence à sa libération prochaine, « franc » signifiant « libre ». Quoi qu’il en soit, la monnaie est un succès. En revanche, les Grandes Compagnies continuent de rançonner le pays, ce qui nuit au commerce, à l’activité économique, et donc à la levée de l’impôt. Jean le bon envoie des troupes les affronter, mais celles ci se font rétamer à la bataille de Brignay, en Avril 1362. Se faire battre par des mercenaires pillards, c’est la défaite de trop. Le peuple avait gardé jusque là une bonne image du souverain : en effet, à la bataille de Poitiers il n’avait pas fui, ce qui était courageux et chevaleresque. Or à l’époque, on préfère un souverain qui a des grosses balls plutôt qu’un cerveau. Mais là, ce nouvel échec provoque une panique et le discrédite totalement. Pour racheter son honneur, il songe à partir en croisade contre les Turcs, mais finalement retourne à Londres en 1364, se constitue en otage, la rançon n’ayant pas été payée (et un autre otage, l’un des fils du roi, garant du paiement, s’est enfui …). Il meurt le 8 avril 1364, à Londres, laissant un pays ruiné et ravagé par la briganderie.


Pendant ce temps, voyant son rival affaibli, Charles le mauvais reprend du poil de la bête. Il prépare une armée en recrutant parmi les grandes compagnies, signe un accord avec le roi d’Aragon. Mais le dauphin a anticipé le coup : il envoie Du Guesclin saisir les forteresses normandes qui appartenait encore au Navarrais. Ce dernier, soutenu par les Anglais, passe à l’offensive, veut empêcher le sacre à venir. Les deux armées s’affrontent à la bataille de Cocherel.
Comme les chefs anglais adoptent la stratégie habituelle de se retrancher derrière des pieux, et d’attendre la charge française, Du Guesclin décide de ruser. Après de longues heures de négociations vaines, il fait croire à un repli des troupes françaises, qui commencent à plier bagages et tourner les talons. Un commandant anglais tombe dans le piège, et s’élance vers les troupes qu’il pense vaincues. Celles ci font brutalement volte face, et se retrouvent rapidement au contact : les archers gallois ne peuvent pas tirer. Rapidement, c’est le massacre, les autres troupes anglaises abandonnant leurs retranchements, et chargeant dans la mêlée. Un groupe de chevaliers français en a profité pour contourner l’ennemi, et attaquer leurs chefs. Privée de commandement, l’armée de Charles de Navarre se disperse.
Le dauphin tient enfin une victoire en bataille rangée. Dans la foulée, il peut se faire sacrer roi, et devient Charles V, le 19 mai 1364. Il a prouvé que les efforts (notamment financiers) n’ont pas été vains.

La bataille de Cocherel

Résumons depuis le début : suite à la capture de son père à Poitiers, le prince Charles devient régent de France, royaume passablement affaibli. Il doit faire face à un rival qui veut prendre le trône, Charles de Navarre, qui est très populaire ; à une révolte des bourgeois parisiens, mené par Etienne Marcel, et voulant établir une monarchie contrôlée ; à une révolte paysanne ; à une menace d’invasion directe des Anglais ; à une mise à l’écart des affaires politiques par son père. Il finit par accéder au trône, avec un pays uni derrière lui, aux finances assainies. Il reste cependant toujours la menace d’une reprise du conflit avec l’Angleterre ; et plus problématique, les Grandes Compagnies qui pillent le pays et perturbent l’économie. Ses meilleures armes jusque là ont été la patience et la diplomatie. Ses outils lui seront ils utiles face aux dangers qui guettent ?

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Charles V, le sage – partie 1

On va abandonner la période contemporaine et ses joyeusetés à base d’obus et de bombes dans la margoulette, pour remonter le temps et nous rendre à une époque où l’on s’entretuait, oui, mais c’était pas grave car on le faisait avec esprit chevaleresque (ou pas …).
Et on va parler plus précisément d’un roi badass (en tant que républicain, cela me coute de le dire, mais il faut savoir reconnaître un bon dirigeant quand on en voit un, fut ce t il roi). Il va hériter d’une situation merdique au possible, mais en alliant sagesse, habileté et patience, va réussir à sortir le royaume de France d’une de ses pires périodes. Et pourtant, qui se souvient de Charles V, dit le sage ? Réparons de suite cette injustice ! En 4 parties, car il va y en avoir des choses à raconter …

Le petit Charles commence bien sa vie, le 21 janvier 1338, puisqu’il est l’ainé de Jean le Bon, roi de France, ce qui lui assure de ne pas trop se prendre la tête pour sa future carrière professionnelle. En 1349, il reçoit en apanage le Dauphiné (c’est à dire qu’il s’en occupe jusqu’à ce qu’il accède au trône), région récemment achetée par la royauté. Il gère son domaine et acquiert ainsi une précieuse expérience ; s’il ne se révèle être ni un grand orateur, ni un farouche guerrier, il fait montre d’un sens aigu de la diplomatie ; ce qui lui sera plus qu’utile par la suite.

Pourtant, on ne peut pas dire que cela soit la joie dans le royaume de France. Nous sommes pour rappel en pleine guerre de Cent Ans. Régulièrement, les Anglais mènent des « chevauchées » sur le territoire, expéditions de pillage menées à cheval (d’où le nom – malin), que le roi de France a bien du mal à contrer. Crécy (1346) a jeté un fort discrédit sur la chevalerie française qui, malgré une supériorité numérique, s’est faite humilier par des archers. Sans oublier la peste qui ravage l’Europe, les mutations monétaires (ancêtre de la dévaluation) qui provoque des crises économiques … Bref, c’est la loose.


Mais attendez, ce n’est point fini ! La cerise sur le coprolithe, c’est que le roi est contesté dans son propre royaume. Il faut comprendre qu’à l’époque, nous ne sommes pas encore en monarchie absolue : l’autorité du roi dépend de la fidélité de ses vassaux, qui gardent une forte liberté. Or, la branche des Valois dont fait parti Jean le bon est contestée, notamment pour la mauvaise conduite de la guerre, mais également car il est un gros bourrin autoritaire (et c’est pas très bien vu par ses vassaux). De fait, Charles de Navarre, roi du pays du même nom, et prétendant au trône de France (car descendant du roi Louis X), en profite pour souffler sur les braises. Il se verrait bien roi à la place du roi, il a un talent d’orateur reconnu, et tente de rallier les mécontents à ses prétentions. On a donc un vieux relent de guerre civile dans le pays.


Or, le Navarrais arrive à convaincre un personnage de poids : le prince Charles lui même. Oui, Charles de Navarre (surnommé plus tard « le mauvais », vous comprendrez pourquoi), et Charles le prince, ça fait beaucoup de Charles, mais suivez un peu bon sang ! Car ce dernier (le prince) estime que l’autorité royale ça se mérite, et que donc son papounet devrait être plus conciliant. Jean le Bon avait confié à son fils la charge de défendre la Normandie. Région importante car contrôlant le trafic fluvial sur la Seine, mais un peu bordélique car divisé entre les fidèles au roi, les supporters de Charles le Mauvais, sans oublier ceux qui se foutent sur la tronche parce qu’ils ne s’aiment pas. Et le petit Charles, en Mars 1355, a donc pour mission de rallier tout ce petit monde ; ce qu’il arrive assez bien à faire. A 17 ans, c’est pas mal quand même ; sachant que de nos jours, la principale activité des ados de 17 ans est de mater « Les chtis vs les marseillais à Guantanamo ». Une autre époque …


Mais un beau jour, alors qu’il festoie avec les seigneurs normands – dont Charles de Navarre -, son butor de papa arrive, arme à la main, et envoie son rival en prison. Cela ne passe pas très bien, et ne fait que saper un peu plus l’autorité royale, à l’inverse de l’effet recherché. Des conspirateurs essaient même de faire croire à Charles que son royal père va l’évincer, mais ce dernier fait un cadeau à son fiston en guise de bonne foi : l’apanage sur la Normandie. Le père et le fils sont rabibochés, le « traitre » Charles de Navarre en prison, cela semble aller mieux. Bon par contre, après ce petit accrochage, la Normandie passe massivement du côté des Navarrais et des Anglais.

L’arrestation de Charles le mauvais, en plein banquet

Et puis arrive le désastre de la bataille de Poitiers, en 1356. Non seulement l’armée française se prend une nouvelle beigne, mais en plus le roi et un de ses fils se font capturer par les Anglois. De nombreux chevaliers étant morts ou prisonniers, la défense du pays n’est plus assurée. Les caisses sont vides, les mercenaires ne sont plus payés et commencer à piller, ce qu’on appellera les « Grandes Compagnies ». Le commerce est paralysé.


Charles, à 18 ans, se retrouve régent d’un pays exsangue. La branche des Valois est discréditée, et lui même à titre personnelle n’a que peu de gloire personnelle, vu qu’il a fui le champ de bataille. Il faut se souvenir qu’à l’époque, la valeur d’un noble se mesurait essentiellement à sa bravoure au champ d’honneur, et non à son intelligence ou son habileté politique. Une fois à Paris, les états généraux (assemblés de nobles, religieux et bourgeois) se réunissent, et sous l’impulsion d’un bourgeois parisien, Etienne Marcel, il est décidé que le jeune régent serait placé sous « contrôle » de ceux ci. Sur le principe, il est plutôt favorable à ce contrôle ; cependant, quand on demande la libération de Charles de Navarre, il refuse car il sait que ce dernier tentera de prendre sa place.
Cependant, les soutiens du Navarrais, dont Etienne Marcel, décide de forcer la main au régent : il est libéré le 9 Novembre 1357, puis accueilli dans de nombreuses villes avec le protocole réservé aux rois. Il finit par arriver à Paris à la fin du mois. Le prince ne peut qu’accepter sa réhabilitation, ou risquer une guerre civile. Charles le mauvais en profite aussitôt pour revendiquer ses droits à la couronne, les états généraux devront trancher. Il retourne également en Normandie afin de lever une armée, pour contrer un éventuel retour de Jean le bon, si ce dernier était libéré par les Anglais. Cependant, les états généraux piétinent sur la question dynastique : la couronne n’est pas encore perdue pour le prince. Rappelons que tout cela se passe alors que le pays est à feu et à sang à cause des brigands, et que la menace d’une nouvelle attaque anglaise n’est pas écartée. La joie …


Jean le bon, depuis Londres, voit ce foutoir et craint de perdre le pouvoir en son absence. Il condamne le contrôle de la monarchie par les états généraux, et négocie rapidement un traité avec les Anglais, contre sa liberté : il est prêt à céder 1/3 du royaume et verser une rançon colossale de 4 millions d’écus d’or. Autant dire que cela passe mal, et Etienne Marcel va en profiter. La contestation vire à l’émeute : le trésorier du dauphin est assassiné le 24 janvier 1358 ; et le 22 février, une foule envahit le palais de la Cité, massacre deux maréchaux en présence du prince, qui est contraint de soutenir les émeutiers. Leur chef pense que l’affaire est faite : il manipulera sans difficulté ce jeune prince terrorisé. Ce dernier n’est pas en l’état de s’opposer pour l’instant par la force, et fait mine de se soumettre. Cependant, il n’oubliera pas cette épisode, qui va le convaincre que ses futurs succès dépendront surtout de l’appui du peuple.

L’assassinat des maréchaux par les Parisiens, en présence du prince

Les états généraux doivent de nouveau se réunir pour décider de la suite, sauf que la noblesse ne veut plus aller à Paris, où vient de se faire tuer je rappelle 2 maréchaux : ils auront lieu en Compiègne. Excellente occasion pour le roi de quitter la ville. Là, il parvient à obtenir l’appui des nobles et d’une majorité des représentants, contre les délégués de Paris. Il commence à rassembler des troupes, en vue de mener le siège de la ville rebelle. Voyant cela, Etienne Marcel prépare la défense de la ville et cherche de l’aide.


Parce que ce n’est pas encore assez le foutoir, les paysans décident que bon, y’en a marre de payer des impôts pour une guerre où l’on ne fait que perdre. Commence alors les Grandes Jacqueries de 1358, de nombreux nobles se font massacrer par des foules en colère. Etienne Marcel les soutient, en envoyant des renforts parisiens. Ils tentent de s’attaquer au dauphin mais l’assaut échoue, les émeutiers se font charger par la cavalerie ; et oui : le tarif à l’époque pour une manifestation interdite, c’était plusieurs centaines de kg dans la tronche, plus coups d’épée et de lance. Tout se perd ma bonne dame.

L’attaque du marché de Meaux par les Jacques, réprimée par une charge de cavalerie


Charles le mauvais, lui, voit l’occasion de rallier la noblesse à sa cause : il décide de s’occuper de ces gueux qui n’ont pas compris où étaient leur place. Il parvient à prendre par surprise le chef des Jacques (non pas qu’ils s’appellent tous Jacques ; c’est le nom donné aux paysans révoltés, d’où « Jacquerie »), et fait massacrer les autres. La révolte est matée au prix d’un bain de sang ; sauf que ledit sang est sur les mains de Charles de Navarre, le prince lui reste propre.
Durant l’été 1358, Charles le mauvais retourne à Paris, pensant tenir enfin le pouvoir ; il conclut une alliance avec Etienne Marcel. Sauf qu’une fois les jacqueries vaincues, la plupart des nobles font défection et retournent auprès du dauphin, qui a tout loisir pour assiéger Paris. Les deux alliés, à court de troupes, font donc appel à des mercenaires anglais. Très grosse erreur, tant la haine du godon est inscrite dans les gènes français ! Très rapidement, ces troupes seront davantage vus comme des occupants que des défenseurs, et des tensions éclatent. Le 21 Juillet 1358, une rixe entraine la mort d’une trentaine d’archers. Etienne et Charles s’adressent à la population pour calmer tout ce petit monde, mais l’effet inverse se produit : on exige le départ des Anglois. Du coup, ils optent pour un apaisement définitif à coups de flèches : ils mènent la foule par petits groupes dans de véritables embuscades où les attendent les mercenaires honnis. Bilan : 600 à 700 morts pour les Parisiens.


Autant dire que l’affaire passe mal. On accuse Etienne Marcel et Charles le mauvais d’être de mèche avec les mercenaires étrangers. Pire, une rumeur sur une armée anglaise, approchant la ville pour la piller et venger leurs camarades, échauffe davantage les esprits. Alors qu’Etienne Marcel essaie de se faire remettre les clés de la ville, on lui tend, à son tour, une embuscade : au signal convenu (la phrase « Qu’est ce que ceci ? »), il se fait trucider ainsi que ses partisans. Tel est embusqué celui qui avait embusqué. Suite à cela, la ville décide de se rendre, et d’ouvrir ses portes au prince (qui est le premier surpris). Magnanime, il accorde son pardon aux parisiens. De fait, seules 15 personnes sont exécutées pour trahison, et il s’assure que les familles ne subissent pas de représailles.

L’assassinat d’Etienne Marcel


Charles le mauvais lui, s’est retiré sur Saint Denis avec ses troupes, qui n’ayant pas été payées, pillent la ville. Il finit par retourner en Normandie, mais les mercenaires anglais se mettent alors à rançonner la région et les trafics fluviaux. Le dauphin n’a pas les moyens de les vaincre, donc il laisse pourrir la situation ; ce qui finalement, lui est bénéfique : le Navarrais et les Anglais sont de plus en plus détestés.

Le prince Charles, qui n’est encore que régent, était dans une situation passablement moisi. Menacé par une double guerre civile (les bourgeois parisiens d’Etienne Marcel, et son rival Charles le mauvais), il est parvenu à éliminer le premier, et provisoirement repoussé le second. Le tout en parvenant à souder derrière lui la majorité du peuple et de la noblesse. Mais la France reste dans une position compliquée : le pays est ruiné, ravagé par les grandes compagnies, affaibli militairement après la défaite de Poitiers, et la menace d’une invasion anglaise reste entière. Et pour le dauphin, il doit faire face à deux prétendants à sa future couronne (le roi anglais et le navarrais), et à son propre père, prêt à solder le royaume en échange de sa liberté.

Comment va t il s’en sortir ? Nous le verrons dans la 2e partie.

En bonus, une petite carte qui rappelle le bazar ambiant

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La crise des obus de 1915

Aujourd’hui on va parler d’une crise qui n’a pas été anticipé. De responsables qui n’ont pas su la préparer, constituer des stocks ou des filières de production. Et du coup, au bout d’un temps assez bref, on se retrouve à court. L’histoire propagée par des journaux avides de scoops, et qui font des émules dans l’opinion publique, réclamant des têtes (qui tombent … parfois).
Bien entendu, je parle de la crise des obus de 1915. Bien sûr, toute ressemble avec une crise plus récente ne serait qu’une facétie de l’Histoire.

Tout commence en 1914. Cette année là, les Européens décident qu’il est grand temps d’aller joyeusement se planter du fer dans le bidou. Et vas y qu’on est les meilleurs, d’abord nous notre symbole ce sont trois bonasses, alors que vous votre patron c’est un gros moustachu ; ach, z’est pas très chentil de ze moquer de notre kaiser, fiens là qu’on te gasse la tronchje, ezpèze de démocrate ! Des arguments de haut vol s’il en est.

Triple entente vs triple alliance


Cette guerre, tout le monde l’attendait plus ou moins, certains la souhaitaient même (ils la mettaient sur la liste pour Saint Nicolas – le père Noël n’ayant pas commencé son service à ce moment). Mais au final, personne n’y était vraiment préparé. A part les Allemands (encore eux, damned !). En effet, nos brave teutons, soucieux de ne pas déroger à leur réputation d’excellents organisateurs, avaient prévu une guerre moderne (pour l’époque) : artillerie conséquente (notamment lourde), et surtout stocks de munitions et filières d’approvisionnement efficaces.

Tout le monde (y compris les Allemands pour le coup) avait prévu une guerre courte : avant Noël 1914 c’était fini, on serait de retour à la maison. La France avait fait le pari d’une guerre de mouvement, comme en 1870 (caramba ! encore raté). La Russie était un pays encore très rural, son armée, quoique très nombreuse était en cours de modernisation (on avait environ 1 fusil pour 2 soldats). Quant au Royaume Uni, c’est encore mieux : pas de conscription, la guerre on a pas vraiment envie d’y aller, mais là les Allemands ont envahi la Belgique qu’on est censé garantir, donc bon, on y va quand même. (note : pour les autres belligérants, je n’ai pas spécialement de données, mais il semblerait que ce n’était guère plus brillant)
Sauf qu’au bout de quelques mois, le front Ouest se stabilise, la guerre de mouvement est finie, on entre dans l’ère de la guerre des tranchées. Nouveau type de guerre, nouvelle tactique : désormais, avant de monter à l’assaut on tartine les lignes ennemies avec force quantité d’obus, qui, en retour, nous en rebalance tout autant. Ce qui est bien, mais nécessite cependant une chose : des munitions, beaucoup. Or, sur ce point, le Royaume-Uni et la France vont vite se retrouver dépassés.

Le scandale part d’une petite phrase. Nous sommes en Mai 1915, durant la bataille de l’Artois : attaque franco-britannique, qui bien sûr se voulait décisive mais, malgré quelques succès, ne parviendra pas à rompre le front. Un journaliste du Times interroge le commandant britannique, Sir John French (ça ne s’invente pas), et lui demande les causes de l’échec. Ce dernier, ne voulant pas reconnaître ses erreurs, déclare : « nous sommes tombés à court de munitions ». Ce qui est partiellement vrai : par ex. à Neuve Chapelle, le bombardement préliminaire a été raccourci à cause d’un stocks de munitions « faible » (notion toute relative : l’artillerie britannique tirera tout de même + de 200 000 obus).
Quoi qu’il en soit, la remarque fait l’effet d’une bombe au Royaume-Uni. Le Times titre : « The shell scandal » (le scandale des munitions). Les autres journaux en rajoutent une couche. On accuse le gouvernement d’avoir mal préparé le pays, l’artillerie se retrouvant à court d’obus en à peine quelques mois de conflit. Ceci, ajoutés à d’autres débâcles (les Dardanelles notamment), finit par provoquer la chute du gouvernement, remplacé par un gouvernement de coalition. En France, l’histoire fait moins d’émules, mais le même problème se pose. Il faut augmenter la production, non seulement d’obus, mais de tout : du fusil au canon lourd, en passant par les nouvelles armes (bombes pour avions, obus à gaz, pour mortiers, balles de mitrailleuses, …).

Jusque là, la production d’armes et munitions était assurée par des arsenaux d’état. Pour démultiplier les capacités productives, les gouvernements se tournent vers l’industrie privée. Cependant, vu qu’on veut pas non plus les laisser faire n’importe quoi, et pour assurer une coordination nécessaire, on va créer un ministère des munitions, aux prérogatives étendues : de l’approvisionnement des matières premières à l’acheminement dans les dépôts, en passant par le contrôle qualité, les filières de transport, et le recyclage des douilles usagées.
Ces organisations vont monter en puissance, et avoir un impact considérable, non seulement pour les pays concernés, mais aussi pour le monde entier. Des industries diverses sont converties (et notamment, l’industrie automobile – on va y revenir). Les hommes étant au front, on va faire appel à la main d’œuvre féminine (les fameuses « munitionnettes »). Les conséquences sont également sociales : le droit de grève est interdit dans les usines d’armement, la démission sans consentement de l’employeur, parfois il est même interdit de s’asseoir ! En revanche, on s’intéresse aux risque professionnels, à la santé des travailleurs (un ouvrier malade ça travaille moins bien il paraît …), et des progrès sont enregistrés de ce coté.

Des ouvrières anglaises de l’industrie des munitions


Le succès va être progressif, mais réel. Au début, il faut simplifier les procédures de fabrication, former les ouvriers, construire les locaux, acheter les machines, … Cela prend du temps, la qualité en pâtit : presque un obus sur 5 s’avère être défectueux, n’explose pas ou au mauvais moment (souvent, dans le fût du canon, ce qui est préjudiciable aux pauvres artilleurs qui sont à côté). Mais en quelques mois, les problèmes sont résolus et la production explose (au bon sens du terme). On dispose enfin d’assez de matériel pour rivaliser avec les boches.

Un stock d’obus britannique

Et une fois la guerre finie ? Même si les besoins militaires chutent, les conséquences seront durables. L’industrie a profité de sa réorganisation pour devenir plus productive (et notamment, la production automobile). Les soviétiques disaient « quand on sait produire un tracteur, on sait produire un char » ; 30 ans avant, l’inverse s’est révélée tout autant exacte. Pour les obus, on avait besoin de nitrates, qui entraient dans la composition des explosifs ; ils seront utilisés dans la production d’engrais. Et l’industrie chimique, et ses gaz de combat ? Elle va désormais combattre … les insectes.
Prenons maintenant un exemple, de quelqu’un de pas très connu : André Citroën. A l’époque, ce monsieur est avant tout un ingénieur mécanique, et un industriel modeste. Mais André, il a des idées, surtout depuis qu’il a visité les usines d’un certain Henry Ford. Lorsqu’il est mobilisé dans l’artillerie, il constate vite qu’on manque de munitions. Et quand la crise éclate, il en profite : il va voir des responsables de l’armée, et leur dit « filez moi de la thune, je vous filerai des obus ». Soit, banco dit le général responsable de l’artillerie. Il se met au travail. En + de ce que lui a donné l’état, il emprunte de l’argent un peu partout, famille, amis, banques. Il achète des terrains quai de Javel, à Paris, pour agrandir son usine, qu’il fait relier à la voie ferrée à ses frais. Il fait construire avec des matériaux simples et bons marchés, comme de la tôle ondulée. Il se fournit également en machines, notamment des presses industrielles américaines.

Usine Citroën, quai de Javel


Et il embauche : des ouvriers démobilisés, mais aussi des femmes, jusqu’à 50% de la main d’œuvre. Les équipes travaillent jour et nuit, jusqu’à 11h par jour, Dimanche compris. Le règlement intérieur est strict, il est même écrit « Défense de s’asseoir. Défense de causer. Défense de faire grève ». Cependant, il n’est pas indifférent au sort de ses employés : il fait construire une cantine qui sert 3 500 repas, les ateliers disposent d’une pouponnière (on parlerait de « crèche » de nos jours), de services médicaux, et même d’une coopérative proposant aliments, charbon, vêtements et autres produits de première nécessité. Pour l’époque, c’était novateur, même si pas désintéressé.
Comme partout ailleurs, cela prend du temps, mais le résultat finit par arriver. En 1916, il produit environ 10 000 obus/jour, pour finir à un maximum de 50 000 obus/jour. Difficile de se représenter ce que cela fait, mais pour comparaison, au début de la guerre les arsenaux français en produisent environ 13 000/jour. Au total, pour toute la guerre, les usines Citroën vont fournir 26 millions d’obus. Ce qui est pas mal (mais en fait pas tant que ça, toujours par comparaison, à Verdun Français et Allemands se sont échangés 53 millions d’obus).
Et après guerre ? Notre bon Citroën a gagné beaucoup d’argent, et il a prévu le coup : il peut enfin mettre ses idées en œuvre pour l’industrie automobile. L’usine quai de Javel n’est pas démantelée, mais reconvertit pour produire des automobiles. Il faut remplacer les chevaux morts durant le conflit, et quoi de mieux qu’un engin motorisé ? La production est tellement importante que la France produira en 1919 plus de voitures que les Etats Unis ou l’Allemagne. En Janvier, André Citroën annonce un nouveau modèle moitié moins cher que le modèle le moins cher du marché ! Paris devient la capitale de l’automobile. Sans entrer dans les détails, la marque aux deux chevrons connaitra des succès, des échecs, pour finalement devenir le poids lourd que l’on connaît aujourd’hui.

Donc la prochaine fois qu’on vous parlera d’une crise équivalente, et qu’on vous sortir tout un tas de solutions, vous pourrez dire que la dernière fois, on s’en est sorti avec un savant mélange de contrôle étatique, d’initiatives privées, d’assouplissements sociaux et en parallèle de nouveaux droits, et que cela a fini par l’émergence de nouveaux géants industriels. Et bien entendu, l’état a même trouvé le moyen de regagner une partie de l’argent qu’il avait dépensé, avec un impôt exceptionnel sur les bénéfices de guerre. Malin.

Pour aller + loin :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Crise_des_obus_de_1915
https://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Citro%C3%ABn
https://fr.wikipedia.org/wiki/Contribution_exceptionnelle_sur_les_b%C3%A9n%C3%A9fices_de_guerre (notre talent national pour créer de nouveaux impôts)
https://www.passionnement-citroen.com/post/histoire-citroen-l-usine-du-quai-de-javel

Sources des images : Wikipédia, blog https://www.passionnement-citroen.com

Pearl Harbor : une attaque surprise ?

Dimanche 7 Décembre 1941. Ce jour ci, des Japonais fort taquins vinrent distribuer bombinettes et petites torpilles sur une flotte américaine quelque peu endormie, en ce jour de repos dominical. Dans le pays, c’est un peu la consternation, tant saccager ainsi le brunch après la messe n’est pas très sympathique. Les militaires sont incrédules, le président déclare devant le Congrès que le 7 Décembre sera « une date qui restera à jamais marquée dans l’Histoire comme un jour d’infamie ». Le choc est tel qu’à la base elle même, il faudra attendre de longues minutes avant que la situation ne soit vraiment comprise. La nation, traumatisée, se jettera alors à corps perdu, comme un seul Homme, dans le conflit mondial en cours, changeant radicalement le rapport de force (même s’il faudra quelques temps avant que la machine de guerre US ne tourne à plein régime).
Aujourd’hui encore, la date reste gravée dans la mémoire collective, comme l’une des journées les plus marquantes pour le pays. Et le plus souvent, on la retient comme une surprise totale, n’ayant été nullement anticipé. Mais est ce vraiment le cas ? A quel point fut elle une surprise ? N’y a t il pas eu des signes ? Ou bien des erreurs, coté US, des négligences, ayant favorisé ou amplifié le drame ?
L’article de ce jour va apporter des éléments de réponse à ces questions. Nous allons parler de avant, pendant, et après, mais n’allons pas tout détailler sur l’attaque (qui fera sans doute l’objet d’autres articles, tant il y a à dire !). Alors : surprise, négligence, ou même complot ?

Les causes du conflit Etats Unis/Japon

Pour commencer, il faut comprendre la motivation de l’empire du Soleil Levant, à couler du gros cuirassé ‘ricain … Et ça remonte à presque un siècle.
A ce moment, le pays était franchement isolationniste, et refusait de s’ouvrir aux autres (culturellement, commercialement et technologiquement). Jusqu’au jour où les États Unis, alors en pleine expansion dans le Pacifique, vinrent frapper à la porte avec une flotte de guerre : c’est l’expédition du commodore Perry, dont j’ai déjà parlé (cf. article sur Jules Brunet).
Craignant d’être à terme colonisé comme le reste du monde, le Japon choisit la voie de modernisation. Et ça marche plutôt bien : non seulement le pays résiste à une mise sous tutelle occidentale, mais parvient même à faire jeu égal, en se dotant d’une armée, marine et économie moderne. Les ambitions du pays vont alors se débrider : il veut établir son propre empire colonial. Ainsi, à partir de la fin du 19e siècle, le Japon colonise Formose (connu maintenant sous le nom de Taïwan), la Corée, plusieurs îles du Pacifique (récupérées notamment de l’Empire Allemand, après la défaite de la 1ere guerre mondiale … mais c’est une autre histoire), et établi des intérêts en Chine.

Mais, étant arrivé tard dans le jeu du partage du monde entre les empires coloniaux, le Japon ne récupère que les miettes. Or, pour se développer, l’industrie nippone a besoin de ressources naturelles (le territoire national étant pauvre de ce côté ci), et de débouchés commerciaux. Les autres grandes puissances ont tendance à cadenasser hermétiquement leurs propres sphères d’influence, et d’autant plus à partir de la Grande Dépression de 1929. Ainsi, l’économie du pays va mal.
Deux solutions complémentaires vont être appliquées. La première : fabriquer des armes (notamment des bateaux), pour faire tourner l’industrie. Et la deuxième : étendre la zone d’influence japonaise, par les armes s’il le faut (d’où le premier point – malin). Une cible est toute trouvée : la Chine. Ce n’est pas une colonie occidentale (même s’ils y ont de nombreux intérêts), le pays est riche en matières premières, a une forte population (consommation et main d’œuvre), mais surtout il est considéré comme « faible » : divisé entre plusieurs seigneurs de guerre, avec un pouvoir central peu efficient, des partis politiques qui s’affrontent (et ça débouchera d’ailleurs sur une guerre civile entre communistes et nationalistes), corrompu, peu moderne, … Bref, la proie idéale.

Cela dit, le « morceau » a l’air un peu trop gros pour être mangé et digéré en une fois. Alors on va procéder par étapes. Et l’armée japonaise commence en 1931 avec la Mandchourie (Nord Est de la Chine actuel) : ils organisent un attentat contre une voie de chemin de fer leur appartenant (concept pouvant paraitre étrange, mais finalement très utilisé dans l’Histoire), pour justifier une intervention militaire et une pacification de la région. Et dès 1932, un régime fantoche est installé, le Mandchoukouo, en théorie autonome mais en fait directement soumis à Tokyo.
Puis, en 1937, prétextant d’un autre incident (un soldat japonais aurait été enlevé … en fait il était juste dans une maison de passe), l’armée japonaise attaque la Chine, et ce, sans déclaration de guerre. Mal préparées, les troupes chinoises se font repousser, si bien qu’en quelques mois les Japonais s’emparent d’une large bande côtière, et s’y comportent comme d’odieux marauds (massacres, viols, exploitation de la population, et j’en passe). Il y a bien quelques protestations à l’international (on leur fait les gros yeux), mais les Européens sont assez occupés avec ce qui se passe chez eux à partir de 1938, donc on oublie ces évènements lointains. Les États Unis eux, sont davantage concernés : ils ont des relations importantes avec la Chine, et décident de la soutenir, tout d’abord en leur envoyant du matériel, et un peu plus tard, des volontaires (notamment la fameuse escadrilles des « Tigres volants »). L’invasion du pays ralentit, les forces chinoises se sont repliées dans des territoires montagneux ou désertiques, et à l’instar de l’URSS en 1941, la taille du pays leur permet de « tenir », même si difficilement.

Voyant le peu d’oppositions que suscitent leurs « aventures », les autorités nippones se disent que, allez, on remet une pièce. Ils tentent d’abord de pousser du coté de l’URSS, là encore en prétextant des incidents frontaliers, et sans déclaration de guerre (ça devient une habitude … mais retenez bien ceci). Sauf que là, ça ne passe pas, et l’armée japonaise se prend une volée. Après avoir arrangé la chose avec les soviétiques (qui n’ont également pas que ça à faire), ils décident de changer de cible : on va se tourner vers le Sud-Est asiatique, et y établir une « sphère de co-prospérité », avec à la tête bien entendu le Japon (faut pas déconner non plus, tu croyais à l’égalité entre les peuples toi ?). Oui, mais la région est largement occupée par les Européens et les Américains.
Alors du coup, on va commencer facile, avec l’Indochine française. Nous sommes en Septembre 1940 : la métropole vient tout juste de se faire blitzkrieger (oui, c’est un verbe que je viens de créer). Les Japonais formulent des exigences auprès des autorités coloniales, qui les acceptent, mais on lance l’assaut quand même, car on a amené plein de soldats à la frontière, donc faut pas qu’ils s’ennuient. Les troupes françaises, en sous nombre et mal équipées, sont mises en déroute. Du coup, un nouvel accord est signé, d’autant plus que le Reich est en bon terme avec le Japon impérial (ils ont signé un pacte), et Hitler pousse le régime de Vichy à se montrer « coopératif ». L’armée nippone s’installe ainsi en Indochine, mais tout en laissant le colonisateur français en place.

La guerre devient (presque) inévitable

Là encore, la plus forte réaction vient … des États-Unis. Pas tellement pour défendre les intérêts français, mais plutôt les leurs : ils estiment qu’à terme, ceux ci seront menacés (et non sans raison). Le pays n’est cependant pas vraiment chaud pour une guerre, alors on applique la bonne vieille tactique de la sanction économique : tant que les troupes japonaises n’auront pas évacuées l’Indochine, et la Chine (hors Mandchourie), paf, plus de pétrole, et les avoirs japonais au pays de l’oncle Sam, bloqués. Le Royaume Uni et les Pays Bas (qui contrôlent notamment l’actuel Indonésie) suivent peu après, et cela met l’empire du Soleil Levant en difficulté : en effet, il est presque totalement dépendant de ses importations pour le précieux liquide noir, et faire la guerre sans risque de s’avérer vite compliqué. Les autres producteurs de pétrole sont occupés par ailleurs, et c’est presque 90% de l’approvisionnement en or noir du Japon qui part en fumée.

Face à cette crise, deux options (chacune avec leurs défenseurs) s’offrent aux responsables japonais :

  • céder aux exigences américaines (éventuellement, en négocier une partie), et de fait, accepter la suprématie de ces derniers sur l’Asie et le Pacifique, devenir une puissance de 2e ordre ; les éléments civils du gouvernement sont globalement partisans de cette solution, pensant que l’on peut obtenir des concessions de la part des Yankees
  • envahir la Malaise britannique et les Indes néerlandaises, riche en ressources naturelles (notamment pétrole et caoutchouc), afin d’assurer l’indépendance du pays, et à terme, établir une domination japonaise sur toute la région, et même jusqu’à l’Inde ; ce qui signifie cependant, qu’en plus d’entrer en guerre avec les deux pays concernés, devoir faire face à une intervention certaine des États-Unis
    Les militaires étaient pour la plupart partisans de la 2e solution ; mais ils étaient eux même divisés, entre les optimistes (qui jugeaient les Américains comme faibles et pacifistes), confiants dans une victoire, et les sceptiques, qui craignaient une mobilisation de l’industrie US, capable à long terme de submerger les forces japonaises sous le poids du nombre.

Le temps presse : le 6 Septembre 1941, on décide de faire les 2 à la fois. D’un côté, les partisans des négociations ont quelques semaines pour tenter de trouver un accord honorable avec les USA ; de l’autre, on prépare la guerre, et des actions contres les positions britanniques et américaines dans les Océans Indien et Pacifique, au cas où la diplomatie échouerait. Position d’équilibriste avalisée par l’Empereur en personne, qui aimerait bien s’entendre avec les USA, mais sans avoir l’air de se coucher. Les négociations reprennent donc à Washington.

Du coté US, les appels du pied japonais sont perçus différemment : le secrétaire d’État Hull (équivalent du ministre des affaires étrangères) se montre intransigeant, et à défaut d’une acceptation de leurs demandes, ces discussions ne sont pour les Japonais qu’un moyen de gagner du temps. Roosevelt lui est nettement plus conciliant : il prévoit que son pays entre en guerre, mais il préfère viser l’Allemagne et l’Italie ; le Japon est davantage perçu comme un concurrent que comme un ennemi (malgré les rapprochements évidents avec l’Axe), avec qui on peut encore s’entendre (comme on l’a fait pendant presque un siècle).

Dans tous les cas, aucun progrès n’est enregistré : les deux puissances restent sur leur position respective, peu de concessions sont faites. Le premier ministre japonais Fumimaro Konoe – un civil -, prend conscience que la seule issue diplomatique possible implique le retrait de Chine, et donc, sans cet « effort » coté japonais, la crise ne finira pas. Il finit par démissionner en Octobre, n’étant pas partisan de la solution militaire. Et il fut remplacé par Hideki Tojo, alors ministre de l’Armée Impériale, un militaire dévoue corps et bien à l’Empereur, mais également favorable à une action belliqueuse (ce qui était un « indice » de plus pour les Ricains). On continua cependant toujours les négociations, en faisant davantage de concessions, qui auraient pu être acceptées par les États Unis … si ceux ci ne savaient pas que le Japon préparait une attaque. En effet, les services de renseignement avaient depuis longtemps cassé les codes japonais, et ils étaient donc informés des préparatifs japonais. Cela finit de persuader le secrétaire d’État Hull que les pourparlers n’étaient qu’un moyen de gagner du temps, et refusa dès lors tout compromis. La guerre était – presque – inévitable, et on le savait des deux cotés.

La préparation du plan japonais

Du côté japonais, optimistes comme sceptiques sont tous d’accord sur un point : la guerre, puisqu’elle doit avoir lieu, doit être aussi courte que possible. L’économie japonaise étant nettement inférieure à celle des USA, seule une victoire décisive obtenue rapidement devrait convaincre l’oncle Sam de renoncer et négocier. Il faut préparer une sorte de Blitzkrieg version maritime, avec toutes les contraintes imposées par la taille du Pacifique.

Il se trouve que les deux côtés s’y préparent … et depuis longtemps. En effet, même si officiellement « amis », les deux pays sont conscients depuis le début du 20e siècle que leurs intérêts dans le Pacifique finiront par les opposer, et les deux marines se développent en conséquence. Là, le pays des sushis part avec un énorme handicap : , à la fin des années 1930, le seul budget de l’US Navy est équivalent à celui … de l’état japonais tout entier (et pourtant non négligeable en terme de PIB) !
Les samouraïs des mers sont parfaitement conscients de ce rapport de force défavorable ; et savent qu’ils devront la jouer fine s’ils veulent l’emporter. La théorie dominante à l’époque est celle de la « bataille décisive de cuirassés » : si guerre il y a, elle commencera par une successions d’escarmouches limitées, pour finir en apothéose par une grosse bataille, opposant tous les cuirassés des deux camps, ceux ci essayant de coller le plus d’obus dans les flancs des autres, et les envoyer faire de la plongée sous marine. Le camp qui aurait encore des navires en état de naviguer à la fin serait le vainqueur, et obtiendrait la suprématie navale pour quelques années. Sachant que l’US Navy aura sans doute plus de navires qu’eux, mais qu’ils devront traverser le Pacifique pour venir jouer à la guerre, il faudra les harceler sur toute la route avec des unités légères, afin d’avoir une quasi parité numérique ; et lors de la bataille finale, les Japonais l’emporteront grâce à des cuirassés plus rapides, mieux armés, et très bien entrainés. Et après, on sera pépouze pour quelques temps.

Bref, c’est une sorte de mélange entre la Jeune et la Vieille Ecole française du début du siècle (cf. article à ce sujet). Pour le harcèlement, on envisage plusieurs moyens : des navires légers armées de torpilles, des sous marins et … des portes avions. En effet, le Japon est sans doute le pays ayant le plus perçu le potentiel de cette nouvelle arme : sans la considérer comme la pièce maitresse d’une flotte, elle a construite la première flotte aéronavale au monde, en poussant notamment l’entrainement des pilotes au maximum.

Quant à l’idée d’attaquer une flotte directement dans sa base, elle est inspirée par les Britanniques. En Novembre 1940, ceux ci ont réussi un coup de maître lors de la bataille de Tarente (qu’on appellera d’ailleurs par la suite, le « petit Pearl Harbor italien » ; en fait, il eut mieux fallu appeler Pearl Harbor le « gros Tarente US », mais ça sonnait moins bien). Avec un seul porte avion, et des vieux biplans Swordfish, la Royal Navy a réussi à couler 1 cuirassé et à endommager 2 autres de la Regia Marina (marine italienne), le tout dans un port pourtant censé protéger contre de telles attaques. L’amirauté japonaise va envoyer une mission en Italie, pour analyser l’attaque, et voir si y’a pas moyen de refaire la même.

Et de fait : on se dit que si avec un seul porte avion, et des avions tout pourris, les Anglais ont réussi un beau carton, on devrait pouvoir faire mieux avec plus de porte avions, et des appareils plus modernes. On commence à préparer cette attaque, sous la direction de l’amiral Isoroku Yamamoto, grand partisan des porte avions. Paradoxe : Yamamoto n’était pas favorable à la guerre (qui l’estimait perdue d’avance, et de par ses affinités avec les États Unis), et le patron de la Marine Impériale, l’amiral Nagano, estime que le plan est très risqué. Pourtant, le projet est présenté à l’Empereur, qui l’approuve en Novembre 1941. Les équipages s’entrainent, malgré le peu de temps restant, de façon efficace.

L’amiral Yamamoto, le promoteur de l’attaque de Pearl Harbor

L’élément de surprise est absolument crucial : si la base venait à être en alerte, l’attaque serait estimée trop risquée, et donc annulée. Pourtant, autant l’empereur que l’amiral Yamamoto insisteront pour que la guerre soit déclarée aux États Unis AVANT l’offensive. Oui : le pays qui jusque là a déclenché moult conflits sans prendre la peine d’envoyer un petit télégramme pour dire « on vient vous poutrer, bisous », là, insiste pour qu’on fasse les choses dans les règles. Soit, on déclarera la guerre juste quelques heures avant le début de l’attaque. Début Décembre 1941, alors que le choix de la guerre est arrêté, on envoie un message à l’ambassade japonaise à Washington : le 7 Décembre, un message sera envoyé, et devra être remis au gouvernement US dans les délais, 13h heure locale pour être exacte. Avec le décalage horaire, cela fera 7h30 à Pearl Harbor, soit quelques minutes avant l’attaque. C’est très serré, mais peu importe.

Coté US : incrédulité, impréparation et erreurs

Aux États Unis, on a également entendu parler de Tarente. On sait que les Japonais, bizarrement, s’y intéressent. Mais la plupart des experts sont formels : le même coup est IMPOSSIBLE à Hawaï. Essentiellement, car le Pacifique est bien plus grand que la Méditerranée (bien vu !) ; si une flotte de porte avions devait appareiller du Japon, on la verrait venir et on aurait le temps de donner l’alerte.
Pourtant, un amiral US prévint que si, le risque est réel. C’est l’amiral Harry Yarnell, qui dès les années 1930, alerta sur les risques d’une attaque aérienne par le Nord de l’archipel (bien vu, c’est par là que les vagues d’appareils nippons passeront). Il réussit même à démontrer sa théorie lors d’un exercice mais non : IMPOSSIBLE. Il partit donc bouder dans son coin, et on l’oublia. Inutile de dire qu’il dut faire quelques doigts après l’attaque.
Ahhhhh ! Le coup classique du « on vous l’avait bien dit », mais ignoré par tout l’état major parce que non, on n’y croit pas.

Cela dit, on est quand même conscient qu’il se passe quelque chose : les troupes japonaises sont très actives du côté de l’Asie du Sud Est. On met donc en alerte un certain nombre de bases, notamment aux Philippines et à travers le Pacifique. Mais pas Hawaï : invincible on vous a dit !
Dans les différentes installations, les mesures prises sont donc inadaptées. Dans la baie, les navires sont rangés côte à côte, pour gagner de la place, mais les rendant beaucoup plus vulnérables aux attaques à la bombe et à la torpille. Sur les aérodromes, ce n’est guère mieux : les avions sont rangés hors des hangars, aile contre aile ; on craint en effet les saboteurs (il y a de nombreux Japonais d’origine sur l’île, et même si la plupart n’en ont rien à faire de la guerre, on les soupçonne), et c’est la disposition la plus simple pour les surveiller (et accessoirement, pour se faire bombarder). Enfin, le personnel militaire n’est pas en alerte.

La base de Pearl Harbor, un peu avant l’attaque, et notamment le principal mouillage des navires

La flotte japonaise appareille le 26 Novembre. Et malgré la présence de 6 porte avions, elle passe en effet inaperçue … L’amirauté a choisi de la faire arriver par le Nord, en évitant les routes commerciales, et ça fonctionne. Nous sommes en hiver, les conditions météo sont peu propices à la détection, la flotte se faufile et arrive à quelques centaines de kilomètres seulement d’Hawaï, lorsque le 6 Décembre, elle reçoit la confirmation de l’ordre d’attaque. Durant la nuit, les préparatifs s’effectuent par gros temps, ce qui complique le travail mais le rend d’autant plus furtif.

Nous arrivons au 7 Décembre, jour de l’attaque. Là encore, plusieurs signes devraient mettre la puce à l’oreille des forces US, mais seront ignorés ou mal interprétés.
Tout d’abord, du coté diplomatique. L’ambassade japonaise à Washington reçoit bien le message à transmettre … mais seulement 1 à 2 heures avant la date limite. Or, le message est codé, il contient 14 points (dont seul le dernier, déclarant la guerre, est en fait vraiment pertinent). Pour le décoder, puis le traduire, cela va prendre du temps. Il aurait été plus simple d’envoyer un message avec juste un point (« on vient vous refaire le museau »), mais non : le Japonais aime faire compliqué.
De façon assez paradoxal, les premiers à le décoder seront les services de renseignement américains. Leurs machines sont plus performantes que celles de l’ambassade, et ils auront une version du document AVANT les diplomates japonais. Seul le dernier point (la déclaration de guerre) n’est pas décodé. Cela dit, le reste est tout de même assez préoccupant pour qu’on prévienne le chef d’état major de l’armée de Terre, le général George Marshall.
Sauf que nous sommes un Dimanche … et le Dimanche, le général fait de l’équitation. Quand il revient de sa promenade équestre, il n’est pas trop tard, mais beaucoup de temps a été perdu. Inquiet, il envoie un télégramme aux différentes bases du Pacifique et en Asie, indiquant de se préparer à une attaque. Mais pas de pot : si la plupart des troupes l’ont reçu à temps, celui à destination de Pearl Harbor arrivera bien après le début de l’attaque. Il serait intéressant de connaître la réaction de l’opérateur qui reçut le message (« non sans blague, on est attaqués ? » avec les bruits d’explosion et les incendies dehors).

Du côté de la base, on a également eu plusieurs indices. Tout d’abord, des sous marins sont repérés aux alentours, par des navires en patrouille. Et pour cause : la flotte japonaise a envoyé des sous marins de poche, pour surveiller les mouvements de la flotte américaine et torpiller les navires qui tenteraient de quitter la rade, une fois l’assaut aérien lancé. L’un d’entre eux se fait repérer, puis un autre, qui est même envoyé par le fond. Le tout, 1 heure avant que les premières bombes n’explosent. Le capitaine du destroyer qui vient de couler le sous marin prévient l’amirauté … qui décide que ce n’est pas grave. Peut être juste un gros dauphin en métal ?
L’autre indice provient d’un nouvel instrument : le radar. Si les Britanniques et les Allemands l’utilisent depuis plus d’un an, c’est encore quelque chose de nouveau dans l’armée US. Et comme tout ce qui est nouveau, on s’en méfie. Plusieurs stations ont été déployées dans l’archipel, depuis 5 mois. Et vers 7h, les soldats opérant le système remarquent bien quelque chose : y’a plusieurs grosses tâches en provenance du Nord. L’officier responsable alerté, celui ci déclare que non, rien de grave : une escadrille de B-17 doit arriver aujourd’hui pour se ravitailler, il s’agit sans doute eux. Les deux soldats protestent : entre une dizaine de B-17 et les grosses formations qu’ils détectent, il y a une différence. Mais on met ça sur le compte de la qualité du matériel.
Les avions japonais commencent à survoler l’île, et inévitablement, des personnes, civils comme militaires, commencent à les apercevoir ou les entendre. Mais nous sommes sur une base militaire : les entrainements sont fréquents, il s’agit forcément de manœuvres.
Et même lorsque les bombes commencent à pleuvoir, beaucoup continuent à penser à des exercices (sauf ceux bien sûr qui sont en dessous). L’alerte officielle n’est donné que cinq minutes après la première attaque, l’opérateur se sentant obligé de préciser « ce n’est pas un exercice » (« This is not a drill »).

La même base, sous le feu ennemi, depuis un avion japonais

Après coup : consternation, réelle et simulée

Comme précisé au début, je n’entrerai pas dans les détails de l’attaque (et n’insistez pas, malandrins !). Sachez juste que les dégâts sont conséquents, mais pas insurmontables à moyen terme. Or, le principal effet est psychologique : tout le monde – ou presque – est choqué. Si bien que, lorsque les premiers rapports de l’attaque arrivent au commandement américain, ceux ci restent incrédules. Même le président Roosevelt, lorsqu’il est mis au courant, s’exclame « Mon Dieu, ça ne peut pas être vrai. Il s’agit sûrement des Philippines ».

Or, la déclaration de guerre arrive bien tard … presque 10 heures après l’attaque, à cause des soucis de décodage. Si bien que, lorsque l’ambassadeur japonais arrive dans le bureau du secrétaire d’État, celui ci est bien entend déjà au courant de l’attaque, et l’accueil est pour le moins glacial. On parle clairement d’un acte de traitrise, et des propos désobligeants sur des mamans geishas furent sans doute prononcés.
L’opinion publique est tout autant surprise et choquée. Le président va jouer cette carte à fond, parlant d’infamie, de la fourberie japonaise et Cie. Et ça va marcher : les voix dissidentes, opposées à la guerre, se taisent d’elles même, et tout le pays s’engage alors dans le conflit. Peu après, l’Allemagne déclare la guerre aux États Unis, et le reste appartient à l’Histoire …

Le président Roosevelt signe la déclaration de guerre au Japon

Alors : trahison, surprise ?

L’attaque fut elle par conséquent une surprise ? Non et … oui.

Comme on l’a vu, clairement la guerre se préparait. Bien sûr, le gros de la population continuait à croire dans la neutralité protectrice et ne voulait pas entendre parler d’une guerre. Mais pour l’état major et les services de renseignements, cela ne faisait plus aucun doute : les Japonais s’y préparaient. Pour les services diplomatiques également : le peu de concessions de la part du gouvernement impérial bloquait une résolution pacifique, même si des tentatives sérieuses ont été entreprises de part et d’autre. Du coté de l’empire du Soleil Levant, l’intransigeance d’une poignée de militaires a conduit le pays dans la voie du conflit ouvert.

Attaque par traitrise ? Pas totalement : le Japon avait bien prévu de déclarer la guerre, même si c’était de justesse. Un temps de décryptage trop court conduisit à ce que le message ne soit pas remis dans les temps. Cette excuse fut exploitée à outrance pour mobiliser une opinion publique sous le choc, et cela marcha. Mais elle ne peut servir d’excuse aux pertes subies, puisque les États Unis savaient qu’ils se tramaient quelque chose.

La seule vraie « surprise » tient dans le lieu de l’attaque : du côté US, personne envisageait alors que la principale base d’opérations de la Flotte du Pacifique ne puisse être attaquée avec tant d’aisance. S’il faut saluer l’excellence de la préparation du plan d’attaque (les Japonais ayant réussi à cacher une flotte conséquente, et à la déplacer sur près de 6 000 km sans qu’elle ne soit repérée), cela ne doit pas cacher certaines impréparations du côté US. Clairement, il y a eu des erreurs, autant en amont que le jour même. On profita du côté « attaque traitresse » pour les cacher, et même si les deux amiraux en charge de la base seront relevés de leurs fonctions suite à cela. A noter également le facteur « chance », ou plutôt malchance, le télégramme d’alerte étant arrivé trop tard à Pearl Harbor.

Pourtant, le côté « surprise » s’immisça dans l’imaginaire collectif, tant les autorités américaines dissimulèrent une partie des signes avant coureur. Si bien que le sentiment anti Japon se développa très fortement, même si injustement : les citoyens américains retinrent surtout cela, alors que le Japon impérial avait bien d’autres raisons d’être détesté (comme les massacres en Chine, le traitement réservé aux prisonniers de guerre, l’utilisation d’armes bactériologiques, …).

Roosevelt était il au courant ? Une théorie du complot bidon

Dernier point : une thèse controversée commença à faire son chemin peu de temps après l’attaque. Le président et son entourage auraient été au courant de l’attaque peu avant, mais l’auraient sciemment laissée se produire (et jouant après les surpris). Il aurait même poussé le Japon à la faute, en exigeant des concessions inacceptables, et en mettant la flotte du Pacifique à portée. Son but : par une attaque de grande envergure, pousser l’opinion publique à accepter la guerre, et pouvoir ainsi intervenir dans la guerre mondiale. Et comme par hasard : le jour de l’attaque, si l’essentiel des cuirassés étaient présents, les porte avions eux, ne l’étaient pas (et en effet : les 3 portes avions US du Pacifique étaient tous absents, car en mission). Il put ainsi sauver ce qui constituerait l’ossature des « task forces », qui seraient par la suite victorieuses en Asie.

Cette théorie, bien qu’intéressante sur le coté machiavélique supposé, est complètement bidon. Une étude de plusieurs éléments permet de le comprendre.
Tout d’abord, les principaux partisans de cette théorie sont des adversaires de Roosevelt. Pour commencer, l’amiral Kimmel, le commandant de la base le jour de l’attaque et qui fut limogé par la suite. Premier promoteur de cette idée, c’était pour lui un moyen de se dédouaner. La théorie fut ensuite exploitée par les ennemis politiques de Roosevelt, et notamment les Républicains après 1945 pour accuser les Démocrates de manipulation.
D’autre part, si le président espérait bien un incident qui plongerait le pays dans le conflit, c’était plutôt avec l’Allemagne Nazie. En effet, Roosevelt s’était mis d’accord avec Churchill : la priorité serait l’Europe. Il détestait profondément Hitler, et c’était pour lui la cible à abattre. Le Japon quant à lui était inquiétant, mais on espérait encore pouvoir s’entendre avec lui. Pousser à un conflit avec le Japon nécessiterait de disperser l’effort de guerre sur deux fronts, ce qui n’était pas souhaitable (mais se produisit quand même).
En enfin, l’argument des porte avions ne tient pas plus … car à l’époque, les porte avions ne sont pas vus comme des navires aussi capitaux que les cuirassés. Ainsi, si l’US Navy avait choisi quels navires sacrifier, cela n’aurait certainement pas été ses cuirassés, mais plutôt les porte avions (et même si par la suite, on aurait pris conscience de l’inverse). Un peu comme si, en 1940, on aurait demandé à la France de choisir entre la ligne Maginot et ses divisions blindés : l’état major eut préféré se passer des blindés, alors que la ligne ne servit finalement pas à grand chose …

Si Roosevelt a utilisé à fond l’évènement pour pousser sa politique, impossible d’y voir un « complot ». Et même si la guerre paraissait inévitable, l’attaque n’est pas rendue possible par un calcul machiavélique, mais juste par quelques erreurs, un peu de malchance et une bonne gestion japonaise … Mais il est toujours plus facile de parler complots et trahisons, que de reconnaître ses propres bêtises.

Affiche de propagande US, promettant de venger Pearl Harbor

Pour aller + loin :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Attaque_de_Pearl_Harbor

Le très bon film : Tora ! Tora ! Tora ! ; qui montre les évènements avant, la préparation, les erreurs et les coups de malchance côté US … ainsi que l’attaque. A noter que le titre du film vient du mot code « Tora », signifiant « tigre », qui était le mot code signifiant que l’attaque était une surprise totale et pouvait donc se dérouler normalement

La série de documentaires « Les grandes batailles », épisode « Le Pacifique », partie 1 (disponible sur le site de l’INA)

Le film Pearl Harbor de Michael Bay ; non sérieux, vous y avez cru ?

Sources des images : Wikipédia

Armistice ou capitulation : une différence ?

Il y a quelques jours, nous fêtions le 102e anniversaire de l’armistice de Rethondes, le 11 Novembre 1918. Avec les autres armistices moins connus, et signés peu avant sur les autres fronts, il marque la fin de la Grande Guerre. Mais il ne signifie pas pour autant la paix, qui devra attendre le traité de Versailles pour être effective, le 28 Juin 1919. Paix d’ailleurs très partielle, puisque de nombreux conflits ont éclaté ou vont éclater sur la période : guerre civile russe, allemande, conflit soviéto-polonais, et de nombreux mini conflits territoriaux entre les nouveaux pays tous juste créés par la dislocation des grands empires allemands et austro-hongrois.


Et le 8 Mai, nous avions célébré la capitulation de l’Allemagne nazie, qui là encore n’a pas signifié la fin des combats, puisque quelques éléments SS ne voulant pas lâcher l’affaire, ont continué à faire ce qu’ils savaient si bien faire, c’est à dire foutre le dawa, pendant quelques jours. Sans oublier que la guerre n’était pas finie, puisqu’on continuait à se battre du côté du pays de Naruto.

Le 11 Novembre, armistice. Le 8 Mai, capitulation. Mais, me demanderez vous, quelle est donc la différence entre les deux ? Y a t il des conséquences concrètes si l’on choisit l’un plutôt que l’autre ? Patience : je vais vous expliquer. Et on va même s’adonner à un petit jeu d’imagination pour mieux comprendre …

Trêve, capitulation et armistice

Déjà, définissons ces 3 notions.

Trêve : elle signifie que les belligérants sont d’accord pour arrêter de se taper dessus, au moins pour un temps ; mais la guerre continue officiellement, et donc les combats peuvent reprendre dès la fin de celle ci. Une trêve peut être limitée dans le temps (pour une durée décidée) ou pas, concerner une zone géographique restreinte, définir certaines conditions spécifiques (par ex., replier les troupes de quelques kilomètres). Parfois, il arrive qu’une trêve soit déclarée unilatéralement, c’est à dire qu’un des parties dise qu’il va cesser ses attaques (le respect de la trêve par l’autre camp ne dépendant alors que de sa bonne volonté).
Les motivations d’une trêve sont souvent humanitaires : évacuation de civils d’une zone de combat par exemple. Parfois, une trêve est annonciatrice d’une paix à venir (quand les combattants sont particulièrement épuisés), mais potentiellement, une trêve peut s’arrêter et les affrontements reprendre aussitôt. C’est donc une situation précaire dictée par des conditions impérieuses, et qui ne signifie pas forcément la fin de la guerre.
Quelques exemples de trêve : après la libération de la France en 1944, reste quelques poches d’occupation, surtout les fameuses « poches de l’Atlantique ». Rien à voir avec des pantalons marins : il s’agit de ports français transformés en forteresses par les forces allemandes, et notamment Dunkerque, Lorient, Saint-Nazaire, La Rochelle et Royan. Si les Alliés ont réussi à libérer certaines villes (comme Brest, Cherbourg ou Saint Malo), cela s’est fait au prix de telles pertes qu’on préfère ne pas retenter l’expérience. De plus, le principal intérêt serait la capture des ports, or ces farceurs d’Allemands ont tendance à les faire exploser sitôt que la situation sent la saucisse avariée. Du coup on décide de les encercler, et d’attendre la défaite allemande pour leur expliquer que ça y est, vous pouvez partir. Sauf que dans ces villes, il y a des civils, pas forcément joyeux à l’idée de se retrouver bloqués entre boches et yankees ou autres tommies. D’autant plus que blocus oblige, la nourriture devient rare. Les autorités militaires allemandes de ces places fortes, conscients que se retrouver avec des civils affamés n’étaient ni intelligents, ni sympathiques, ont négocié par l’intermédiaire de la croix rouges des trêves humanitaires, afin d’évacuer tous les civils qui le souhaitent. Par contre, dès les trêves expirées, les combats ont pu reprendre.
Autre exemple plus récent : en Ukraine, déchirée par une guerre civile depuis 2014, entre séparatistes russophones et gouvernement central. Un cessez le feu existe depuis 2015, définissant un certain nombre de conditions (retrait des armes lourdes, recul des lignes de front, échange de prisonniers, …). Mais techniquement, les deux parties sont toujours en conflit. D’ailleurs, les accrochages sont malgré tout courants, même si moins violents.

Capitulation : il s’agit de la reconnaissance, par l’une des forces combattantes, de l’incapacité de ses troupes à poursuivre le combat. C’est avant tout une décision militaire : moi plus pouvoir taper sur toi assez fort. Elle est donc à l’initiative d’un des camps, celui qui perd, et l’autre ne peut que l’accepter. Par contre, une capitulation peut être assortie de conditions, et là c’est au « vainqueur » de les accepter … ou non. Dans ce cas, le vaincu peut soit se rétracter (et continuer le combat à n’importe quel prix), soit accepter une capitulation sans conditions, et de facto, se soumettre entièrement à l’autorité du vainqueur. Une capitulation peut varier géographiquement : elle peut concerner juste une ville, une armée, ou bien s’étendre à un pays tout entier.
Un exemple de capitulation sous conditions est la bataille de Camerone, haut fait d’armes de cette troupe de têtus qu’est la Légion. En sous nombre et sans ravitaillement, face à des Mexicains mieux armés et plus nombreux (environ 2000), 62 légionnaires vont résister pendant une journée entière. A la fin, presque tous morts ou blessés, le commandant restant (un sous officier, les officiers sont tous morts) accepte de se rendre … à condition que les blessés soient soignés, que leur soient laissés leurs armes et affaires, et qu’on dise partout que les légionnaires ont des gonades de la taille de melons. Ce que l’officier mexicain acceptera, tant il fut impressionné par la vaillance de ses ennemis (il dit précisément : « On ne refuse rien à des hommes comme vous ») ; les survivants de la Légion défileront même devant la troupe mexicaine, qui leur rendra les honneurs !
Quant à la capitulation sans conditions, on reparlera plus tard du 8 Mai 1945 …

Armistice : à contrario, l’armistice est avant tout le fait d’autorités politiques (civils ou plus rarement militaires). Bref, c’est un gouvernement ou ce qui s’en approche qui dit à l’autre que bon, on s’est bien marré, mais si on arrêtait et qu’on rentrait chez nous prendre le goûter ? De fait, les forces militaires sont toujours en état de combattre, et souvent en train de le faire (même si parfois, ce n’est pas le cas et que l’armistice suit une débâcle).
La proposition étant faite à la partie d’en face, peut s’ouvrir des négociations pour les modalités. Et c’est là que la situation militaire peut jouer : si l’un des parties est en grande difficulté, l’autre pourra lui imposer plus facilement ses conditions. En revanche, si le statut quo est bien installé, une armistice pourra se faire de façon quasi neutre. Quoi qu’il en soit, il faut bien attendre que tous les belligérants soient bien d’accord sur le comment, avant que les combats ne s’arrêtent. Mais si l’armistice est signée, là est une différence de taille : techniquement, l’armée n’a pas été défaite.

Et à noter, comme dit au tout début, que l’armistice ne signifie pas encore la paix, juste la fin des combats. Un traité devra s’ensuivre qui lui, mettra fin définitivement à la guerre. Le poids de chaque partie durant les négociations à venir dépendra largement de la situation au moment de l’armistice : plus les perdants ont pu négocier de bonnes conditions, puis ils pourront faire valoir leur point de vue dans les négociations, et peut être s’en tirer à meilleur compte.
Exemple d’armistice : l’armistice de Panmunjeom, qui mit fin à la guerre de Corée. La situation militaire étant bloquée, tout le monde s’est mis d’accord pour dire que bon, pouce, on arrête là. On a donc négocié des conditions qui, d’ailleurs, sont toujours d’actualité (comme la zone démilitarisée entre les deux Corées). Mais, vu qu’aucun traité de paix n’a été signé entretemps … bah techniquement, la guerre se poursuit toujours, même s’il n’y a plus de combats.

D’accord, mais maintenant ? Entre l’armistice de 1918 et la capitulation de 1945, cela a t il fait une vraie différence pour l’Allemagne ? Bien entendu, sinon nous n’en parlerions pas en ce moment ! Nous allons même voir que la différence, loin d’être anecdotique, va structurer le destin du pays pour une bonne moitié du 20e siècle.

L’armistice de 1918 : situation intenable et décision intelligente

Projetons nous en Allemagne, à l’automne 1918. Au sommet de l’état et de l’armée, un fumet d’excréments assez prononcé commence à se faire sentir. Les offensives de la collection printemps/été 1918 n’ont pas eu le succès escompté, et maintenant on se replie face aux Français, Anglais, Américains, Canadiens et Belges. Les pays alliés sont tous en train de se rendre, ce qui laisse la patrie du Kaiser bien seul face à tout ce petit monde très chafouin. Les civils en ont un peu marre de souffrir alors qu’on se prend une dérouillée, et certains soldats commencent à se mutiner. Faute d’approvisionnements, la production de guerre risque de s’effondrer, et ne parlons même pas de la pénurie alimentaire. Ajoutons à cela une révolution communiste en gestation, et on a un tableau des plus encourageants.
Pourtant, le front tient encore, et si l’ennemi progresse, il subit de lourdes pertes. Mais pour combien de temps ? Les patrons de l’armée allemande, Hindenburg et Ludendorff, vont voir l’empereur Willhelm et insister lourdement sur le fait qu’il va falloir peut être arrêter le tout : clairement, on a pas encore tout perdu, autant sauver les meubles en demandant un armistice.
Cette décision est des plus raisonnables (contrairement à d’autres prises par les mêmes bonhommes). Pourquoi s’arrête alors que l’armée n’est pas battue ? Parce qu’elle le sera probablement d’ici la fin de l’hiver, et au printemps le territoire national sera sans doute envahi. Cela ferait plus de morts, de destructions (des deux côtés) pour finalement aboutir à une position très inconfortable pour négocier l’après guerre.

Une délégation est donc envoyée aux Français pour dire : pouce ? Les Alliés ne sont pas dupes. Ils savent dans quel état est l’Allemagne, et qu’elle ne tiendra pas face à une nouvelle offensive (qui est déjà préparée) ; cela dit, ils savent également que leurs pays sont épuisés par les 4 années du conflit, et qu’une invasion de l’Allemagne fera des dizaines voire centaines de milliers de morts dans leurs rangs. Donc en fait, ça les arrange que les boches viennent avouer à demi mots qu’ils sont dans la choucroute jusqu’au cou, mais tant qu’à faire, on va essayer de tirer le maximum sur la corde.

Ils reçoivent les négociateurs allemands le 8 Novembre, et tout de suite, leur font comprendre que leur tâche ne sera pas aisée. Déjà, ils les obligent à reconnaître que oui, on vient demander la paix car on est en train de se faire poutrer. Puis, ils leur présentent une liste de conditions (assez dures, revenant peu ou prou à se désarmer), avec 3 jours pour accepter ou refuser. Les Allemands tentent bien de négocier, vas y fais pas ta pute, mais non : c’est tout ou rien. Ils finissent par céder, et signe l’armistice avec toutes les exigences alliées, le 11 Novembre, vers 5h du matin, dans un lieu devenu célèbre (mais secret pour raisons de sécurité, et éloigner les curieux/journalistes) : la clairière de Rethondes. Avec application du cessez le feu à 11h. Ca y est : les combats sont finies.
A noter qu’il y aura quand même 11 000 morts le jour en question ; en comparaison, le débarquement en Normandie en fera à peu près autant du coté Alliés. Pas mal pour un jour de paix … Les autorités militaires françaises vont d’ailleurs antidater la mort de nombreux soldats, car mourir un jour de cessez le feu, c’est quand même la loose.

Le coup de poignard dans le dos, ou de l’art de la mauvaise foi

Hans, Franz et autres Karl rentrent donc chez eux. Et sont accueillis en héros. Pour eux, ils n’ont pas vraiment perdu : après tout, un jour on leur a juste dit « prends tes affaires et rentre chez toi retrouver ta femme » (ce que certains ont peut être vécu comme une punition, enfin passons). Et pour la population, c’est un peu pareil : aucun n’a vu de mangeur de grenouilles débarquer dans une ville allemande pour l’occuper. Du coup : a t on vraiment été vaincu ?
Et la question devient de plus en plus polémique, alors que les négociations de paix aboutissent à des conditions considérées comme « humiliantes » pour l’Allemagne : perte de l’Alsace Lorraine et de territoires polonais, plus de grande armée, de grosses réparations à payer aux vainqueurs et surtout, l’aveu que finalement la guerre, c’était leur faute à eux seuls. L’opinion publique s’agite : pourquoi toutes ces concessions si en fait, nous n’avons pas perdu ?
La décence et l’honnêteté auraient voulu qu’à ce moment, l’ancien état major impérial reconnaisse la vérité : ce sont eux qui ont suggéré l’armistice, car la défaite était inévitable à terme ; oui, ils ont merdouillé, pardon, tous ces morts pour rien et par notre faute. Mais bien sûr, nous sommes dans le monde réel, du coup non. Hors de question de reconnaître qu’on a eu tort. Les chefs militaires vont donc utiliser l’art ancestral du pipeau : l’armistice, c’est la faute du gouvernement civil, pas eux ; la preuve, ce sont eux qu’ils l’ont signé. Ils passent sous silence que ce sont eux qui ont reconnu que la guerre était perdue, refilent la patate chaude à autrui, et pas le droit de retoucher son père.


Et ça marche. Dans les années 1920, se développe en Allemagne la théorie du « coup de poignard dans le dos ». En gros : les braves soldats teutons sont invaincus, et le pays s’est rendu à cause de : le gouvernement civil, les communistes (et plus généralement la gauche), les pacifistes, et le grand classique, les juifs. Cette théorie va être poussée par des organisations très à droite, des anciens combattants, et les anciens généraux (trop contents qu’on ne parle pas trop de leurs échecs). La république de Weimar, nouvelle organisation de l’état allemand, va souffrir de ce fantasme : après tout, en quoi serait elle légitime si elle est la cause de la défaite ?
Cette intoxication va faire son chemin, et grandement faciliter la prise de pouvoir par un petit moustachu nerveux, qui s’en fera l’un des plus ardents défenseurs. Et quand il liquidera la démocratie germanique, beaucoup le féliciteront finalement pour avoir liquidé un ennemi intérieur … complètement imaginaire. Même l’armée, qui l’a estimé en premier lieu comme un agitateur et un révolutionnaire, sera finalement contente de trouver quelqu’un qui la défend avec tant d’ardeur.

Illustration du coup de poignard dans le dos (ici, portée par je cite, « la démocratie juive »)

Si l’on avait exigé de l’Allemagne une capitulation, plutôt qu’un armistice, les choses eurent elles été différentes ? Difficile de répondre, tant la fiction historique est un art complexe. Hitler a de toute façon profité des nombreuses difficultés de son pays pour s’imposer (en partie liées au traité de Versailles lui même). Mais la théorie du poignard dans le dos l’a vraiment boosté ; sans cela, son ascension aurait sans doute été plus lente, et avec davantage d’opposition. Cela ne reste bien sûr qu’une spéculation.
D’ailleurs, un certain nombre de personnalités françaises signaleront tout ceci, estimant qu’on a pas infligé une défaite assez marquante à l’Allemagne. Et parmi eux, notamment un certain maréchal, Pétain de son nom. (Quand on sait que le même maréchal a été le principal artisan de l’armistice français de 1940, on peut trouver cela cocasse)

Conférence de Casablanca : on ne se fera pas avoir deux fois

Persuadé qu’on lui a volé sa victoire, l’Allemagne récidive, et entraîne le monde dans une nouvelle guerre totale. Et au début, les évènements tournent en sa faveur : cela ne fait que renforcer l’idée que la défaite, c’était bien la faute des civils ! Fort de leur « supériorité », ils envahissent, bombardent, saccagent et tuent, comme des nases. Et finalement, en 1942 ils commencent à rencontrer des problèmes.
Alors que du coté des Alliés (USA, URSS et Grande Bretagne), on commence enfin à envisager la possibilité d’une victoire, on réfléchit à la suite. Que va t on bien pouvoir faire de ces hyperactifs, afin de leur faire passer l’envie de guerroyer ? On réunit une conférence, à Casablanca, en Janvier 1943. Cette fois, c’est sûr : on a été trop gentils avec le Reich en 1918. Il va falloir que la défaite soit franche et nette, pour ne pas avoir un nouveau conflit 20 ans plus tard. Et on prend la décision : plus d’armistice, cette fois, ce sera la capitulation, sans conditions. Dans les conférences à venir, on se met d’accord sur d’autres points, comme le désarmement complet de l’Allemagne, la dénazification, et l’occupation du territoire en 4 zones.
Les Alliés vont se tenir cette fois à ce programme. Mais pensez vous que cela va empêcher les Allemands de retenter le même coup ? Nenni ! De fait, même si Hitler ne l’envisagera pas lui même, pas mal de responsables vont tenter des négociations : oui d’accord, on a pas respecté notre parole de 1918, mais bon, allez, faites nous confiaaaaance. Bizarrement, cette stratégie va échouer. Si bien que les 7 et 8 Mai, c’est bien une capitulation sans conditions que va signer l’amiral Dönitz. Les dignitaires nazis qui ne se sont pas suicidés sont surpris quant, en guise d’un bisou et on en parle plus, on les emprisonne et on leur mijote un petit procès dont ils nous diront des nouvelles (le fameux procès de Nuremberg). Par exemple, Göering continuera de croire pendant un bon moment qu’il peut tenter de rattraper le coup, ça passe crème ; et puis, quand on le condamne à passer, oui, mais sa tête dans un nœud coulant, il fera moins le malin (il parviendra quand même à se suicider).
Là, les Allemands ont compris la leçon. Leurs villes sont dévastées, leurs soldats sont encore dans des camps de prisonniers, ceux qui ont pu rentrer sont dans un piètre état, et s’il y a des soldats à Berlin, ils parlent russes, anglais ou français. Ça calme ; et ça marche. Cette fois ci, plus de « oui mais on aurait pu … » : on sait qu’on a perdu, pardon aux familles tout ça. Et de fait, pas de 4e Reich jusqu’à maintenant.

On le voit donc : la différence entre armistice et capitulation a eu des conséquences, à la fin de chacun des deux conflits (même si bien sûr, il ne s’agit pas de l’unique différence). Aurait il mieux valu exiger une capitulation allemande en 1918 ? Il est extrêmement difficile de le dire, tant l’épuisement des alliés était fort à ce moment, et la paix était plus urgente.
Il est difficile donc d’imaginer ce qu’aurait pu être l’histoire « si … » Et bien c’est exactement ce que nous ferons dans le prochain article, en imaginant : et si, en 1940, la France avait choisi la capitulation plutôt que l’armistice

Pour aller + loin :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Armistice_de_1918

https://fr.wikipedia.org/wiki/Dolchsto%C3%9Flegende

Sources des images : Wikipédia