7, 8 et 9 Mai 1945 : késako ?

8 Mai 1945. Dans la nuit, un peu avant minuit, se réunissent à Karlshorst, banlieue berlinoise, des représentants militaires des Alliés, de l’URSS et de l’Allemagne. Pour cette dernière, c’est le Generalfeldmarschall Keitel, commandant en chef de la Wehrmacht, qui a fait le déplacement. On l’invite, un peu sous la contrainte, à signer l’acte de capitulation du 3e Reich. Moment historique, dont la date est désormais synonyme de commémoration ou de jour férié en Occident.
Et pourtant … la guerre en Europe a officiellement pris fin le 7 Mai. Quant à la Russie, et de nombreux autres pays de l’ancien bloc de l’Est, le « Jour de la Victoire » est célébré le … 9 Mai.
7, 8 et 9 Mai 1945 : qu’est ce que sont finalement ces trois dates ? Voyons cela ensemble.

Tout commence le 30 Avril. Hitler est réfugié dans son bunker à Berlin, en cours d’invasion par les Soviétiques. Cette fois, il en a marre : la guerre est perdue, tout ça à cause des généraux qui n’ont pas réussi à appliquer ses plans pourtant géniaux (selon lui), une bonne partie de ses proches se disputent déjà le pouvoir. Il décide donc de mettre un point final à cette histoire, et une balle dans sa tête. Il se suicide avec sa femme, Eva Braun (rappelons qu’ils sont jeunes mariés : ils se sont épousés la veille – le film « La chute » aurait pu s’appeler « 1 mariage puis 1 enterrement »).
Mais comme il ne veut pas que ce gros naze de Göring, ou ce petit fourbe d’Himmler en profitent pour prendre la place vacante, il rédige auparavant son testament politique, où il nomme notamment celui qui doit être son successeur à la tête de ce qu’il reste de l’état allemand. Ce sera le grand amiral Karl Dönitz, chef de la Kriegsmarine depuis 1943, qui n’en demandait pas tant. C’est en réalité l’un des rares responsables que Hitler considérait comme étant toujours à peu près compétent et fidèle. Il forme alors le gouvernement de Flensbourg, qui doit gérer ce qu’il reste du Reich.

Et justement, qu’en reste t il, de l’Allemagne Nazie ? Pas grand chose : seul entre un tiers et un quart du pays est toujours sous contrôle. La capitale elle même est encerclée, et largement occupée par l’armée rouge. Dans les territoires occupés : tient encore la Norvège (relativement épargnée), le Danemark (plus pour longtemps), la moitié de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie (Prague est sur le point de se révolter). Quant à ses alliés, c’est également fini : la Hongrie est battue, et ce sera bientôt le tour de la République sociale italienne (dans le Nord de l’Italie actuelle) – Mussolini est mort le 28 Avril, fusillé par des partisans. L’armée est en déroute, les forces aériennes n’ont presque plus de pilotes (ils n’ont plus de carburant non plus de toute façon), les villes en ruines, il n’y a que la marine qui tient, et encore … En guise de Reich millénaire, Dönitz reçoit un beau paquet d’emmerdes. Il n’y a désormais plus aucun espoir, et il le sait.

Le grand amiral Karl Dönitz


Revient alors une vieille idée : celle de la paix séparée. L’idée est que Anglais et Américains n’aiment pas beaucoup les rouges, alors après tout : pourquoi ne pas s’allier contre eux, afin d’aller taper du bolchévique ? Vieille idée, car celle ci date tout de même de 1941 : un certain Rudolf Hess, compagnon de longue date de Hitler, décide tout seul d’aller au Royaume Uni, après avoir volé un chasseur, pour négocier la paix. Autant le préciser : ça ne marchera pas, et cet « incident » a été mis sur le compte de la santé mentale de Hess. Le principal obstacle à cette paix séparée, c’était Hitler lui même : il était persuadé de pouvoir vaincre sur les deux fronts, ou du moins pouvoir pousser les Occidentaux à négocier dans une position qui lui serait favorable. La suite, on la connait.
Il n’empêche : cette idée de pouvoir s’entendre avec les Alliés, pour ensuite aller gaiement tous ensemble taper du communiste persistera tout le conflit, et parmi les plus hautes instances du pays. C’était notamment l’un des objectifs des responsables de la tentative de coup d’état de Juillet 1944 : écarter Hitler et les SS, pouvoir négocier à l’Ouest et mieux taper à l’Est. Dönitz, lui, s’y est toujours refusé, mais principalement car Hitler y était opposé. Maintenant que le Führer est mort, il ne peut plus vraiment s’opposer à quoi que ce soit.

Le nouveau patron de l’Allemagne contacte les Alliés, pour voir si y’a moyen de moyenner. Ce qu’il ne sait pas, c’est que le sort du pays a déjà été décidé, et depuis longtemps : Britanniques, Américains et Soviétiques se sont en effet mis d’accord pour une capitulation totale, sans conditions (rappelez vous, j’en ai parlé dans un article précédent). Il comprend rapidement que c’est peine perdue. Il change alors d’objectif : tout doit être fait pour que le maximum de troupes puissent se rendre à l’Ouest, plutôt qu’aux soviétiques. En effet, si les Alliés respectent plutôt bien les conventions relatives aux prisonniers, l’on redoute que les peuples de l’Est (qui ont souffert bien plus de l’occupation allemande, rappelons le), ne se montrent moins cléments : exécution des prisonniers ou déportation en Sibérie (ce qui sera effectivement le sort de beaucoup d’entre eux).


Pendant une bonne semaine, il transfère autant de soldats et de civils que possible sur le front de l’Ouest, n’assurant qu’une défense minimale face aux offensives de l’armée rouge. Ce qu’il reste de la marine évacue tout ce qu’elle peut, et Dönitz envoie même un pilote de la Luftwaffe tenter de négocier un accord partiel avec les Américains : en gros, laissez la chasse allemande tranquille, afin qu’on se défende des Russkofs, et on ne vous attaquera pas. Eisenhower répondra laconiquement « no », et ce car il avait un certain savoir vivre (et insulter des mamans, c’est pas bien). Malgré quelques déconvenues, cela fonctionne tant et si bien que les Soviétiques ne feront qu’un tiers des prisonniers de ce qui reste de l’armée allemande (alors que pourtant, durant le conflit, ils ont affronté la plus grosse partie de celle ci).

Malgré tout, la situation devient intenable, et Dönitz doit se rendre à l’évidence (et tout court également). Il envoie Alfred Jödl, chef des opérations à l’OKW (Oberkommando des Wehrmacht, le haut commandement de l’armée allemande), soit le n°2 des instances militaires. Celui ci se rend … à Reims, où se trouve à ce moment le quartier général interallié sur le front de l’Ouest. Tant qu’à se rendre, autant faire un dernier pied de nez aux Soviétiques. Il signe l’acte de capitulation le 7 Mai, à 2h41. Pour les Alliés, c’est le general Bedell-Smith, chef d’état major de Eisenhower, qui signe. Pour les soviétiques, c’est plus compliqué : le seul gradé présent à Reims à ce moment est le général Ivan Sousloparov. C’est le commandant de la liaison militaire entre l’URSS et les Alliés (en gros, une mission mi-diplomatique, mi-militaire, mais sans troupes). Celui ci est bien embêté : il n’a pas les moyens de contacter Moscou dans le temps imparti, il n’est pas bien sûr d’avoir l’autorité nécessaire pour signer un document d’une telle importance. Il décide finalement de son propre chef de signer l’acte de capitulation. On contacte au dernier moment le général français François Sevez, en qualité de simple témoin.
Si les signataires, pour les Alliés, sont essentiellement des représentants, ils ont l’autorité nécessaire pour le faire, et la capitulation est tout à fait valide. Elle prévoir notamment l’arrêt de tous les combats pour le 8 Mai, à 23h01. L’affaire est donc entendue, la capitulation valide.

Alfred Jödl, signant l’acte de capitulation du 7 Mai 1945

Mais Staline ne va pas l’entendre de cette oreille. Il devient tout rouge (ce qui est normal pour un communiste). On est en train de lui voler « sa » victoire. Il va contacter le commandement allié pour demander que l’acte de Reims ne soit considéré que comme un préliminaire. Il insiste pour qu’un membre du haut commandement soviétique soit présent, et non un simple second couteau. Et tant qu’à refaire les choses, autant les faire bien : la signature aura lieu à Berlin, avec des commandants éminents des différents belligérants. Après tout, ce n’est pas impossible : la fin des combats n’est prévu que pour le 8 Mai durant la nuit, on a donc le temps d’organiser ça tout bien.
Autre problème : si l’acte de capitulation du 7 Mai a été rédigé dans 4 langues (anglais, russe, allemand et français), il est précisé que seule la version anglaise fait foi. Intolérable également, l’acte sera remanié pour y inclure l’acte en russe comme acte de référence. A vrai dire, cela est possible car dans l’acte original, il était stipulé que ce dernier pouvait être modifié ultérieurement. C’est pas comme si les Allemands avaient le choix de toute façon.

Tant qu’à refaire, autant faire en mieux : les soviétiques vont prévoir une signature aux petits oignons, avec un cérémonial comme ils savent le faire. On prévoit également comme signataires du beau monde : pour les Soviétiques, ce sera le maréchal Joukov, qui signera au nom du haut commandement. En représentant du commandement suprême interallié, le air chief marshal Tedder (équivalent à un général d’armée aérienne). Et en qualité de témoin, le général de Lattre de Tasigny pour la France (commandant de la 1ere armée française), et le général Spaatz pour les Etats Unis (commandant des forces aériennes stratégiques). Du côté allemand, on fait venir le maréchal Keitel, le chef du commandement suprême de l’armée allemande.

La signature du 8 Mai, par le maréchal Keitel

Ainsi, la véritable capitulation a bien eu lieu le 7 Mai 1945. Cependant, la signature du 8 Mai, obtenue suite à un caprice du petit père des peuples, est restée, nettement plus prestigieuse.
Mais du coup : pourquoi le 9 Mai chez nos amis slaves ? Tout simplement à cause … du décalage horaire ! La signature a eu lieu peu avant minuit, heure d’Europe centrale. Mais avec le décalage horaire, la capitulation a été enregistrée le 9 Mai, vers 1h du matin. C’est donc à cette date que Moscou a célébré la fin de la guerre en Europe, et pour cela que le « Jour de la Victoire », et son défilé militaire, ont lieu désormais à cette date.

Donc si vous souhaitez vous plaindre que le 8 Mai cette année, est tombé un Samedi, comme le premier Mai, il vous faut accuser Staline. Sans quoi, vous auriez eu un jour chômé Vendredi.

Pour en apprendre plus :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Actes_de_capitulation_du_Troisi%C3%A8me_Reich

Source des images : Wikipédia

Armistice ou capitulation : une différence ?

Il y a quelques jours, nous fêtions le 102e anniversaire de l’armistice de Rethondes, le 11 Novembre 1918. Avec les autres armistices moins connus, et signés peu avant sur les autres fronts, il marque la fin de la Grande Guerre. Mais il ne signifie pas pour autant la paix, qui devra attendre le traité de Versailles pour être effective, le 28 Juin 1919. Paix d’ailleurs très partielle, puisque de nombreux conflits ont éclaté ou vont éclater sur la période : guerre civile russe, allemande, conflit soviéto-polonais, et de nombreux mini conflits territoriaux entre les nouveaux pays tous juste créés par la dislocation des grands empires allemands et austro-hongrois.


Et le 8 Mai, nous avions célébré la capitulation de l’Allemagne nazie, qui là encore n’a pas signifié la fin des combats, puisque quelques éléments SS ne voulant pas lâcher l’affaire, ont continué à faire ce qu’ils savaient si bien faire, c’est à dire foutre le dawa, pendant quelques jours. Sans oublier que la guerre n’était pas finie, puisqu’on continuait à se battre du côté du pays de Naruto.

Le 11 Novembre, armistice. Le 8 Mai, capitulation. Mais, me demanderez vous, quelle est donc la différence entre les deux ? Y a t il des conséquences concrètes si l’on choisit l’un plutôt que l’autre ? Patience : je vais vous expliquer. Et on va même s’adonner à un petit jeu d’imagination pour mieux comprendre …

Trêve, capitulation et armistice

Déjà, définissons ces 3 notions.

Trêve : elle signifie que les belligérants sont d’accord pour arrêter de se taper dessus, au moins pour un temps ; mais la guerre continue officiellement, et donc les combats peuvent reprendre dès la fin de celle ci. Une trêve peut être limitée dans le temps (pour une durée décidée) ou pas, concerner une zone géographique restreinte, définir certaines conditions spécifiques (par ex., replier les troupes de quelques kilomètres). Parfois, il arrive qu’une trêve soit déclarée unilatéralement, c’est à dire qu’un des parties dise qu’il va cesser ses attaques (le respect de la trêve par l’autre camp ne dépendant alors que de sa bonne volonté).
Les motivations d’une trêve sont souvent humanitaires : évacuation de civils d’une zone de combat par exemple. Parfois, une trêve est annonciatrice d’une paix à venir (quand les combattants sont particulièrement épuisés), mais potentiellement, une trêve peut s’arrêter et les affrontements reprendre aussitôt. C’est donc une situation précaire dictée par des conditions impérieuses, et qui ne signifie pas forcément la fin de la guerre.
Quelques exemples de trêve : après la libération de la France en 1944, reste quelques poches d’occupation, surtout les fameuses « poches de l’Atlantique ». Rien à voir avec des pantalons marins : il s’agit de ports français transformés en forteresses par les forces allemandes, et notamment Dunkerque, Lorient, Saint-Nazaire, La Rochelle et Royan. Si les Alliés ont réussi à libérer certaines villes (comme Brest, Cherbourg ou Saint Malo), cela s’est fait au prix de telles pertes qu’on préfère ne pas retenter l’expérience. De plus, le principal intérêt serait la capture des ports, or ces farceurs d’Allemands ont tendance à les faire exploser sitôt que la situation sent la saucisse avariée. Du coup on décide de les encercler, et d’attendre la défaite allemande pour leur expliquer que ça y est, vous pouvez partir. Sauf que dans ces villes, il y a des civils, pas forcément joyeux à l’idée de se retrouver bloqués entre boches et yankees ou autres tommies. D’autant plus que blocus oblige, la nourriture devient rare. Les autorités militaires allemandes de ces places fortes, conscients que se retrouver avec des civils affamés n’étaient ni intelligents, ni sympathiques, ont négocié par l’intermédiaire de la croix rouges des trêves humanitaires, afin d’évacuer tous les civils qui le souhaitent. Par contre, dès les trêves expirées, les combats ont pu reprendre.
Autre exemple plus récent : en Ukraine, déchirée par une guerre civile depuis 2014, entre séparatistes russophones et gouvernement central. Un cessez le feu existe depuis 2015, définissant un certain nombre de conditions (retrait des armes lourdes, recul des lignes de front, échange de prisonniers, …). Mais techniquement, les deux parties sont toujours en conflit. D’ailleurs, les accrochages sont malgré tout courants, même si moins violents.

Capitulation : il s’agit de la reconnaissance, par l’une des forces combattantes, de l’incapacité de ses troupes à poursuivre le combat. C’est avant tout une décision militaire : moi plus pouvoir taper sur toi assez fort. Elle est donc à l’initiative d’un des camps, celui qui perd, et l’autre ne peut que l’accepter. Par contre, une capitulation peut être assortie de conditions, et là c’est au « vainqueur » de les accepter … ou non. Dans ce cas, le vaincu peut soit se rétracter (et continuer le combat à n’importe quel prix), soit accepter une capitulation sans conditions, et de facto, se soumettre entièrement à l’autorité du vainqueur. Une capitulation peut varier géographiquement : elle peut concerner juste une ville, une armée, ou bien s’étendre à un pays tout entier.
Un exemple de capitulation sous conditions est la bataille de Camerone, haut fait d’armes de cette troupe de têtus qu’est la Légion. En sous nombre et sans ravitaillement, face à des Mexicains mieux armés et plus nombreux (environ 2000), 62 légionnaires vont résister pendant une journée entière. A la fin, presque tous morts ou blessés, le commandant restant (un sous officier, les officiers sont tous morts) accepte de se rendre … à condition que les blessés soient soignés, que leur soient laissés leurs armes et affaires, et qu’on dise partout que les légionnaires ont des gonades de la taille de melons. Ce que l’officier mexicain acceptera, tant il fut impressionné par la vaillance de ses ennemis (il dit précisément : « On ne refuse rien à des hommes comme vous ») ; les survivants de la Légion défileront même devant la troupe mexicaine, qui leur rendra les honneurs !
Quant à la capitulation sans conditions, on reparlera plus tard du 8 Mai 1945 …

Armistice : à contrario, l’armistice est avant tout le fait d’autorités politiques (civils ou plus rarement militaires). Bref, c’est un gouvernement ou ce qui s’en approche qui dit à l’autre que bon, on s’est bien marré, mais si on arrêtait et qu’on rentrait chez nous prendre le goûter ? De fait, les forces militaires sont toujours en état de combattre, et souvent en train de le faire (même si parfois, ce n’est pas le cas et que l’armistice suit une débâcle).
La proposition étant faite à la partie d’en face, peut s’ouvrir des négociations pour les modalités. Et c’est là que la situation militaire peut jouer : si l’un des parties est en grande difficulté, l’autre pourra lui imposer plus facilement ses conditions. En revanche, si le statut quo est bien installé, une armistice pourra se faire de façon quasi neutre. Quoi qu’il en soit, il faut bien attendre que tous les belligérants soient bien d’accord sur le comment, avant que les combats ne s’arrêtent. Mais si l’armistice est signée, là est une différence de taille : techniquement, l’armée n’a pas été défaite.

Et à noter, comme dit au tout début, que l’armistice ne signifie pas encore la paix, juste la fin des combats. Un traité devra s’ensuivre qui lui, mettra fin définitivement à la guerre. Le poids de chaque partie durant les négociations à venir dépendra largement de la situation au moment de l’armistice : plus les perdants ont pu négocier de bonnes conditions, puis ils pourront faire valoir leur point de vue dans les négociations, et peut être s’en tirer à meilleur compte.
Exemple d’armistice : l’armistice de Panmunjeom, qui mit fin à la guerre de Corée. La situation militaire étant bloquée, tout le monde s’est mis d’accord pour dire que bon, pouce, on arrête là. On a donc négocié des conditions qui, d’ailleurs, sont toujours d’actualité (comme la zone démilitarisée entre les deux Corées). Mais, vu qu’aucun traité de paix n’a été signé entretemps … bah techniquement, la guerre se poursuit toujours, même s’il n’y a plus de combats.

D’accord, mais maintenant ? Entre l’armistice de 1918 et la capitulation de 1945, cela a t il fait une vraie différence pour l’Allemagne ? Bien entendu, sinon nous n’en parlerions pas en ce moment ! Nous allons même voir que la différence, loin d’être anecdotique, va structurer le destin du pays pour une bonne moitié du 20e siècle.

L’armistice de 1918 : situation intenable et décision intelligente

Projetons nous en Allemagne, à l’automne 1918. Au sommet de l’état et de l’armée, un fumet d’excréments assez prononcé commence à se faire sentir. Les offensives de la collection printemps/été 1918 n’ont pas eu le succès escompté, et maintenant on se replie face aux Français, Anglais, Américains, Canadiens et Belges. Les pays alliés sont tous en train de se rendre, ce qui laisse la patrie du Kaiser bien seul face à tout ce petit monde très chafouin. Les civils en ont un peu marre de souffrir alors qu’on se prend une dérouillée, et certains soldats commencent à se mutiner. Faute d’approvisionnements, la production de guerre risque de s’effondrer, et ne parlons même pas de la pénurie alimentaire. Ajoutons à cela une révolution communiste en gestation, et on a un tableau des plus encourageants.
Pourtant, le front tient encore, et si l’ennemi progresse, il subit de lourdes pertes. Mais pour combien de temps ? Les patrons de l’armée allemande, Hindenburg et Ludendorff, vont voir l’empereur Willhelm et insister lourdement sur le fait qu’il va falloir peut être arrêter le tout : clairement, on a pas encore tout perdu, autant sauver les meubles en demandant un armistice.
Cette décision est des plus raisonnables (contrairement à d’autres prises par les mêmes bonhommes). Pourquoi s’arrête alors que l’armée n’est pas battue ? Parce qu’elle le sera probablement d’ici la fin de l’hiver, et au printemps le territoire national sera sans doute envahi. Cela ferait plus de morts, de destructions (des deux côtés) pour finalement aboutir à une position très inconfortable pour négocier l’après guerre.

Une délégation est donc envoyée aux Français pour dire : pouce ? Les Alliés ne sont pas dupes. Ils savent dans quel état est l’Allemagne, et qu’elle ne tiendra pas face à une nouvelle offensive (qui est déjà préparée) ; cela dit, ils savent également que leurs pays sont épuisés par les 4 années du conflit, et qu’une invasion de l’Allemagne fera des dizaines voire centaines de milliers de morts dans leurs rangs. Donc en fait, ça les arrange que les boches viennent avouer à demi mots qu’ils sont dans la choucroute jusqu’au cou, mais tant qu’à faire, on va essayer de tirer le maximum sur la corde.

Ils reçoivent les négociateurs allemands le 8 Novembre, et tout de suite, leur font comprendre que leur tâche ne sera pas aisée. Déjà, ils les obligent à reconnaître que oui, on vient demander la paix car on est en train de se faire poutrer. Puis, ils leur présentent une liste de conditions (assez dures, revenant peu ou prou à se désarmer), avec 3 jours pour accepter ou refuser. Les Allemands tentent bien de négocier, vas y fais pas ta pute, mais non : c’est tout ou rien. Ils finissent par céder, et signe l’armistice avec toutes les exigences alliées, le 11 Novembre, vers 5h du matin, dans un lieu devenu célèbre (mais secret pour raisons de sécurité, et éloigner les curieux/journalistes) : la clairière de Rethondes. Avec application du cessez le feu à 11h. Ca y est : les combats sont finies.
A noter qu’il y aura quand même 11 000 morts le jour en question ; en comparaison, le débarquement en Normandie en fera à peu près autant du coté Alliés. Pas mal pour un jour de paix … Les autorités militaires françaises vont d’ailleurs antidater la mort de nombreux soldats, car mourir un jour de cessez le feu, c’est quand même la loose.

Le coup de poignard dans le dos, ou de l’art de la mauvaise foi

Hans, Franz et autres Karl rentrent donc chez eux. Et sont accueillis en héros. Pour eux, ils n’ont pas vraiment perdu : après tout, un jour on leur a juste dit « prends tes affaires et rentre chez toi retrouver ta femme » (ce que certains ont peut être vécu comme une punition, enfin passons). Et pour la population, c’est un peu pareil : aucun n’a vu de mangeur de grenouilles débarquer dans une ville allemande pour l’occuper. Du coup : a t on vraiment été vaincu ?
Et la question devient de plus en plus polémique, alors que les négociations de paix aboutissent à des conditions considérées comme « humiliantes » pour l’Allemagne : perte de l’Alsace Lorraine et de territoires polonais, plus de grande armée, de grosses réparations à payer aux vainqueurs et surtout, l’aveu que finalement la guerre, c’était leur faute à eux seuls. L’opinion publique s’agite : pourquoi toutes ces concessions si en fait, nous n’avons pas perdu ?
La décence et l’honnêteté auraient voulu qu’à ce moment, l’ancien état major impérial reconnaisse la vérité : ce sont eux qui ont suggéré l’armistice, car la défaite était inévitable à terme ; oui, ils ont merdouillé, pardon, tous ces morts pour rien et par notre faute. Mais bien sûr, nous sommes dans le monde réel, du coup non. Hors de question de reconnaître qu’on a eu tort. Les chefs militaires vont donc utiliser l’art ancestral du pipeau : l’armistice, c’est la faute du gouvernement civil, pas eux ; la preuve, ce sont eux qu’ils l’ont signé. Ils passent sous silence que ce sont eux qui ont reconnu que la guerre était perdue, refilent la patate chaude à autrui, et pas le droit de retoucher son père.


Et ça marche. Dans les années 1920, se développe en Allemagne la théorie du « coup de poignard dans le dos ». En gros : les braves soldats teutons sont invaincus, et le pays s’est rendu à cause de : le gouvernement civil, les communistes (et plus généralement la gauche), les pacifistes, et le grand classique, les juifs. Cette théorie va être poussée par des organisations très à droite, des anciens combattants, et les anciens généraux (trop contents qu’on ne parle pas trop de leurs échecs). La république de Weimar, nouvelle organisation de l’état allemand, va souffrir de ce fantasme : après tout, en quoi serait elle légitime si elle est la cause de la défaite ?
Cette intoxication va faire son chemin, et grandement faciliter la prise de pouvoir par un petit moustachu nerveux, qui s’en fera l’un des plus ardents défenseurs. Et quand il liquidera la démocratie germanique, beaucoup le féliciteront finalement pour avoir liquidé un ennemi intérieur … complètement imaginaire. Même l’armée, qui l’a estimé en premier lieu comme un agitateur et un révolutionnaire, sera finalement contente de trouver quelqu’un qui la défend avec tant d’ardeur.

Illustration du coup de poignard dans le dos (ici, portée par je cite, « la démocratie juive »)

Si l’on avait exigé de l’Allemagne une capitulation, plutôt qu’un armistice, les choses eurent elles été différentes ? Difficile de répondre, tant la fiction historique est un art complexe. Hitler a de toute façon profité des nombreuses difficultés de son pays pour s’imposer (en partie liées au traité de Versailles lui même). Mais la théorie du poignard dans le dos l’a vraiment boosté ; sans cela, son ascension aurait sans doute été plus lente, et avec davantage d’opposition. Cela ne reste bien sûr qu’une spéculation.
D’ailleurs, un certain nombre de personnalités françaises signaleront tout ceci, estimant qu’on a pas infligé une défaite assez marquante à l’Allemagne. Et parmi eux, notamment un certain maréchal, Pétain de son nom. (Quand on sait que le même maréchal a été le principal artisan de l’armistice français de 1940, on peut trouver cela cocasse)

Conférence de Casablanca : on ne se fera pas avoir deux fois

Persuadé qu’on lui a volé sa victoire, l’Allemagne récidive, et entraîne le monde dans une nouvelle guerre totale. Et au début, les évènements tournent en sa faveur : cela ne fait que renforcer l’idée que la défaite, c’était bien la faute des civils ! Fort de leur « supériorité », ils envahissent, bombardent, saccagent et tuent, comme des nases. Et finalement, en 1942 ils commencent à rencontrer des problèmes.
Alors que du coté des Alliés (USA, URSS et Grande Bretagne), on commence enfin à envisager la possibilité d’une victoire, on réfléchit à la suite. Que va t on bien pouvoir faire de ces hyperactifs, afin de leur faire passer l’envie de guerroyer ? On réunit une conférence, à Casablanca, en Janvier 1943. Cette fois, c’est sûr : on a été trop gentils avec le Reich en 1918. Il va falloir que la défaite soit franche et nette, pour ne pas avoir un nouveau conflit 20 ans plus tard. Et on prend la décision : plus d’armistice, cette fois, ce sera la capitulation, sans conditions. Dans les conférences à venir, on se met d’accord sur d’autres points, comme le désarmement complet de l’Allemagne, la dénazification, et l’occupation du territoire en 4 zones.
Les Alliés vont se tenir cette fois à ce programme. Mais pensez vous que cela va empêcher les Allemands de retenter le même coup ? Nenni ! De fait, même si Hitler ne l’envisagera pas lui même, pas mal de responsables vont tenter des négociations : oui d’accord, on a pas respecté notre parole de 1918, mais bon, allez, faites nous confiaaaaance. Bizarrement, cette stratégie va échouer. Si bien que les 7 et 8 Mai, c’est bien une capitulation sans conditions que va signer l’amiral Dönitz. Les dignitaires nazis qui ne se sont pas suicidés sont surpris quant, en guise d’un bisou et on en parle plus, on les emprisonne et on leur mijote un petit procès dont ils nous diront des nouvelles (le fameux procès de Nuremberg). Par exemple, Göering continuera de croire pendant un bon moment qu’il peut tenter de rattraper le coup, ça passe crème ; et puis, quand on le condamne à passer, oui, mais sa tête dans un nœud coulant, il fera moins le malin (il parviendra quand même à se suicider).
Là, les Allemands ont compris la leçon. Leurs villes sont dévastées, leurs soldats sont encore dans des camps de prisonniers, ceux qui ont pu rentrer sont dans un piètre état, et s’il y a des soldats à Berlin, ils parlent russes, anglais ou français. Ça calme ; et ça marche. Cette fois ci, plus de « oui mais on aurait pu … » : on sait qu’on a perdu, pardon aux familles tout ça. Et de fait, pas de 4e Reich jusqu’à maintenant.

On le voit donc : la différence entre armistice et capitulation a eu des conséquences, à la fin de chacun des deux conflits (même si bien sûr, il ne s’agit pas de l’unique différence). Aurait il mieux valu exiger une capitulation allemande en 1918 ? Il est extrêmement difficile de le dire, tant l’épuisement des alliés était fort à ce moment, et la paix était plus urgente.
Il est difficile donc d’imaginer ce qu’aurait pu être l’histoire « si … » Et bien c’est exactement ce que nous ferons dans le prochain article, en imaginant : et si, en 1940, la France avait choisi la capitulation plutôt que l’armistice

Pour aller + loin :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Armistice_de_1918

https://fr.wikipedia.org/wiki/Dolchsto%C3%9Flegende

Sources des images : Wikipédia