La crise des obus de 1915

Aujourd’hui on va parler d’une crise qui n’a pas été anticipé. De responsables qui n’ont pas su la préparer, constituer des stocks ou des filières de production. Et du coup, au bout d’un temps assez bref, on se retrouve à court. L’histoire propagée par des journaux avides de scoops, et qui font des émules dans l’opinion publique, réclamant des têtes (qui tombent … parfois).
Bien entendu, je parle de la crise des obus de 1915. Bien sûr, toute ressemble avec une crise plus récente ne serait qu’une facétie de l’Histoire.

Tout commence en 1914. Cette année là, les Européens décident qu’il est grand temps d’aller joyeusement se planter du fer dans le bidou. Et vas y qu’on est les meilleurs, d’abord nous notre symbole ce sont trois bonasses, alors que vous votre patron c’est un gros moustachu ; ach, z’est pas très chentil de ze moquer de notre kaiser, fiens là qu’on te gasse la tronchje, ezpèze de démocrate ! Des arguments de haut vol s’il en est.

Triple entente vs triple alliance


Cette guerre, tout le monde l’attendait plus ou moins, certains la souhaitaient même (ils la mettaient sur la liste pour Saint Nicolas – le père Noël n’ayant pas commencé son service à ce moment). Mais au final, personne n’y était vraiment préparé. A part les Allemands (encore eux, damned !). En effet, nos brave teutons, soucieux de ne pas déroger à leur réputation d’excellents organisateurs, avaient prévu une guerre moderne (pour l’époque) : artillerie conséquente (notamment lourde), et surtout stocks de munitions et filières d’approvisionnement efficaces.

Tout le monde (y compris les Allemands pour le coup) avait prévu une guerre courte : avant Noël 1914 c’était fini, on serait de retour à la maison. La France avait fait le pari d’une guerre de mouvement, comme en 1870 (caramba ! encore raté). La Russie était un pays encore très rural, son armée, quoique très nombreuse était en cours de modernisation (on avait environ 1 fusil pour 2 soldats). Quant au Royaume Uni, c’est encore mieux : pas de conscription, la guerre on a pas vraiment envie d’y aller, mais là les Allemands ont envahi la Belgique qu’on est censé garantir, donc bon, on y va quand même. (note : pour les autres belligérants, je n’ai pas spécialement de données, mais il semblerait que ce n’était guère plus brillant)
Sauf qu’au bout de quelques mois, le front Ouest se stabilise, la guerre de mouvement est finie, on entre dans l’ère de la guerre des tranchées. Nouveau type de guerre, nouvelle tactique : désormais, avant de monter à l’assaut on tartine les lignes ennemies avec force quantité d’obus, qui, en retour, nous en rebalance tout autant. Ce qui est bien, mais nécessite cependant une chose : des munitions, beaucoup. Or, sur ce point, le Royaume-Uni et la France vont vite se retrouver dépassés.

Le scandale part d’une petite phrase. Nous sommes en Mai 1915, durant la bataille de l’Artois : attaque franco-britannique, qui bien sûr se voulait décisive mais, malgré quelques succès, ne parviendra pas à rompre le front. Un journaliste du Times interroge le commandant britannique, Sir John French (ça ne s’invente pas), et lui demande les causes de l’échec. Ce dernier, ne voulant pas reconnaître ses erreurs, déclare : « nous sommes tombés à court de munitions ». Ce qui est partiellement vrai : par ex. à Neuve Chapelle, le bombardement préliminaire a été raccourci à cause d’un stocks de munitions « faible » (notion toute relative : l’artillerie britannique tirera tout de même + de 200 000 obus).
Quoi qu’il en soit, la remarque fait l’effet d’une bombe au Royaume-Uni. Le Times titre : « The shell scandal » (le scandale des munitions). Les autres journaux en rajoutent une couche. On accuse le gouvernement d’avoir mal préparé le pays, l’artillerie se retrouvant à court d’obus en à peine quelques mois de conflit. Ceci, ajoutés à d’autres débâcles (les Dardanelles notamment), finit par provoquer la chute du gouvernement, remplacé par un gouvernement de coalition. En France, l’histoire fait moins d’émules, mais le même problème se pose. Il faut augmenter la production, non seulement d’obus, mais de tout : du fusil au canon lourd, en passant par les nouvelles armes (bombes pour avions, obus à gaz, pour mortiers, balles de mitrailleuses, …).

Jusque là, la production d’armes et munitions était assurée par des arsenaux d’état. Pour démultiplier les capacités productives, les gouvernements se tournent vers l’industrie privée. Cependant, vu qu’on veut pas non plus les laisser faire n’importe quoi, et pour assurer une coordination nécessaire, on va créer un ministère des munitions, aux prérogatives étendues : de l’approvisionnement des matières premières à l’acheminement dans les dépôts, en passant par le contrôle qualité, les filières de transport, et le recyclage des douilles usagées.
Ces organisations vont monter en puissance, et avoir un impact considérable, non seulement pour les pays concernés, mais aussi pour le monde entier. Des industries diverses sont converties (et notamment, l’industrie automobile – on va y revenir). Les hommes étant au front, on va faire appel à la main d’œuvre féminine (les fameuses « munitionnettes »). Les conséquences sont également sociales : le droit de grève est interdit dans les usines d’armement, la démission sans consentement de l’employeur, parfois il est même interdit de s’asseoir ! En revanche, on s’intéresse aux risque professionnels, à la santé des travailleurs (un ouvrier malade ça travaille moins bien il paraît …), et des progrès sont enregistrés de ce coté.

Des ouvrières anglaises de l’industrie des munitions


Le succès va être progressif, mais réel. Au début, il faut simplifier les procédures de fabrication, former les ouvriers, construire les locaux, acheter les machines, … Cela prend du temps, la qualité en pâtit : presque un obus sur 5 s’avère être défectueux, n’explose pas ou au mauvais moment (souvent, dans le fût du canon, ce qui est préjudiciable aux pauvres artilleurs qui sont à côté). Mais en quelques mois, les problèmes sont résolus et la production explose (au bon sens du terme). On dispose enfin d’assez de matériel pour rivaliser avec les boches.

Un stock d’obus britannique

Et une fois la guerre finie ? Même si les besoins militaires chutent, les conséquences seront durables. L’industrie a profité de sa réorganisation pour devenir plus productive (et notamment, la production automobile). Les soviétiques disaient « quand on sait produire un tracteur, on sait produire un char » ; 30 ans avant, l’inverse s’est révélée tout autant exacte. Pour les obus, on avait besoin de nitrates, qui entraient dans la composition des explosifs ; ils seront utilisés dans la production d’engrais. Et l’industrie chimique, et ses gaz de combat ? Elle va désormais combattre … les insectes.
Prenons maintenant un exemple, de quelqu’un de pas très connu : André Citroën. A l’époque, ce monsieur est avant tout un ingénieur mécanique, et un industriel modeste. Mais André, il a des idées, surtout depuis qu’il a visité les usines d’un certain Henry Ford. Lorsqu’il est mobilisé dans l’artillerie, il constate vite qu’on manque de munitions. Et quand la crise éclate, il en profite : il va voir des responsables de l’armée, et leur dit « filez moi de la thune, je vous filerai des obus ». Soit, banco dit le général responsable de l’artillerie. Il se met au travail. En + de ce que lui a donné l’état, il emprunte de l’argent un peu partout, famille, amis, banques. Il achète des terrains quai de Javel, à Paris, pour agrandir son usine, qu’il fait relier à la voie ferrée à ses frais. Il fait construire avec des matériaux simples et bons marchés, comme de la tôle ondulée. Il se fournit également en machines, notamment des presses industrielles américaines.

Usine Citroën, quai de Javel


Et il embauche : des ouvriers démobilisés, mais aussi des femmes, jusqu’à 50% de la main d’œuvre. Les équipes travaillent jour et nuit, jusqu’à 11h par jour, Dimanche compris. Le règlement intérieur est strict, il est même écrit « Défense de s’asseoir. Défense de causer. Défense de faire grève ». Cependant, il n’est pas indifférent au sort de ses employés : il fait construire une cantine qui sert 3 500 repas, les ateliers disposent d’une pouponnière (on parlerait de « crèche » de nos jours), de services médicaux, et même d’une coopérative proposant aliments, charbon, vêtements et autres produits de première nécessité. Pour l’époque, c’était novateur, même si pas désintéressé.
Comme partout ailleurs, cela prend du temps, mais le résultat finit par arriver. En 1916, il produit environ 10 000 obus/jour, pour finir à un maximum de 50 000 obus/jour. Difficile de se représenter ce que cela fait, mais pour comparaison, au début de la guerre les arsenaux français en produisent environ 13 000/jour. Au total, pour toute la guerre, les usines Citroën vont fournir 26 millions d’obus. Ce qui est pas mal (mais en fait pas tant que ça, toujours par comparaison, à Verdun Français et Allemands se sont échangés 53 millions d’obus).
Et après guerre ? Notre bon Citroën a gagné beaucoup d’argent, et il a prévu le coup : il peut enfin mettre ses idées en œuvre pour l’industrie automobile. L’usine quai de Javel n’est pas démantelée, mais reconvertit pour produire des automobiles. Il faut remplacer les chevaux morts durant le conflit, et quoi de mieux qu’un engin motorisé ? La production est tellement importante que la France produira en 1919 plus de voitures que les Etats Unis ou l’Allemagne. En Janvier, André Citroën annonce un nouveau modèle moitié moins cher que le modèle le moins cher du marché ! Paris devient la capitale de l’automobile. Sans entrer dans les détails, la marque aux deux chevrons connaitra des succès, des échecs, pour finalement devenir le poids lourd que l’on connaît aujourd’hui.

Donc la prochaine fois qu’on vous parlera d’une crise équivalente, et qu’on vous sortir tout un tas de solutions, vous pourrez dire que la dernière fois, on s’en est sorti avec un savant mélange de contrôle étatique, d’initiatives privées, d’assouplissements sociaux et en parallèle de nouveaux droits, et que cela a fini par l’émergence de nouveaux géants industriels. Et bien entendu, l’état a même trouvé le moyen de regagner une partie de l’argent qu’il avait dépensé, avec un impôt exceptionnel sur les bénéfices de guerre. Malin.

Pour aller + loin :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Crise_des_obus_de_1915
https://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Citro%C3%ABn
https://fr.wikipedia.org/wiki/Contribution_exceptionnelle_sur_les_b%C3%A9n%C3%A9fices_de_guerre (notre talent national pour créer de nouveaux impôts)
https://www.passionnement-citroen.com/post/histoire-citroen-l-usine-du-quai-de-javel

Sources des images : Wikipédia, blog https://www.passionnement-citroen.com

Pearl Harbor : une attaque surprise ?

Dimanche 7 Décembre 1941. Ce jour ci, des Japonais fort taquins vinrent distribuer bombinettes et petites torpilles sur une flotte américaine quelque peu endormie, en ce jour de repos dominical. Dans le pays, c’est un peu la consternation, tant saccager ainsi le brunch après la messe n’est pas très sympathique. Les militaires sont incrédules, le président déclare devant le Congrès que le 7 Décembre sera « une date qui restera à jamais marquée dans l’Histoire comme un jour d’infamie ». Le choc est tel qu’à la base elle même, il faudra attendre de longues minutes avant que la situation ne soit vraiment comprise. La nation, traumatisée, se jettera alors à corps perdu, comme un seul Homme, dans le conflit mondial en cours, changeant radicalement le rapport de force (même s’il faudra quelques temps avant que la machine de guerre US ne tourne à plein régime).
Aujourd’hui encore, la date reste gravée dans la mémoire collective, comme l’une des journées les plus marquantes pour le pays. Et le plus souvent, on la retient comme une surprise totale, n’ayant été nullement anticipé. Mais est ce vraiment le cas ? A quel point fut elle une surprise ? N’y a t il pas eu des signes ? Ou bien des erreurs, coté US, des négligences, ayant favorisé ou amplifié le drame ?
L’article de ce jour va apporter des éléments de réponse à ces questions. Nous allons parler de avant, pendant, et après, mais n’allons pas tout détailler sur l’attaque (qui fera sans doute l’objet d’autres articles, tant il y a à dire !). Alors : surprise, négligence, ou même complot ?

Les causes du conflit Etats Unis/Japon

Pour commencer, il faut comprendre la motivation de l’empire du Soleil Levant, à couler du gros cuirassé ‘ricain … Et ça remonte à presque un siècle.
A ce moment, le pays était franchement isolationniste, et refusait de s’ouvrir aux autres (culturellement, commercialement et technologiquement). Jusqu’au jour où les États Unis, alors en pleine expansion dans le Pacifique, vinrent frapper à la porte avec une flotte de guerre : c’est l’expédition du commodore Perry, dont j’ai déjà parlé (cf. article sur Jules Brunet).
Craignant d’être à terme colonisé comme le reste du monde, le Japon choisit la voie de modernisation. Et ça marche plutôt bien : non seulement le pays résiste à une mise sous tutelle occidentale, mais parvient même à faire jeu égal, en se dotant d’une armée, marine et économie moderne. Les ambitions du pays vont alors se débrider : il veut établir son propre empire colonial. Ainsi, à partir de la fin du 19e siècle, le Japon colonise Formose (connu maintenant sous le nom de Taïwan), la Corée, plusieurs îles du Pacifique (récupérées notamment de l’Empire Allemand, après la défaite de la 1ere guerre mondiale … mais c’est une autre histoire), et établi des intérêts en Chine.

Mais, étant arrivé tard dans le jeu du partage du monde entre les empires coloniaux, le Japon ne récupère que les miettes. Or, pour se développer, l’industrie nippone a besoin de ressources naturelles (le territoire national étant pauvre de ce côté ci), et de débouchés commerciaux. Les autres grandes puissances ont tendance à cadenasser hermétiquement leurs propres sphères d’influence, et d’autant plus à partir de la Grande Dépression de 1929. Ainsi, l’économie du pays va mal.
Deux solutions complémentaires vont être appliquées. La première : fabriquer des armes (notamment des bateaux), pour faire tourner l’industrie. Et la deuxième : étendre la zone d’influence japonaise, par les armes s’il le faut (d’où le premier point – malin). Une cible est toute trouvée : la Chine. Ce n’est pas une colonie occidentale (même s’ils y ont de nombreux intérêts), le pays est riche en matières premières, a une forte population (consommation et main d’œuvre), mais surtout il est considéré comme « faible » : divisé entre plusieurs seigneurs de guerre, avec un pouvoir central peu efficient, des partis politiques qui s’affrontent (et ça débouchera d’ailleurs sur une guerre civile entre communistes et nationalistes), corrompu, peu moderne, … Bref, la proie idéale.

Cela dit, le « morceau » a l’air un peu trop gros pour être mangé et digéré en une fois. Alors on va procéder par étapes. Et l’armée japonaise commence en 1931 avec la Mandchourie (Nord Est de la Chine actuel) : ils organisent un attentat contre une voie de chemin de fer leur appartenant (concept pouvant paraitre étrange, mais finalement très utilisé dans l’Histoire), pour justifier une intervention militaire et une pacification de la région. Et dès 1932, un régime fantoche est installé, le Mandchoukouo, en théorie autonome mais en fait directement soumis à Tokyo.
Puis, en 1937, prétextant d’un autre incident (un soldat japonais aurait été enlevé … en fait il était juste dans une maison de passe), l’armée japonaise attaque la Chine, et ce, sans déclaration de guerre. Mal préparées, les troupes chinoises se font repousser, si bien qu’en quelques mois les Japonais s’emparent d’une large bande côtière, et s’y comportent comme d’odieux marauds (massacres, viols, exploitation de la population, et j’en passe). Il y a bien quelques protestations à l’international (on leur fait les gros yeux), mais les Européens sont assez occupés avec ce qui se passe chez eux à partir de 1938, donc on oublie ces évènements lointains. Les États Unis eux, sont davantage concernés : ils ont des relations importantes avec la Chine, et décident de la soutenir, tout d’abord en leur envoyant du matériel, et un peu plus tard, des volontaires (notamment la fameuse escadrilles des « Tigres volants »). L’invasion du pays ralentit, les forces chinoises se sont repliées dans des territoires montagneux ou désertiques, et à l’instar de l’URSS en 1941, la taille du pays leur permet de « tenir », même si difficilement.

Voyant le peu d’oppositions que suscitent leurs « aventures », les autorités nippones se disent que, allez, on remet une pièce. Ils tentent d’abord de pousser du coté de l’URSS, là encore en prétextant des incidents frontaliers, et sans déclaration de guerre (ça devient une habitude … mais retenez bien ceci). Sauf que là, ça ne passe pas, et l’armée japonaise se prend une volée. Après avoir arrangé la chose avec les soviétiques (qui n’ont également pas que ça à faire), ils décident de changer de cible : on va se tourner vers le Sud-Est asiatique, et y établir une « sphère de co-prospérité », avec à la tête bien entendu le Japon (faut pas déconner non plus, tu croyais à l’égalité entre les peuples toi ?). Oui, mais la région est largement occupée par les Européens et les Américains.
Alors du coup, on va commencer facile, avec l’Indochine française. Nous sommes en Septembre 1940 : la métropole vient tout juste de se faire blitzkrieger (oui, c’est un verbe que je viens de créer). Les Japonais formulent des exigences auprès des autorités coloniales, qui les acceptent, mais on lance l’assaut quand même, car on a amené plein de soldats à la frontière, donc faut pas qu’ils s’ennuient. Les troupes françaises, en sous nombre et mal équipées, sont mises en déroute. Du coup, un nouvel accord est signé, d’autant plus que le Reich est en bon terme avec le Japon impérial (ils ont signé un pacte), et Hitler pousse le régime de Vichy à se montrer « coopératif ». L’armée nippone s’installe ainsi en Indochine, mais tout en laissant le colonisateur français en place.

La guerre devient (presque) inévitable

Là encore, la plus forte réaction vient … des États-Unis. Pas tellement pour défendre les intérêts français, mais plutôt les leurs : ils estiment qu’à terme, ceux ci seront menacés (et non sans raison). Le pays n’est cependant pas vraiment chaud pour une guerre, alors on applique la bonne vieille tactique de la sanction économique : tant que les troupes japonaises n’auront pas évacuées l’Indochine, et la Chine (hors Mandchourie), paf, plus de pétrole, et les avoirs japonais au pays de l’oncle Sam, bloqués. Le Royaume Uni et les Pays Bas (qui contrôlent notamment l’actuel Indonésie) suivent peu après, et cela met l’empire du Soleil Levant en difficulté : en effet, il est presque totalement dépendant de ses importations pour le précieux liquide noir, et faire la guerre sans risque de s’avérer vite compliqué. Les autres producteurs de pétrole sont occupés par ailleurs, et c’est presque 90% de l’approvisionnement en or noir du Japon qui part en fumée.

Face à cette crise, deux options (chacune avec leurs défenseurs) s’offrent aux responsables japonais :

  • céder aux exigences américaines (éventuellement, en négocier une partie), et de fait, accepter la suprématie de ces derniers sur l’Asie et le Pacifique, devenir une puissance de 2e ordre ; les éléments civils du gouvernement sont globalement partisans de cette solution, pensant que l’on peut obtenir des concessions de la part des Yankees
  • envahir la Malaise britannique et les Indes néerlandaises, riche en ressources naturelles (notamment pétrole et caoutchouc), afin d’assurer l’indépendance du pays, et à terme, établir une domination japonaise sur toute la région, et même jusqu’à l’Inde ; ce qui signifie cependant, qu’en plus d’entrer en guerre avec les deux pays concernés, devoir faire face à une intervention certaine des États-Unis
    Les militaires étaient pour la plupart partisans de la 2e solution ; mais ils étaient eux même divisés, entre les optimistes (qui jugeaient les Américains comme faibles et pacifistes), confiants dans une victoire, et les sceptiques, qui craignaient une mobilisation de l’industrie US, capable à long terme de submerger les forces japonaises sous le poids du nombre.

Le temps presse : le 6 Septembre 1941, on décide de faire les 2 à la fois. D’un côté, les partisans des négociations ont quelques semaines pour tenter de trouver un accord honorable avec les USA ; de l’autre, on prépare la guerre, et des actions contres les positions britanniques et américaines dans les Océans Indien et Pacifique, au cas où la diplomatie échouerait. Position d’équilibriste avalisée par l’Empereur en personne, qui aimerait bien s’entendre avec les USA, mais sans avoir l’air de se coucher. Les négociations reprennent donc à Washington.

Du coté US, les appels du pied japonais sont perçus différemment : le secrétaire d’État Hull (équivalent du ministre des affaires étrangères) se montre intransigeant, et à défaut d’une acceptation de leurs demandes, ces discussions ne sont pour les Japonais qu’un moyen de gagner du temps. Roosevelt lui est nettement plus conciliant : il prévoit que son pays entre en guerre, mais il préfère viser l’Allemagne et l’Italie ; le Japon est davantage perçu comme un concurrent que comme un ennemi (malgré les rapprochements évidents avec l’Axe), avec qui on peut encore s’entendre (comme on l’a fait pendant presque un siècle).

Dans tous les cas, aucun progrès n’est enregistré : les deux puissances restent sur leur position respective, peu de concessions sont faites. Le premier ministre japonais Fumimaro Konoe – un civil -, prend conscience que la seule issue diplomatique possible implique le retrait de Chine, et donc, sans cet « effort » coté japonais, la crise ne finira pas. Il finit par démissionner en Octobre, n’étant pas partisan de la solution militaire. Et il fut remplacé par Hideki Tojo, alors ministre de l’Armée Impériale, un militaire dévoue corps et bien à l’Empereur, mais également favorable à une action belliqueuse (ce qui était un « indice » de plus pour les Ricains). On continua cependant toujours les négociations, en faisant davantage de concessions, qui auraient pu être acceptées par les États Unis … si ceux ci ne savaient pas que le Japon préparait une attaque. En effet, les services de renseignement avaient depuis longtemps cassé les codes japonais, et ils étaient donc informés des préparatifs japonais. Cela finit de persuader le secrétaire d’État Hull que les pourparlers n’étaient qu’un moyen de gagner du temps, et refusa dès lors tout compromis. La guerre était – presque – inévitable, et on le savait des deux cotés.

La préparation du plan japonais

Du côté japonais, optimistes comme sceptiques sont tous d’accord sur un point : la guerre, puisqu’elle doit avoir lieu, doit être aussi courte que possible. L’économie japonaise étant nettement inférieure à celle des USA, seule une victoire décisive obtenue rapidement devrait convaincre l’oncle Sam de renoncer et négocier. Il faut préparer une sorte de Blitzkrieg version maritime, avec toutes les contraintes imposées par la taille du Pacifique.

Il se trouve que les deux côtés s’y préparent … et depuis longtemps. En effet, même si officiellement « amis », les deux pays sont conscients depuis le début du 20e siècle que leurs intérêts dans le Pacifique finiront par les opposer, et les deux marines se développent en conséquence. Là, le pays des sushis part avec un énorme handicap : , à la fin des années 1930, le seul budget de l’US Navy est équivalent à celui … de l’état japonais tout entier (et pourtant non négligeable en terme de PIB) !
Les samouraïs des mers sont parfaitement conscients de ce rapport de force défavorable ; et savent qu’ils devront la jouer fine s’ils veulent l’emporter. La théorie dominante à l’époque est celle de la « bataille décisive de cuirassés » : si guerre il y a, elle commencera par une successions d’escarmouches limitées, pour finir en apothéose par une grosse bataille, opposant tous les cuirassés des deux camps, ceux ci essayant de coller le plus d’obus dans les flancs des autres, et les envoyer faire de la plongée sous marine. Le camp qui aurait encore des navires en état de naviguer à la fin serait le vainqueur, et obtiendrait la suprématie navale pour quelques années. Sachant que l’US Navy aura sans doute plus de navires qu’eux, mais qu’ils devront traverser le Pacifique pour venir jouer à la guerre, il faudra les harceler sur toute la route avec des unités légères, afin d’avoir une quasi parité numérique ; et lors de la bataille finale, les Japonais l’emporteront grâce à des cuirassés plus rapides, mieux armés, et très bien entrainés. Et après, on sera pépouze pour quelques temps.

Bref, c’est une sorte de mélange entre la Jeune et la Vieille Ecole française du début du siècle (cf. article à ce sujet). Pour le harcèlement, on envisage plusieurs moyens : des navires légers armées de torpilles, des sous marins et … des portes avions. En effet, le Japon est sans doute le pays ayant le plus perçu le potentiel de cette nouvelle arme : sans la considérer comme la pièce maitresse d’une flotte, elle a construite la première flotte aéronavale au monde, en poussant notamment l’entrainement des pilotes au maximum.

Quant à l’idée d’attaquer une flotte directement dans sa base, elle est inspirée par les Britanniques. En Novembre 1940, ceux ci ont réussi un coup de maître lors de la bataille de Tarente (qu’on appellera d’ailleurs par la suite, le « petit Pearl Harbor italien » ; en fait, il eut mieux fallu appeler Pearl Harbor le « gros Tarente US », mais ça sonnait moins bien). Avec un seul porte avion, et des vieux biplans Swordfish, la Royal Navy a réussi à couler 1 cuirassé et à endommager 2 autres de la Regia Marina (marine italienne), le tout dans un port pourtant censé protéger contre de telles attaques. L’amirauté japonaise va envoyer une mission en Italie, pour analyser l’attaque, et voir si y’a pas moyen de refaire la même.

Et de fait : on se dit que si avec un seul porte avion, et des avions tout pourris, les Anglais ont réussi un beau carton, on devrait pouvoir faire mieux avec plus de porte avions, et des appareils plus modernes. On commence à préparer cette attaque, sous la direction de l’amiral Isoroku Yamamoto, grand partisan des porte avions. Paradoxe : Yamamoto n’était pas favorable à la guerre (qui l’estimait perdue d’avance, et de par ses affinités avec les États Unis), et le patron de la Marine Impériale, l’amiral Nagano, estime que le plan est très risqué. Pourtant, le projet est présenté à l’Empereur, qui l’approuve en Novembre 1941. Les équipages s’entrainent, malgré le peu de temps restant, de façon efficace.

Triple entente vs triple alliance

L’élément de surprise est absolument crucial : si la base venait à être en alerte, l’attaque serait estimée trop risquée, et donc annulée. Pourtant, autant l’empereur que l’amiral Yamamoto insisteront pour que la guerre soit déclarée aux États Unis AVANT l’offensive. Oui : le pays qui jusque là a déclenché moult conflits sans prendre la peine d’envoyer un petit télégramme pour dire « on vient vous poutrer, bisous », là, insiste pour qu’on fasse les choses dans les règles. Soit, on déclarera la guerre juste quelques heures avant le début de l’attaque. Début Décembre 1941, alors que le choix de la guerre est arrêté, on envoie un message à l’ambassade japonaise à Washington : le 7 Décembre, un message sera envoyé, et devra être remis au gouvernement US dans les délais, 13h heure locale pour être exacte. Avec le décalage horaire, cela fera 7h30 à Pearl Harbor, soit quelques minutes avant l’attaque. C’est très serré, mais peu importe.

Coté US : incrédulité, impréparation et erreurs

Aux États Unis, on a également entendu parler de Tarente. On sait que les Japonais, bizarrement, s’y intéressent. Mais la plupart des experts sont formels : le même coup est IMPOSSIBLE à Hawaï. Essentiellement, car le Pacifique est bien plus grand que la Méditerranée (bien vu !) ; si une flotte de porte avions devait appareiller du Japon, on la verrait venir et on aurait le temps de donner l’alerte.
Pourtant, un amiral US prévint que si, le risque est réel. C’est l’amiral Harry Yarnell, qui dès les années 1930, alerta sur les risques d’une attaque aérienne par le Nord de l’archipel (bien vu, c’est par là que les vagues d’appareils nippons passeront). Il réussit même à démontrer sa théorie lors d’un exercice mais non : IMPOSSIBLE. Il partit donc bouder dans son coin, et on l’oublia. Inutile de dire qu’il dut faire quelques doigts après l’attaque.
Ahhhhh ! Le coup classique du « on vous l’avait bien dit », mais ignoré par tout l’état major parce que non, on n’y croit pas.

Cela dit, on est quand même conscient qu’il se passe quelque chose : les troupes japonaises sont très actives du côté de l’Asie du Sud Est. On met donc en alerte un certain nombre de bases, notamment aux Philippines et à travers le Pacifique. Mais pas Hawaï : invincible on vous a dit !
Dans les différentes installations, les mesures prises sont donc inadaptées. Dans la baie, les navires sont rangés côte à côte, pour gagner de la place, mais les rendant beaucoup plus vulnérables aux attaques à la bombe et à la torpille. Sur les aérodromes, ce n’est guère mieux : les avions sont rangés hors des hangars, aile contre aile ; on craint en effet les saboteurs (il y a de nombreux Japonais d’origine sur l’île, et même si la plupart n’en ont rien à faire de la guerre, on les soupçonne), et c’est la disposition la plus simple pour les surveiller (et accessoirement, pour se faire bombarder). Enfin, le personnel militaire n’est pas en alerte.

La base de Pearl Harbor, un peu avant l’attaque, et notamment le principal mouillage des navires

La flotte japonaise appareille le 26 Novembre. Et malgré la présence de 6 porte avions, elle passe en effet inaperçue … L’amirauté a choisi de la faire arriver par le Nord, en évitant les routes commerciales, et ça fonctionne. Nous sommes en hiver, les conditions météo sont peu propices à la détection, la flotte se faufile et arrive à quelques centaines de kilomètres seulement d’Hawaï, lorsque le 6 Décembre, elle reçoit la confirmation de l’ordre d’attaque. Durant la nuit, les préparatifs s’effectuent par gros temps, ce qui complique le travail mais le rend d’autant plus furtif.

Nous arrivons au 7 Décembre, jour de l’attaque. Là encore, plusieurs signes devraient mettre la puce à l’oreille des forces US, mais seront ignorés ou mal interprétés.
Tout d’abord, du coté diplomatique. L’ambassade japonaise à Washington reçoit bien le message à transmettre … mais seulement 1 à 2 heures avant la date limite. Or, le message est codé, il contient 14 points (dont seul le dernier, déclarant la guerre, est en fait vraiment pertinent). Pour le décoder, puis le traduire, cela va prendre du temps. Il aurait été plus simple d’envoyer un message avec juste un point (« on vient vous refaire le museau »), mais non : le Japonais aime faire compliqué.
De façon assez paradoxal, les premiers à le décoder seront les services de renseignement américains. Leurs machines sont plus performantes que celles de l’ambassade, et ils auront une version du document AVANT les diplomates japonais. Seul le dernier point (la déclaration de guerre) n’est pas décodé. Cela dit, le reste est tout de même assez préoccupant pour qu’on prévienne le chef d’état major de l’armée de Terre, le général George Marshall.
Sauf que nous sommes un Dimanche … et le Dimanche, le général fait de l’équitation. Quand il revient de sa promenade équestre, il n’est pas trop tard, mais beaucoup de temps a été perdu. Inquiet, il envoie un télégramme aux différentes bases du Pacifique et en Asie, indiquant de se préparer à une attaque. Mais pas de pot : si la plupart des troupes l’ont reçu à temps, celui à destination de Pearl Harbor arrivera bien après le début de l’attaque. Il serait intéressant de connaître la réaction de l’opérateur qui reçut le message (« non sans blague, on est attaqués ? » avec les bruits d’explosion et les incendies dehors).

Du côté de la base, on a également eu plusieurs indices. Tout d’abord, des sous marins sont repérés aux alentours, par des navires en patrouille. Et pour cause : la flotte japonaise a envoyé des sous marins de poche, pour surveiller les mouvements de la flotte américaine et torpiller les navires qui tenteraient de quitter la rade, une fois l’assaut aérien lancé. L’un d’entre eux se fait repérer, puis un autre, qui est même envoyé par le fond. Le tout, 1 heure avant que les premières bombes n’explosent. Le capitaine du destroyer qui vient de couler le sous marin prévient l’amirauté … qui décide que ce n’est pas grave. Peut être juste un gros dauphin en métal ?
L’autre indice provient d’un nouvel instrument : le radar. Si les Britanniques et les Allemands l’utilisent depuis plus d’un an, c’est encore quelque chose de nouveau dans l’armée US. Et comme tout ce qui est nouveau, on s’en méfie. Plusieurs stations ont été déployées dans l’archipel, depuis 5 mois. Et vers 7h, les soldats opérant le système remarquent bien quelque chose : y’a plusieurs grosses tâches en provenance du Nord. L’officier responsable alerté, celui ci déclare que non, rien de grave : une escadrille de B-17 doit arriver aujourd’hui pour se ravitailler, il s’agit sans doute eux. Les deux soldats protestent : entre une dizaine de B-17 et les grosses formations qu’ils détectent, il y a une différence. Mais on met ça sur le compte de la qualité du matériel.
Les avions japonais commencent à survoler l’île, et inévitablement, des personnes, civils comme militaires, commencent à les apercevoir ou les entendre. Mais nous sommes sur une base militaire : les entrainements sont fréquents, il s’agit forcément de manœuvres.
Et même lorsque les bombes commencent à pleuvoir, beaucoup continuent à penser à des exercices (sauf ceux bien sûr qui sont en dessous). L’alerte officielle n’est donné que cinq minutes après la première attaque, l’opérateur se sentant obligé de préciser « ce n’est pas un exercice » (« This is not a drill »).

La même base, sous le feu ennemi, depuis un avion japonais

Après coup : consternation, réelle et simulée

Comme précisé au début, je n’entrerai pas dans les détails de l’attaque (et n’insistez pas, malandrins !). Sachez juste que les dégâts sont conséquents, mais pas insurmontables à moyen terme. Or, le principal effet est psychologique : tout le monde – ou presque – est choqué. Si bien que, lorsque les premiers rapports de l’attaque arrivent au commandement américain, ceux ci restent incrédules. Même le président Roosevelt, lorsqu’il est mis au courant, s’exclame « Mon Dieu, ça ne peut pas être vrai. Il s’agit sûrement des Philippines ».

Or, la déclaration de guerre arrive bien tard … presque 10 heures après l’attaque, à cause des soucis de décodage. Si bien que, lorsque l’ambassadeur japonais arrive dans le bureau du secrétaire d’État, celui ci est bien entend déjà au courant de l’attaque, et l’accueil est pour le moins glacial. On parle clairement d’un acte de traitrise, et des propos désobligeants sur des mamans geishas furent sans doute prononcés.
L’opinion publique est tout autant surprise et choquée. Le président va jouer cette carte à fond, parlant d’infamie, de la fourberie japonaise et Cie. Et ça va marcher : les voix dissidentes, opposées à la guerre, se taisent d’elles même, et tout le pays s’engage alors dans le conflit. Peu après, l’Allemagne déclare la guerre aux États Unis, et le reste appartient à l’Histoire …

Le président Roosevelt signe la déclaration de guerre au Japon

Alors : trahison, surprise ?

L’attaque fut elle par conséquent une surprise ? Non et … oui.

Comme on l’a vu, clairement la guerre se préparait. Bien sûr, le gros de la population continuait à croire dans la neutralité protectrice et ne voulait pas entendre parler d’une guerre. Mais pour l’état major et les services de renseignements, cela ne faisait plus aucun doute : les Japonais s’y préparaient. Pour les services diplomatiques également : le peu de concessions de la part du gouvernement impérial bloquait une résolution pacifique, même si des tentatives sérieuses ont été entreprises de part et d’autre. Du coté de l’empire du Soleil Levant, l’intransigeance d’une poignée de militaires a conduit le pays dans la voie du conflit ouvert.

Attaque par traitrise ? Pas totalement : le Japon avait bien prévu de déclarer la guerre, même si c’était de justesse. Un temps de décryptage trop court conduisit à ce que le message ne soit pas remis dans les temps. Cette excuse fut exploitée à outrance pour mobiliser une opinion publique sous le choc, et cela marcha. Mais elle ne peut servir d’excuse aux pertes subies, puisque les États Unis savaient qu’ils se tramaient quelque chose.

La seule vraie « surprise » tient dans le lieu de l’attaque : du côté US, personne envisageait alors que la principale base d’opérations de la Flotte du Pacifique ne puisse être attaquée avec tant d’aisance. S’il faut saluer l’excellence de la préparation du plan d’attaque (les Japonais ayant réussi à cacher une flotte conséquente, et à la déplacer sur près de 6 000 km sans qu’elle ne soit repérée), cela ne doit pas cacher certaines impréparations du côté US. Clairement, il y a eu des erreurs, autant en amont que le jour même. On profita du côté « attaque traitresse » pour les cacher, et même si les deux amiraux en charge de la base seront relevés de leurs fonctions suite à cela. A noter également le facteur « chance », ou plutôt malchance, le télégramme d’alerte étant arrivé trop tard à Pearl Harbor.

Pourtant, le côté « surprise » s’immisça dans l’imaginaire collectif, tant les autorités américaines dissimulèrent une partie des signes avant coureur. Si bien que le sentiment anti Japon se développa très fortement, même si injustement : les citoyens américains retinrent surtout cela, alors que le Japon impérial avait bien d’autres raisons d’être détesté (comme les massacres en Chine, le traitement réservé aux prisonniers de guerre, l’utilisation d’armes bactériologiques, …).

Roosevelt était il au courant ? Une théorie du complot bidon

Dernier point : une thèse controversée commença à faire son chemin peu de temps après l’attaque. Le président et son entourage auraient été au courant de l’attaque peu avant, mais l’auraient sciemment laissée se produire (et jouant après les surpris). Il aurait même poussé le Japon à la faute, en exigeant des concessions inacceptables, et en mettant la flotte du Pacifique à portée. Son but : par une attaque de grande envergure, pousser l’opinion publique à accepter la guerre, et pouvoir ainsi intervenir dans la guerre mondiale. Et comme par hasard : le jour de l’attaque, si l’essentiel des cuirassés étaient présents, les porte avions eux, ne l’étaient pas (et en effet : les 3 portes avions US du Pacifique étaient tous absents, car en mission). Il put ainsi sauver ce qui constituerait l’ossature des « task forces », qui seraient par la suite victorieuses en Asie.

Cette théorie, bien qu’intéressante sur le coté machiavélique supposé, est complètement bidon. Une étude de plusieurs éléments permet de le comprendre.
Tout d’abord, les principaux partisans de cette théorie sont des adversaires de Roosevelt. Pour commencer, l’amiral Kimmel, le commandant de la base le jour de l’attaque et qui fut limogé par la suite. Premier promoteur de cette idée, c’était pour lui un moyen de se dédouaner. La théorie fut ensuite exploitée par les ennemis politiques de Roosevelt, et notamment les Républicains après 1945 pour accuser les Démocrates de manipulation.
D’autre part, si le président espérait bien un incident qui plongerait le pays dans le conflit, c’était plutôt avec l’Allemagne Nazie. En effet, Roosevelt s’était mis d’accord avec Churchill : la priorité serait l’Europe. Il détestait profondément Hitler, et c’était pour lui la cible à abattre. Le Japon quant à lui était inquiétant, mais on espérait encore pouvoir s’entendre avec lui. Pousser à un conflit avec le Japon nécessiterait de disperser l’effort de guerre sur deux fronts, ce qui n’était pas souhaitable (mais se produisit quand même).
En enfin, l’argument des porte avions ne tient pas plus … car à l’époque, les porte avions ne sont pas vus comme des navires aussi capitaux que les cuirassés. Ainsi, si l’US Navy avait choisi quels navires sacrifier, cela n’aurait certainement pas été ses cuirassés, mais plutôt les porte avions (et même si par la suite, on aurait pris conscience de l’inverse). Un peu comme si, en 1940, on aurait demandé à la France de choisir entre la ligne Maginot et ses divisions blindés : l’état major eut préféré se passer des blindés, alors que la ligne ne servit finalement pas à grand chose …

Si Roosevelt a utilisé à fond l’évènement pour pousser sa politique, impossible d’y voir un « complot ». Et même si la guerre paraissait inévitable, l’attaque n’est pas rendue possible par un calcul machiavélique, mais juste par quelques erreurs, un peu de malchance et une bonne gestion japonaise … Mais il est toujours plus facile de parler complots et trahisons, que de reconnaître ses propres bêtises.

Affiche de propagande US, promettant de venger Pearl Harbor

Pour aller + loin :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Attaque_de_Pearl_Harbor

Le très bon film : Tora ! Tora ! Tora ! ; qui montre les évènements avant, la préparation, les erreurs et les coups de malchance côté US … ainsi que l’attaque. A noter que le titre du film vient du mot code « Tora », signifiant « tigre », qui était le mot code signifiant que l’attaque était une surprise totale et pouvait donc se dérouler normalement

La série de documentaires « Les grandes batailles », épisode « Le Pacifique », partie 1 (disponible sur le site de l’INA)

Le film Pearl Harbor de Michael Bay ; non sérieux, vous y avez cru ?

Sources des images : Wikipédia

Armistice ou capitulation : une différence ?

Il y a quelques jours, nous fêtions le 102e anniversaire de l’armistice de Rethondes, le 11 Novembre 1918. Avec les autres armistices moins connus, et signés peu avant sur les autres fronts, il marque la fin de la Grande Guerre. Mais il ne signifie pas pour autant la paix, qui devra attendre le traité de Versailles pour être effective, le 28 Juin 1919. Paix d’ailleurs très partielle, puisque de nombreux conflits ont éclaté ou vont éclater sur la période : guerre civile russe, allemande, conflit soviéto-polonais, et de nombreux mini conflits territoriaux entre les nouveaux pays tous juste créés par la dislocation des grands empires allemands et austro-hongrois.


Et le 8 Mai, nous avions célébré la capitulation de l’Allemagne nazie, qui là encore n’a pas signifié la fin des combats, puisque quelques éléments SS ne voulant pas lâcher l’affaire, ont continué à faire ce qu’ils savaient si bien faire, c’est à dire foutre le dawa, pendant quelques jours. Sans oublier que la guerre n’était pas finie, puisqu’on continuait à se battre du côté du pays de Naruto.

Le 11 Novembre, armistice. Le 8 Mai, capitulation. Mais, me demanderez vous, quelle est donc la différence entre les deux ? Y a t il des conséquences concrètes si l’on choisit l’un plutôt que l’autre ? Patience : je vais vous expliquer. Et on va même s’adonner à un petit jeu d’imagination pour mieux comprendre …

Trêve, capitulation et armistice

Déjà, définissons ces 3 notions.

Trêve : elle signifie que les belligérants sont d’accord pour arrêter de se taper dessus, au moins pour un temps ; mais la guerre continue officiellement, et donc les combats peuvent reprendre dès la fin de celle ci. Une trêve peut être limitée dans le temps (pour une durée décidée) ou pas, concerner une zone géographique restreinte, définir certaines conditions spécifiques (par ex., replier les troupes de quelques kilomètres). Parfois, il arrive qu’une trêve soit déclarée unilatéralement, c’est à dire qu’un des parties dise qu’il va cesser ses attaques (le respect de la trêve par l’autre camp ne dépendant alors que de sa bonne volonté).
Les motivations d’une trêve sont souvent humanitaires : évacuation de civils d’une zone de combat par exemple. Parfois, une trêve est annonciatrice d’une paix à venir (quand les combattants sont particulièrement épuisés), mais potentiellement, une trêve peut s’arrêter et les affrontements reprendre aussitôt. C’est donc une situation précaire dictée par des conditions impérieuses, et qui ne signifie pas forcément la fin de la guerre.
Quelques exemples de trêve : après la libération de la France en 1944, reste quelques poches d’occupation, surtout les fameuses « poches de l’Atlantique ». Rien à voir avec des pantalons marins : il s’agit de ports français transformés en forteresses par les forces allemandes, et notamment Dunkerque, Lorient, Saint-Nazaire, La Rochelle et Royan. Si les Alliés ont réussi à libérer certaines villes (comme Brest, Cherbourg ou Saint Malo), cela s’est fait au prix de telles pertes qu’on préfère ne pas retenter l’expérience. De plus, le principal intérêt serait la capture des ports, or ces farceurs d’Allemands ont tendance à les faire exploser sitôt que la situation sent la saucisse avariée. Du coup on décide de les encercler, et d’attendre la défaite allemande pour leur expliquer que ça y est, vous pouvez partir. Sauf que dans ces villes, il y a des civils, pas forcément joyeux à l’idée de se retrouver bloqués entre boches et yankees ou autres tommies. D’autant plus que blocus oblige, la nourriture devient rare. Les autorités militaires allemandes de ces places fortes, conscients que se retrouver avec des civils affamés n’étaient ni intelligents, ni sympathiques, ont négocié par l’intermédiaire de la croix rouges des trêves humanitaires, afin d’évacuer tous les civils qui le souhaitent. Par contre, dès les trêves expirées, les combats ont pu reprendre.
Autre exemple plus récent : en Ukraine, déchirée par une guerre civile depuis 2014, entre séparatistes russophones et gouvernement central. Un cessez le feu existe depuis 2015, définissant un certain nombre de conditions (retrait des armes lourdes, recul des lignes de front, échange de prisonniers, …). Mais techniquement, les deux parties sont toujours en conflit. D’ailleurs, les accrochages sont malgré tout courants, même si moins violents.

Capitulation : il s’agit de la reconnaissance, par l’une des forces combattantes, de l’incapacité de ses troupes à poursuivre le combat. C’est avant tout une décision militaire : moi plus pouvoir taper sur toi assez fort. Elle est donc à l’initiative d’un des camps, celui qui perd, et l’autre ne peut que l’accepter. Par contre, une capitulation peut être assortie de conditions, et là c’est au « vainqueur » de les accepter … ou non. Dans ce cas, le vaincu peut soit se rétracter (et continuer le combat à n’importe quel prix), soit accepter une capitulation sans conditions, et de facto, se soumettre entièrement à l’autorité du vainqueur. Une capitulation peut varier géographiquement : elle peut concerner juste une ville, une armée, ou bien s’étendre à un pays tout entier.
Un exemple de capitulation sous conditions est la bataille de Camerone, haut fait d’armes de cette troupe de têtus qu’est la Légion. En sous nombre et sans ravitaillement, face à des Mexicains mieux armés et plus nombreux (environ 2000), 62 légionnaires vont résister pendant une journée entière. A la fin, presque tous morts ou blessés, le commandant restant (un sous officier, les officiers sont tous morts) accepte de se rendre … à condition que les blessés soient soignés, que leur soient laissés leurs armes et affaires, et qu’on dise partout que les légionnaires ont des gonades de la taille de melons. Ce que l’officier mexicain acceptera, tant il fut impressionné par la vaillance de ses ennemis (il dit précisément : « On ne refuse rien à des hommes comme vous ») ; les survivants de la Légion défileront même devant la troupe mexicaine, qui leur rendra les honneurs !
Quant à la capitulation sans conditions, on reparlera plus tard du 8 Mai 1945 …

Armistice : à contrario, l’armistice est avant tout le fait d’autorités politiques (civils ou plus rarement militaires). Bref, c’est un gouvernement ou ce qui s’en approche qui dit à l’autre que bon, on s’est bien marré, mais si on arrêtait et qu’on rentrait chez nous prendre le goûter ? De fait, les forces militaires sont toujours en état de combattre, et souvent en train de le faire (même si parfois, ce n’est pas le cas et que l’armistice suit une débâcle).
La proposition étant faite à la partie d’en face, peut s’ouvrir des négociations pour les modalités. Et c’est là que la situation militaire peut jouer : si l’un des parties est en grande difficulté, l’autre pourra lui imposer plus facilement ses conditions. En revanche, si le statut quo est bien installé, une armistice pourra se faire de façon quasi neutre. Quoi qu’il en soit, il faut bien attendre que tous les belligérants soient bien d’accord sur le comment, avant que les combats ne s’arrêtent. Mais si l’armistice est signée, là est une différence de taille : techniquement, l’armée n’a pas été défaite.

Et à noter, comme dit au tout début, que l’armistice ne signifie pas encore la paix, juste la fin des combats. Un traité devra s’ensuivre qui lui, mettra fin définitivement à la guerre. Le poids de chaque partie durant les négociations à venir dépendra largement de la situation au moment de l’armistice : plus les perdants ont pu négocier de bonnes conditions, puis ils pourront faire valoir leur point de vue dans les négociations, et peut être s’en tirer à meilleur compte.
Exemple d’armistice : l’armistice de Panmunjeom, qui mit fin à la guerre de Corée. La situation militaire étant bloquée, tout le monde s’est mis d’accord pour dire que bon, pouce, on arrête là. On a donc négocié des conditions qui, d’ailleurs, sont toujours d’actualité (comme la zone démilitarisée entre les deux Corées). Mais, vu qu’aucun traité de paix n’a été signé entretemps … bah techniquement, la guerre se poursuit toujours, même s’il n’y a plus de combats.

D’accord, mais maintenant ? Entre l’armistice de 1918 et la capitulation de 1945, cela a t il fait une vraie différence pour l’Allemagne ? Bien entendu, sinon nous n’en parlerions pas en ce moment ! Nous allons même voir que la différence, loin d’être anecdotique, va structurer le destin du pays pour une bonne moitié du 20e siècle.

L’armistice de 1918 : situation intenable et décision intelligente

Projetons nous en Allemagne, à l’automne 1918. Au sommet de l’état et de l’armée, un fumet d’excréments assez prononcé commence à se faire sentir. Les offensives de la collection printemps/été 1918 n’ont pas eu le succès escompté, et maintenant on se replie face aux Français, Anglais, Américains, Canadiens et Belges. Les pays alliés sont tous en train de se rendre, ce qui laisse la patrie du Kaiser bien seul face à tout ce petit monde très chafouin. Les civils en ont un peu marre de souffrir alors qu’on se prend une dérouillée, et certains soldats commencent à se mutiner. Faute d’approvisionnements, la production de guerre risque de s’effondrer, et ne parlons même pas de la pénurie alimentaire. Ajoutons à cela une révolution communiste en gestation, et on a un tableau des plus encourageants.
Pourtant, le front tient encore, et si l’ennemi progresse, il subit de lourdes pertes. Mais pour combien de temps ? Les patrons de l’armée allemande, Hindenburg et Ludendorff, vont voir l’empereur Willhelm et insister lourdement sur le fait qu’il va falloir peut être arrêter le tout : clairement, on a pas encore tout perdu, autant sauver les meubles en demandant un armistice.
Cette décision est des plus raisonnables (contrairement à d’autres prises par les mêmes bonhommes). Pourquoi s’arrête alors que l’armée n’est pas battue ? Parce qu’elle le sera probablement d’ici la fin de l’hiver, et au printemps le territoire national sera sans doute envahi. Cela ferait plus de morts, de destructions (des deux côtés) pour finalement aboutir à une position très inconfortable pour négocier l’après guerre.

Une délégation est donc envoyée aux Français pour dire : pouce ? Les Alliés ne sont pas dupes. Ils savent dans quel état est l’Allemagne, et qu’elle ne tiendra pas face à une nouvelle offensive (qui est déjà préparée) ; cela dit, ils savent également que leurs pays sont épuisés par les 4 années du conflit, et qu’une invasion de l’Allemagne fera des dizaines voire centaines de milliers de morts dans leurs rangs. Donc en fait, ça les arrange que les boches viennent avouer à demi mots qu’ils sont dans la choucroute jusqu’au cou, mais tant qu’à faire, on va essayer de tirer le maximum sur la corde.

Ils reçoivent les négociateurs allemands le 8 Novembre, et tout de suite, leur font comprendre que leur tâche ne sera pas aisée. Déjà, ils les obligent à reconnaître que oui, on vient demander la paix car on est en train de se faire poutrer. Puis, ils leur présentent une liste de conditions (assez dures, revenant peu ou prou à se désarmer), avec 3 jours pour accepter ou refuser. Les Allemands tentent bien de négocier, vas y fais pas ta pute, mais non : c’est tout ou rien. Ils finissent par céder, et signe l’armistice avec toutes les exigences alliées, le 11 Novembre, vers 5h du matin, dans un lieu devenu célèbre (mais secret pour raisons de sécurité, et éloigner les curieux/journalistes) : la clairière de Rethondes. Avec application du cessez le feu à 11h. Ca y est : les combats sont finies.
A noter qu’il y aura quand même 11 000 morts le jour en question ; en comparaison, le débarquement en Normandie en fera à peu près autant du coté Alliés. Pas mal pour un jour de paix … Les autorités militaires françaises vont d’ailleurs antidater la mort de nombreux soldats, car mourir un jour de cessez le feu, c’est quand même la loose.

Le coup de poignard dans le dos, ou de l’art de la mauvaise foi

Hans, Franz et autres Karl rentrent donc chez eux. Et sont accueillis en héros. Pour eux, ils n’ont pas vraiment perdu : après tout, un jour on leur a juste dit « prends tes affaires et rentre chez toi retrouver ta femme » (ce que certains ont peut être vécu comme une punition, enfin passons). Et pour la population, c’est un peu pareil : aucun n’a vu de mangeur de grenouilles débarquer dans une ville allemande pour l’occuper. Du coup : a t on vraiment été vaincu ?
Et la question devient de plus en plus polémique, alors que les négociations de paix aboutissent à des conditions considérées comme « humiliantes » pour l’Allemagne : perte de l’Alsace Lorraine et de territoires polonais, plus de grande armée, de grosses réparations à payer aux vainqueurs et surtout, l’aveu que finalement la guerre, c’était leur faute à eux seuls. L’opinion publique s’agite : pourquoi toutes ces concessions si en fait, nous n’avons pas perdu ?
La décence et l’honnêteté auraient voulu qu’à ce moment, l’ancien état major impérial reconnaisse la vérité : ce sont eux qui ont suggéré l’armistice, car la défaite était inévitable à terme ; oui, ils ont merdouillé, pardon, tous ces morts pour rien et par notre faute. Mais bien sûr, nous sommes dans le monde réel, du coup non. Hors de question de reconnaître qu’on a eu tort. Les chefs militaires vont donc utiliser l’art ancestral du pipeau : l’armistice, c’est la faute du gouvernement civil, pas eux ; la preuve, ce sont eux qu’ils l’ont signé. Ils passent sous silence que ce sont eux qui ont reconnu que la guerre était perdue, refilent la patate chaude à autrui, et pas le droit de retoucher son père.


Et ça marche. Dans les années 1920, se développe en Allemagne la théorie du « coup de poignard dans le dos ». En gros : les braves soldats teutons sont invaincus, et le pays s’est rendu à cause de : le gouvernement civil, les communistes (et plus généralement la gauche), les pacifistes, et le grand classique, les juifs. Cette théorie va être poussée par des organisations très à droite, des anciens combattants, et les anciens généraux (trop contents qu’on ne parle pas trop de leurs échecs). La république de Weimar, nouvelle organisation de l’état allemand, va souffrir de ce fantasme : après tout, en quoi serait elle légitime si elle est la cause de la défaite ?
Cette intoxication va faire son chemin, et grandement faciliter la prise de pouvoir par un petit moustachu nerveux, qui s’en fera l’un des plus ardents défenseurs. Et quand il liquidera la démocratie germanique, beaucoup le féliciteront finalement pour avoir liquidé un ennemi intérieur … complètement imaginaire. Même l’armée, qui l’a estimé en premier lieu comme un agitateur et un révolutionnaire, sera finalement contente de trouver quelqu’un qui la défend avec tant d’ardeur.

Illustration du coup de poignard dans le dos (ici, portée par je cite, « la démocratie juive »)

Si l’on avait exigé de l’Allemagne une capitulation, plutôt qu’un armistice, les choses eurent elles été différentes ? Difficile de répondre, tant la fiction historique est un art complexe. Hitler a de toute façon profité des nombreuses difficultés de son pays pour s’imposer (en partie liées au traité de Versailles lui même). Mais la théorie du poignard dans le dos l’a vraiment boosté ; sans cela, son ascension aurait sans doute été plus lente, et avec davantage d’opposition. Cela ne reste bien sûr qu’une spéculation.
D’ailleurs, un certain nombre de personnalités françaises signaleront tout ceci, estimant qu’on a pas infligé une défaite assez marquante à l’Allemagne. Et parmi eux, notamment un certain maréchal, Pétain de son nom. (Quand on sait que le même maréchal a été le principal artisan de l’armistice français de 1940, on peut trouver cela cocasse)

Conférence de Casablanca : on ne se fera pas avoir deux fois

Persuadé qu’on lui a volé sa victoire, l’Allemagne récidive, et entraîne le monde dans une nouvelle guerre totale. Et au début, les évènements tournent en sa faveur : cela ne fait que renforcer l’idée que la défaite, c’était bien la faute des civils ! Fort de leur « supériorité », ils envahissent, bombardent, saccagent et tuent, comme des nases. Et finalement, en 1942 ils commencent à rencontrer des problèmes.
Alors que du coté des Alliés (USA, URSS et Grande Bretagne), on commence enfin à envisager la possibilité d’une victoire, on réfléchit à la suite. Que va t on bien pouvoir faire de ces hyperactifs, afin de leur faire passer l’envie de guerroyer ? On réunit une conférence, à Casablanca, en Janvier 1943. Cette fois, c’est sûr : on a été trop gentils avec le Reich en 1918. Il va falloir que la défaite soit franche et nette, pour ne pas avoir un nouveau conflit 20 ans plus tard. Et on prend la décision : plus d’armistice, cette fois, ce sera la capitulation, sans conditions. Dans les conférences à venir, on se met d’accord sur d’autres points, comme le désarmement complet de l’Allemagne, la dénazification, et l’occupation du territoire en 4 zones.
Les Alliés vont se tenir cette fois à ce programme. Mais pensez vous que cela va empêcher les Allemands de retenter le même coup ? Nenni ! De fait, même si Hitler ne l’envisagera pas lui même, pas mal de responsables vont tenter des négociations : oui d’accord, on a pas respecté notre parole de 1918, mais bon, allez, faites nous confiaaaaance. Bizarrement, cette stratégie va échouer. Si bien que les 7 et 8 Mai, c’est bien une capitulation sans conditions que va signer l’amiral Dönitz. Les dignitaires nazis qui ne se sont pas suicidés sont surpris quant, en guise d’un bisou et on en parle plus, on les emprisonne et on leur mijote un petit procès dont ils nous diront des nouvelles (le fameux procès de Nuremberg). Par exemple, Göering continuera de croire pendant un bon moment qu’il peut tenter de rattraper le coup, ça passe crème ; et puis, quand on le condamne à passer, oui, mais sa tête dans un nœud coulant, il fera moins le malin (il parviendra quand même à se suicider).
Là, les Allemands ont compris la leçon. Leurs villes sont dévastées, leurs soldats sont encore dans des camps de prisonniers, ceux qui ont pu rentrer sont dans un piètre état, et s’il y a des soldats à Berlin, ils parlent russes, anglais ou français. Ça calme ; et ça marche. Cette fois ci, plus de « oui mais on aurait pu … » : on sait qu’on a perdu, pardon aux familles tout ça. Et de fait, pas de 4e Reich jusqu’à maintenant.

On le voit donc : la différence entre armistice et capitulation a eu des conséquences, à la fin de chacun des deux conflits (même si bien sûr, il ne s’agit pas de l’unique différence). Aurait il mieux valu exiger une capitulation allemande en 1918 ? Il est extrêmement difficile de le dire, tant l’épuisement des alliés était fort à ce moment, et la paix était plus urgente.
Il est difficile donc d’imaginer ce qu’aurait pu être l’histoire « si … » Et bien c’est exactement ce que nous ferons dans le prochain article, en imaginant : et si, en 1940, la France avait choisi la capitulation plutôt que l’armistice

Pour aller + loin :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Armistice_de_1918

https://fr.wikipedia.org/wiki/Dolchsto%C3%9Flegende

Sources des images : Wikipédia

« Incident » de Charlie Brown et Franz Stigler

Souvent, l’Histoire militaire consiste en des individus qui s’écharpent joyeusement à coups d’objets en métal dans la bidoche. Mais parfois, non : d’un coup, les ennemis d’un jour décident que stop, pour cette fois on va passer son tour, et faire preuve de compassion. Nous allons aujourd’hui parler d’un de ces moments, avec l’incident de Charlie Brown et Franz Stigler.

Tout commence par un raid classique de bombardiers

Nous sommes le 20 décembre 1943. Cela fait déjà plusieurs années que Britanniques puis Américains essayent d’expliquer aux Allemands que la guerre, c’est pas bien. Et pour ce faire, larguent de généreuses quantités de bombes sur les usines et les villes allemandes. Si la RAF procède aux bombardements de nuit (c’est plus difficile d’abattre un avion que vous ne voyez pas …), l’USAF pose ses big balls sur la table, et opte pour le bombardement de jour. Cela dit, les commandants n’étant pas des bourrins sans cervelle (si si), ils avaient bien conscience que sans mesures adaptées, les pertes seraient lourdes.
Déjà, les bombardiers n’étaient pas sans défense face aux chasseurs. N’étant pas assez manoeuvrables pour échapper à leurs poursuivants, ils sont équipés de nombreuses mitrailleuses. Par ex., pour le B-17 ce n’est pas moins d’une dizaine de mitrailleuses (entre 11 et 13 selon les versions), installées en tourelles ou sabords, dessus, dessous, devant, derrière, bref partout. Du coup, le bombardier est théoriquement capable de se défendre d’où que provienne l’attaquant (d’où le surnom de « forteresse volante »). Dans les faits, il y a bien quelques angles morts à exploiter, même s’ils se réduisent au fur et à mesure que les ingénieurs US améliorent leur bestiau. De surcroît, ces avions lourds étaient bien protégés : il ne suffisait pas d’une poignée de balles de mitrailleuses pour les abattre, il fallait souvent insister lourdement, tel le drageur sur la plage (avec le même manque de subtilité d’ailleurs), sauf que la demoiselle réplique au calibre 12.7 mm (ce qui serait une solution contre le harcèlement de rue). Et parfois, même avec des trous partout, un ou deux moteurs endommagés, l’avion continuait à voler.

B-17 en formation de vol
Vu de + près, un célèbre B-17, le ShooShooShoo Baby


Mais comme ce n’est pas suffisant, on a l’idée de faire voler les avions en formation, assez rapprochés pour qu’ils se protègent mutuellement, et appelés « box ». Souvent d’une dizaine d’appareils, cela faisait un ensemble compact, comprenant donc une centaine de mitrailleuses couvrant tout azimut. Ainsi, lorsque Hans, brave pilote de la Luftwaffe essaie d’approcher d’un box pour venir chatouiller des B-17, ce n’est plus deux ou trois mitrailleuses qu’il doit affronter, mais une dizaine voire plus, tirant depuis plusieurs angles. Sachant qu’un raid de bombardement comprend généralement plusieurs centaines d’engins, on a vite une idée de l’ampleur du bousin à affronter.

Un exemple de formation dit en « box »

L’idée des stratèges alliés est que, avec un tel potentiel, un raid de bombardement stratégique permettrait toujours de faire passer assez de bombardiers pour provoquer des dégâts considérables. Dans les faits, ça fonctionne, et un tel déploiement de force n’arrivera jamais à être arrêté totalement. Cependant, les pertes sont tout de même élevées : en moyenne, environ 5% de pertes définitives, et + d’avions endommagés. Et c’était davantage en 1942-1943, car les chasseurs alliés n’avaient pas assez d’autonomie pour escorter les bombardiers, qui devaient donc y aller tout seuls … (bon, seuls à plusieurs centaines quand même)
Un équipage US de B-17 devait assurer 25 missions de bombardement avant de rentrer au pays. Je vous laisse donc calculer, avec un taux de pertes de 5%, la probabilité de survivre aux 25 missions. Allez, je suis sympa et je calcule pour vous : environ 28%. Bref, c’est quand même pas super la joie, et il faut reconnaître le sacrifice de ces vaillants équipages.

Brême, ou la première sortie du Ye Olde Pub

Maintenant que vous voyez un peu mieux en quoi consiste un raid de bombardiers, revenons donc au 20 Décembre 1943. Ce jour ci, c’est la ville de Brême qui a gagné à la grande loterie de « on vient raser ton usine et/ou ta maison ». Sans doute pour faire cesser un tapage nocture animalier. Ou bien détruire des usines de fabrication de chasseurs. L’affaire commence mal : la ville est défendue par 250 canons antiaériens lourds, et sans doute de nombreux chasseurs allemands.
Ce raid est la première sortie du « Ye Olde Pub », un B-17 US, commandé par le second lieutenant Charlie Brown. Ce brave Charlie est un fermier de Virginie Occidentale qui, en lieu et place du maïs, doit semer des bombes. Et pour la première mission de l’équipage, ils ont une chance de dingue : ils sont placés sur les bords de la formation, soit la zone la plus vulnérable. Vulnérable au point que les pilotes alliés l’appelent la « purple heart corner » ; la « Purple Heart » étant la décoration remise aux blessés de guerre, voilà qui n’est guère réjouissant.
Le groupe de bombardiers s’approche de sa cible. Avant même le bombardement, le Ye Olde Pub se fait toucher par la flak (les canons antiaériens) : il perd un moteur, et un autre est sévèrement touché. L’avion parvient à larguer ses bombes, mais perd rapidement de la vitesse. Il commence à quitter la formation.
Pour le coup, c’est un peu comme un troupeau de bisons : si un animal quitte la sécurité relative du troupeau et se retrouve isolé, il est fort à parier que les prédateurs vont en profiter pour l’attaquer. Et en guise de prédateurs, le bombardier se retrouve bientôt attaqué par plusieurs chasseurs allemands. Ceux ci lui infligent de nouveaux dégâts : un autre moteur est touché, l’avion n’a plus que 40% de sa puissance initiale ; les systèmes de direction sont endommagés, réduisant la maniabilité ; une partie des mitrailleuses, sans doute mal lubrifiées, sont tombés en panne, il n’y en a plus que 3 de fonctionnelles (dont 2 de la tourelle dorsale, et 1 à l’avant). Ajouter à cela un mort, de nombreux blessés (dont Charlie lui même), et les doses de morphine ont gelées (à cet altitude, il fait -60°C, et il y a des trous un peu partout dans l’avion). Bref, c’est un peu le chaos à bord.

Franz Stigler, le gentleman chasseur

Pendant ce temps, un chasseur allemand se prépare à décoller. Son pilote est Franz Stigler, et le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas un bleu : il avait déjà 22 victoires à son actif (sachant qu’on est proclamé « as » à partir de 5 victoires). Il avait notamment combattu en Afrique du Nord. Où il a eu pour supérieur un certain Gustav Rödel, qui leur a appris les bonnes manières. Et notamment, ce n’est pas parce qu’on se bat pour les nazis qu’on doit faire n’importe quoi. Il leur avait formellement interdit de tirer sur les pilotes ennemis qui venaient de sauter en parachute (sous peine de les abattre lui même).
Quand Franz arrive au niveau du bombardier, il voit rapidement qu’il n’est plus vraiment en état de combattre ; il parvient même à distinguer les blessés à travers les trous de l’appareil. Il pourrait n’en faire qu’une bouchée. Mais se rappelant les mots de son ancien supérieur, il décide de ne pas achever l’appareil : il confiera par la suite que pour lui, vu l’état de l’engin, c’est comme s’ils étaient sous parachute.
Stigler s’approche, et fait signe au pilote de se poser sur une base allemande, ou bien de se détourner vers la Suède (alors neutre), où son équipage serait soigné et interné jusqu’à la fin du conflit. Cependant, dans le Ye Olde Pub, on ne comprend pas trop ce qui se passe, ni ce qu’il veut dire. Méfiant, Brown fait pointer les mitrailleuses de la tourelle dorsale en direction du chasseur, mais sans tirer : bref, juste lui faire comprendre de ne pas chercher des noises. L’Allemand comprend, et s’éloigne un peu … Mais décide de suivre le bombardier malgré tout, et d’assez près. Pourquoi me direz vous ? Et bien tout simplement pour s’assurer que la DCA allemande n’ouvrirait pas le feu dessus !
C’est donc une drôle d’escorte qui accompagne l’avion étrillé jusqu’à la côte, où il ne subit plus aucune attaque. Une fois la Mer du Nord atteinte, Franz salute une dernière fois l’équipage du bombardier, et fait demi tour.

Le B-17 parvient à retourner jusqu’à sa base. Lors du débriefing, Charlie Brown raconte cet évènement pour le moins inhabituel. Ses supérieurs lui expliquent que bon, c’est original mais il vaut mieux ne pas en parler au reste de l’unité. A vrai dire, ils ont eu peur que ses camarades ne prennent sympathie pour l’ennemi et deviennent moins combatifs. Des années plus tard, Brown déclarera : « Quelqu’un avait décidé qu’on ne pouvait pas être humain et voler dans un avion allemand ».
Quant à Stigler, il évita de parler de cette affaire à sa hiérarchie ; car plus qu’une simple réprimande, il risquait juste le peloton d’exécution.

De gauche à droite : Charlie Brown / Franz Stigler

Mais où est Charlie ? Et Franz ?

Après cet épisode singulier, Charlie Brown et son équipage continuèrent leur service. Il parvient à exécuter les 25 missions prévues, et survécut à la guerre. Par la suite, il rentra aux Etats Unis, puis se réengagea dans l’US Air Force, de 1949 à 1965, et prit sa retraite en 1972. Quant à Stigler, il survécut lui aussi à la guerre. Après celle ci, il émigra au Canada, et devint homme d’affaires.

Notre histoire aurait pu s’arrêter là ; mais elle n’est pas finie ! En 1986, Brown participe à un rassemblement de pilotes vétérans de la 2e guerre mondiale. On lui demande alors de raconter un souvenir marquant de son service. Après quelques instants de réflexion, il raconte cet incident. Et à ce moment, il décide de retrouver ce pilote de chasse allemand qui l’a épargné. Il fouille dans les archives américaines et ouest allemandes ; il publie une lettre dans une revue d’anciens pilotes du conflit mondial. Et quelques mois plus tard, il reçoit une réponse de Stigler, vivant alors au Canada, et qui déclara être ce pilote.
Les deux discutèrent alors par téléphone : Stigler décrivant les évènements (notamment son « salut » à la séparation), Brown eut la confirmation qu’il avait retrouvé le bon pilote. Les anciens ennemis se rencontrèrent alors, en 1990, et devinrent rapidement amis. Amitié qui dura jusqu’à leur mort, en 2008 (à quelques mois d’écart).

Les deux même, quelques décennies plus tard …

Cet « incident » est le sujet de la chanson « No bullets fly » du groupe de métal Sabaton. Même si méconnu, il est un vibrant rappel que même dans un conflit meurtrier, où la haine a été exacerbée de part et d’autre, la compassion prend parfois le dessus.

Pour aller + loin :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Incident_de_Charlie_Brown_et_Franz_Stigler

Chanson « No bullets fly » de Sabaton

Sources des images : Wikipédia, domaine public

Jules Brunet

Le « dernier samouraï » était français

Vous avez peut être vu « Le dernier samouraï », ce film où Tom Cruise incarne Nathan Algren, un soldat américain parti entrainer les troupes japonaises, qui se retrouve prisonnier de samouraïs révoltés, et qui finit par se convertir à leur vision du monde et les rejoint dans leur dernier combat. Que vous l’ayez visionné ou non, cela n’a pas d’importance : sachez juste que cette histoire est inspirée de faits réels. Mais le « dernier samouraï » n’était ni petit, ni américain, mais … français.
Nous n’allons pas entrer dans le détail des erreurs historiques du film (il y en a d’autres, mais ce n’est pas mon rôle de les disséquer … pas pour l’instant). Mais aujourd’hui, je vais vous raconter l’histoire de Jules Brunet (puisque c’est le nom de notre héros), capitaine de l’armée française, qui s’est retrouvé à combattre dans l’Empire du Soleil Levant, et pas pour son pays natal.

Le Japon au milieu du XIXe siècle

Depuis presque 2 siècles, les autorités japonaises ont ordonné une politique d’isolement nommée Sakoku. Si les échanges avec le reste du monde ne sont pas complètement annulées, ils sont en tout cas fortement contrôlés. Mais les tout jeunes Etats Unis décident que bon, ça suffit maintenant, tu vas ouvrir ton marché ou sinon on t’ouvre les chakras à coups de canons. Subtil. Ils envoient donc le commodore Perry avec une flotte de 4 canonnières, armées de canon type Paixhans (qui tirent des obus explosifs). Celui ci débarque, et exige que le pays s’ouvre au commerce mondial, sous peine de voir des obus tomber un peut partout. Les Japonais n’ont alors aucun moyen équivalent, et le coup de force marche : sans combat, les autorités japonaises acceptent de se soumettre aux exigences. Il s’agit de l’épisode dit des navires noirs (et non, rien de raciste ; les Occidentaux badigeonnaient la coque de leurs navires de poix, qui leur donnait une couleur noire ; du coup, les Japonais appelaient tous les navires occidentaux par ce sobriquet).
Suite à cela, le Japon se retrouve à signer des traités avec les Etats Unis, mais également des pays européens, dans la lignée des traités inégaux (dans le sens que pas très favorables aux japonais quand même). Et notamment, en 1858, le traité Harris, appelé pompeusement « traité d’Amitié et de Commerce ». Un siècle plus tard, on constatera qu’une amitié obtenue par la force des canons est, étrangement, peu fiable …

A cette époque, le Japon possède un empereur, mais il est surtout là pour faire joli : sa vocation est essentiellement religieuse, même si en tant que seigneur, il possède des terres et des troupes, ainsi que des partisans. Le pouvoir (notamment militaire) est dans les mains du « shogun », même si là encore il est loin d’être tout puissant : son autorité est surtout lié à la fidélité de ses vassaux, façon féodale.
Avec la signature des traités inégaux, la révolte gronde : le peuple n’est pas très content qu’on s’humilie comme ça devant les occidentaux. Le shogun du moment, Tokugawa Yoshinobu, comprend qu’il va falloir réagir, surtout vu ce qu’il s’est passé avec la Chine. Il décide de moderniser son pays, quitte à demander l’aide de pays étrangers (les mêmes qui l’ont menacé). Etats Unis, Russie, Pays Bas, préfèrent rester neutres. Mais l’ambassadeur de France, Léon Roches, aimerait bien aider le shogun. Il parvient à convaincre Napoléon III (qui cherche encore à renforcer la France à l’internationale) d’envoyer une mission militaire. Son objectif : entrainer les troupes shogunales aux techniques de guerre moderne.

Le shogun Tokugawa, en uniforme français


Est donc constituée la mission militaire française au Japon (astucieusement appelée ainsi car elle concerne des militaires français envoyés au Japon). Elle est dirigée par le capitaine Jules Chanoine, et comprend dix sept membres (chef compris), issus des différents corps de l’armée : infanterie, cavalerie, artillerie et génie. Parmi eux, Jules Brunet, lieutenant au régiment d’artillerie à cheval, et qui sera donc instructeur pour l’artillerie. La mission part de Marseille le 19 Novembre 1866 et arrive à Yokohama le 13 janvier 1867. Ils sont de suite bien reçus, et commencent le travail de formation avec un grand professionnalisme.

La mission militaire française au Japon, avant son départ ; Chanoine au milieu, Jules Brunet 2e assis à droite

Lieutenant Jules Brunet

Mais intéressons nous donc davantage à notre sujet du jour. Qui est le lieutenant Jules Brunet ? Fils d’un vétérinaire de l’armée, né en 1838, il commence une brillante carrière militaire. Sorti 4e de la promotion 1861 de l’École d’application de l’artillerie et du génie, il prend part à l’expédition mexicaine, et à son retour reçoit la Légion d’Honneur (à une époque où on l’attribue pas au premier pékinois venu), et finit par rejoindre le régiment d’artillerie de la Garde Impériale. A moins de 30 ans, c’est pas mal.
Il rejoint la mission militaire au Japon. Et là, il impressionne. C’est un plutôt bel homme (selon les standards de l’époque), de grande stature : il mesure 1m85 ( ce qui est déjà pas mal pour l’époque, mais pour un japonais, cela signifie qu’il a une taille relative de 3m14).

Jules Brunet à son arrivée au Japon

Il s’exprime bien, autant à l’oral qu’à l’écrit, et c’est un amateur d’arts. Par exemple, il dessine fort bien et va faire tout un tas de croquis de son voyage au pays du Soleil levant, ce qui fera de lui le premier mangaka français connu. Bref, il en jette, ses camarades samouraïs l’apprécient, et réciproquement, il tombe sous le charme de son pays hôte.
L’entrainement se déroule bien, pendant un peu plus d’un an, donnant naissance notamment à une unité d’élite, le Denshūtai.

Soldat des troupes shogunales, peinture réalisé par Brunet lui même

La guerre de Boshin

Mais la situation commence à sentir le sushi périmé pour le shogun. Les clans favorables à l’Empereur commencent à lui mettre grave la pression, le poussant à démissionner en faveur dudit empereur. Ce que Tokugawa Yoshinobu finit par consentir : fin 1867, il abandonne ses fonctions, qui de fait reviennent à l’empereur Meiji. Un nouveau gouvernement composé de seigneurs doit se mettre en place, et l’ancien shogun espérait en fait en prendre la tête. Sauf qu’en fait non : au bout d’un moment, on lui dit clairement que tu es bien mignon, mais tu vas prendre ta retraite. Passons sur les détails : honneur du guerrier et coups de geishas dans le dos finissent par déboucher sur une bonne grosse guerre civile. L’ancien shogun prend les armes et rallie ses partisans, pour aller trucider du soutien impérial. C’est ainsi que commence une énième guerre civile japonaise : la guerre de Boshin.


Rapidement, elle tourne en faveur du camp impérial. Mais comment cela se fait il ? Et bien si les troupes du shogun ont été modernisées par la France, les clans favorables à l’empereur ont trouvé également un soutien occidental. Et qui pourrait bien ainsi chercher à mettre des bâtons dans les roues des alliés des Français ? Qui si ce n’est le Royaume Uni bien entendu ! (l’Allemagne n’existant pas encore à cette époque) En effet, nos braves britanniques ont, officieusement, armés et entrainés les partisans impériaux, tant et si bien que leurs troupes parviennent à prendre le dessus.
Les troupes entrainés par les français (notamment le fameux Denshūtai) font preuve de réelles compétences, mais malgré tout perdent du terrain. Et vers la fin de l’année 1868, elles doivent abandonner l’ile de Honshu (la principale des 4 îles japonaises), pour se replier sur Hokkaido.
Maintenant que l’Empereur a pris un sérieux avantage, la missions française est dans l’embarras. Le pays ne souhaite pas s’aliéner celui qui apparait comme le futur vainqueur, et donc ne s’implique pas plus avant. Le destin de la mission est scellé par un décret impérial (nouvelle autorité légale je rappelle) : ordre lui est donné en Octobre 1868 de quitter le pays.

Brunet fait de la résistance

Les troupes dont elles avaient la charge sont en retraite, le gouvernement légitime du Japon leur demande de partir : la situation de la mission militaire française devient intenable. Ils commencent à plier bagages pour retourner en France. Mais là, Jules Brunet décide que non : il ne rentrera pas. On ne laisse pas tomber ses gros, sacrebleu ! Pour être précis, il veut continuer à « servir la cause française en ce pays », et ce en n’abandonnant pas les soldats qu’il a formés, et déclare : « j’ai décidé que devant l’hospitalité généreuse du gouvernement shogunal, il fallait répondre dans le même esprit ». Bref, il veut rester, et pour ne pas causer d’ennuis, il donne sa démission … mais son chef, le capitaine Chanoine, la rejette. Du coup, il se retrouve dans une situation un peu complexe : officier de l’armée française, il prend part à un conflit où son pays est pourtant neutre. Diplomatiquement, c’est délicat, voire carrément merdique.


Les autorités militaires vont finir par le mettre en congé sans soldes, mais seulement en Février 1869, et sans le rayer de la liste des armées. Par ailleurs, on l’autorise à rester, mais en tant que particulier et non plus militaire français. Quatre de ses camarades de la mission française vont faire de même, et 5 autres officiers français présents au Japon. Ce n’est donc plus un seul individu, mais tout un petit groupe de Français qui se bat aux côtés du Shogun, et qui bénéficie d’une neutralité quasi bienveillante de leurs supérieurs. Ils rejoignent Hokkaido avec les forces shogunales en retraite.
Sur l’ile, la république indépendante d’Ezo est constituée (par d’anciens samouraïs … notez l’ironie), et se prépare à continuer la lutte. Jules Brunet devient conseiller militaire auprès du nouveau ministère de la guerre, et continue la formation des nouveaux soldats recrutés. Mais au printemps 1869, les troupes impériales lancent l’assaut, largement supérieures en nombre et puissance de feu. La guerre de Boshin s’achève par la dissolution de la toute jeune république.
Pour les Français, c’est un peu la loose, leur camp vient de perdre. Et les autorités françaises sont inquiètes : à vrai dire, il parait que les traditions nipponnes sur les prisonniers ne sont pas des plus joyeuses. Ils parviennent à récupérer les expatriés in extremis, à bord du navire le Coëtlogon, qui se charge de les ramener sur le territoire national.

Gros yeux, et on passe à autre chose

A la fin du conflit, la France envoie ses félicitations à l’empereur Meiji, victorieux, pour avoir rétabli l’ordre dans son pays, et si on pouvait oublier le reste et partir sur de nouvelles bases, ce serait tip top. Quant à Jules Brunet, on refuse de le rendre : on promet aux Japonais qu’on va le punir … En fait, une fois rentrée à Paris, on lui fait les gros yeux. Il reçoit un blâme et il est radié de l’armée d’active, sanction approuvée par Napoléon III lui même. On fait courir le bruit qu’il a été sévèrement puni et renvoyé, du coup l’empereur japonais est content et se déclare satisfait …
Sauf qu’en fait, il n’est pas tout à fait puni. Officieusement, il n’a pas été désapprouvé, on lui demande juste de rester discret quelques temps, histoire que les choses s’arrangent avec les nouvelles autorités. De fait, s’il n’exerce plus de commandement militaire, il devient directeur adjoint de la manufacture d’armes de Châtellerault ; autrement dit une belle planque. On « oublie » de mentionner cette nomination dans le journal officiel (c’est ballot dis donc !). Peu de temps après, il se marie, et son témoin n’est personne d’autre que son ancien chef, le capitaine Chanoine. Bref, on l’a caché sous le tapis pour ne pas être trop gênant, mais il n’est pas vraiment puni.
Par la suite, sa vie sera plus « calme ». Il est rappelé lors de la guerre franco prussienne de 1870, en tant que capitaine d’artillerie. Il est fait prisonnier, puis libéré pour assurer la répression de la Commune de Paris. Sous la IIIe République, il continue une carrière honorable, attaché militaire, bref passage comme chef de cabinet du ministre de la guerre, son vieil ami Chanoine ; il finira tout de même général de division.

Les premiers pas d’une longue relation

En France, l’épopée de Jules Brunet sera vite oubliée, dans les affres de la chute du Second Empire, les difficultés de la Troisième République et le revanchisme. Mais au Japon, on se souvient de lui. Le pays a effectivement connu une transformation extraordinaire sous le règne de l’empereur Meiji, qui aboutit à la naissance d’une puissance asiatique pouvant rivaliser avec les Européens. Modernisation qui permet une victoire face à une Chine en pleine décadence. Le Mikado (autre titre de l’empereur, et non un biscuit chocolaté) se souviendra des efforts de la mission militaire française comme étant une des premières pierres de cet édifice. Et reconnaissant, il accordera le 11 Mars 1895 le titre de « grand officier du Trésor sacré du Mikado » à Jules Brunet (une sorte de légion d’honneur). Le même Brunet qui l’a affronté : reconnaissons le, l’empereur Meiji est quand même peu rancunier (même si ça a pris trente ans).

Cet épisode a t il entaché les relations franco-japonaises naissantes ? Il semblerait que non ; peut être même à l’inverse, le sens de l’honneur de cet « étranger » a marqué les esprits nippons, et favorisé l’émergence d’une solide coopération (mais cela je ne peux que le supposer, pas l’affirmer). Après la guerre de Boshin, qui consacre son ascension, le jeune empereur Meiji lance une modernisation accélérée de son pays, en faisant appel à des spécialistes étrangers : anglais, allemands, américains, mais aussi français. Et notamment, le développement de la flotte nippone est confié à l’ingénieur naval Louis-Émile Bertin, qui dotera le pays d’une flotte moderne et puissante, à même de vaincre la Chine puis la Russie. Et cet héritage aboutira à la 4e flotte de guerre mondiale en 1940.
Jules Brunet aura donc été un pionner dans les relations franco-japonaises. Et pourtant, son pays l’a largement oublié. Injustice réparée en ce jour (du moins, pour ceux qui auront le courage de lire l’article jusqu’au bout).

Pour aller + loin :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Brunet
https://fr.wikipedia.org/wiki/Mission_militaire_fran%C3%A7aise_au_Japon_(1867-1868)

Source des images : Wikipédia

L’attaque d’Aruba

Ou quand un des meilleurs sous marins allemands merde à cause du stress

La bataille de l’Atlantique, vous connaissez tous ? C’est quand les petits sous marins allemands allaient coller des torpilles farceuses dans des cargos à destination du Royaume Uni. Et que celle ci, pour se venger, jouait à la pêche à la grenade sous marine, en espérant voir un U-Boot remonter à la surface, ventre à l’air (ou plutôt, couler au fond de l’Océan). Et souvent, on pense que ça a commencé par des centaines de sous marins allemands qui traquaient sans pitié des navires de commerce désemparés ; puis les Alliés ont peu à peu repris le dessus, jusqu’à couler tous les sous marins nazis. Alors qu’en fait non : ce fut un poil plus complexe que ça.

Lorsque la guerre commence, la Kriegsmarine n’a qu’un nombre réduit de sous marins pouvant assurer des missions de guerre sous marine (57, alors que l’amiral Dönitz – le patron des sous marins – en voudrait 300). Bon gré mal gré, ils font le travail. Du côté Alliés, on se souvient encore de la première guerre mondiale, et on les redoute. On prend donc des mesures, comme la navigation en convois. Puis, en Juin 1940, la marine allemande reçoit un cadeau surprise : la côte Atlantique française, qui lui donne plein de nouveaux ports d’attache. C’est la première période dite des « temps heureux », les sous mariniers coulant à tour de bras des navires marchands et subissant peu de pertes. Les Britanniques ne se laissent pas décourager et, têtus comme ils sont (en même temps, c’est le pays ayant produit le yorkshire), trouvent de nouveaux moyens de couler ces importuns : ASDIC, Huff/duff, hérissons et pieuvres (ce sont des armes sous marines, hein ? pas des pokémons militarisés), … Et de surcroit, les Etats unis, bien qu’officiellement neutres, leur ont refilé un stock de vieux destroyers qui sont bien utiles pour escorter les convois. Si les allemands coulent toujours autant de tonnage allié, leurs pertes augmentent sensiblement.

Petit hors sujet : c’est durant cette période que se déroule le film « Das Boot ». A voir absolument si votre rêve c’est de voir plusieurs dizaines d’hommes barbus couverts de sueur et de cambouis, enfermés plusieurs mois dans un objet long et étroit. A voir également si vous souhaitez juste un excellent film de sous marin …

Cette phase où aucun des deux camps ne parvint à se départager se termine avec … l’entrée en guerre des Etats Unis. L’US Navy se joint alors à la fête, avec la plus grande flotte du monde (malgré les pertes de Pearl Harbor), et une excellente expérience navale. Et pourtant : s’ouvre la 2e période des « temps heureux » pour les Allemands.
Comment cela se fait il ? Au début du conflit, les Allemands ne « chassent » les navires à destination du Royaume Uni qu’au milieu des océans, ou près des côtes anglaises. Hitler ne veut en effet pas provoquer les USA, et les U-Boot ont interdiction de s’approcher de trop près des côtes américaines. Vu que la guerre éclate quand même, la restriction est levée. Or, Dönitz se rend compte que les US n’ont pas mis en place de convois escortés comme l’ont fait les Anglais. Ceux ci ont beau prévenir l’oncle Sam (« nan mais sérieux, il va arriver des bricoles à tes navires là »), ils se disent que non, ça risque rien, ils pourront JAMAIS venir jusque là (c’est pas comme si on faisait la même aux Japonais dans un océan 2 fois plus grand).
Et là, grosse surprise : les Allemands arrivent jusque sur les côtes US, et font un carton. Ils ont d’ailleurs appelé cette période la « saison de chasse américaine ». Ils vont battre des records de tonnage coulé, avec presque aucune perte. Bon, les Américains ont compris : ils mettent au bout de quelques mois des convois en place, du coup les sous marins, vexés, partent ailleurs, et notamment dans les Caraïbes.
Pourquoi les Caraïbes ? Non : pas parce que c’est une zone traditionnelle pour la piraterie. Mais à l’époque, le plus gros producteur de pétrole au monde sont … les USA. Et les Caraïbes sont une grosse zone de transit pour le pétrole, et de nombreuses raffineries s’y trouvent.

Et c’est là que notre h(z)éros du jour va entrer en jeu. Il s’agit de Werner Hartenstein, capitaine de sous marin, et commandant du U-156. C’est un excellent commandant, qui a déjà torpillé de nombreux navires, et son équipage est expérimenté.

On leur a confié une mission spéciale : plutôt que de s’emmerder à couler les pétroliers, pourquoi pas directement détruire les raffineries ? On les envoie donc attaquer l’île d’Aruba, qui abrite l’une des plus grandes raffineries du monde. On les a équipés avec un canon + gros que d’habitude (à l’époque, les sous marin ont tous un canon, généralement de calibre moyen, ainsi que des canons anti aériens).
Tout se déroule bien. Le navire approche de la cible. Alors qu’il arrive à portée, il remarque des pétroliers à proximité, qui quittent le port. Là, l’instinct du sous marinier fait surface : il torpille les 2 navires. Et c’est là qu’il se rend compte de la boulette : les navires prennent feu, ce qui fait un gros nuage de fumée … et lui masque la raffinerie, sa cible principale. Pas grave se dit il : on va tirer au jugé. Les artilleurs pointent le canon, chargent, font feu et … le canon explose.
Que s’est il passé ? En plongée, les canons sont protégés avec des « bouchons » qui obstruent le trou de sortie, afin d’éviter que l’eau n’entre dedans.. Bien entendu, avant de tirer, il faut les enlever. Sauf que dans la panique, ils ont oublié, et l’obus a explosé dans le canon. Bien sûr, celui ci est désormais inutilisable. Werner ordonne alors quelques tirs au canon antiaérien, qui fera quelques dégâts mais rien de sérieux. Dépité, il se replie : il vient de rater la chance de sa vie. L’opération ne sera jamais renouvelé (les mesures de défense ayant été prises entretemps).

La morale est que, même quand on est un excellent commandant, avec un équipage discipliné et expérimenté, on peut faire de la merde sous l’effet de la PANIQUE !

Pour aller + loin :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Attaque_d%27Aruba
https://fr.wikipedia.org/wiki/Werner_Hartenstein
https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_des_Cara%C3%AFbes
https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_l’Atlantique_(1939-1945) (ça c’est si vous avez plusieurs heures devant vous ^^)
L’excellente série de documentaires « Les grandes batailles », épisode « La Bataille de l’Atlantique »

Source des images : Wikipédia


La Jeune Ecole

Ou quand le journalisme et le débat idéologique s’invitent dans la doctrine de guerre maritime

De nos jours, nous avons le droit sur les réseaux sociaux, à toutes sortes d’excentricités. Des prétendus « experts » se permettent de clamer haut et fort des affirmations basées sur du vide ou des préjugés, sur tous les sujets possibles, y compris les plus techniques. S’il est plutôt sain de s’intéresser à toutes sortes de sujets (par exemple, je ne sais pas, l’Histoire), il est cependant plus que regrettable lorsque les discussions sur un sujet virent à la foire au n’importe quoi. Et notamment lorsque des questions idéologiques viennent se greffer sur un débat pourtant largement éloigné de ce champ.
Prenons un exemple. Supposons d’une pandémie frappe la planète, un virus contre lequel on ne dispose pas de remède. Un médecin propose un protocole de traitement, ce qui provoque une controverse parmi ses collègues : le traitement est il vraiment efficace ? On en discute entre experts : tests, protocoles, etc. . Puis, par le truchement des médias, le débat envahit l’espace public ; après tout pourquoi pas, il s’agit d’un enjeu majeur du moment. Mais là, la magie du « je mélange tout et n’importe quoi ensemble et je secoue très fort comme un vodka martini » arrive à ce que notre médecin se retrouve propulsé comme le défenseur des petites gens, que dis je, le héraut de la contestation du peuple ! Mais … quel est le rapport ? On cherche toujours, mais il doit en être ainsi parce que, voilà. Bref, un excellent exemple où l’idéologique s’occupe d’un sujet intrinsèquement technique, et on en arrive à une situation ubuesque, où le débat raisonnée est la principale victime.
Mais je vous rassure : ce genre de situations n’est pas nouveau ! Et déjà il y a plus d’un siècle, on s’écharpait joyeusement sur une question qui n’intéressait personne jusque là, et dont certains arguments n’auront rien à voir avec la choucroute. Parlons donc stratégie navale à la fin du 19e siècle, et de la doctrine de la Jeune Ecole.

Durant la première moitié du 19e siècle, le combat naval évolue, sous la poussée d’innovations techniques. A noter que la France n’est pas en reste, entre l’invention du canon Paixhans (qui permet de tirer des obus explosifs, et non plus simplement des boulets) et la construction de la Gloire, premier navire occidental cuirassé de haute mer. Par un habile jeu de copier/coller, les autres puissances maritimes du moment se lancent à leur tour dans la construction de ces engins. Et on se retrouve rapidement à une course à qui a le/la plus gros(se) b./p. : le plus gros blindage/la plus grosse puissance de feu. (Pourquoi vous êtes tout rouges ? A quoi vous pensiez par « plus gros(se) b./p. » ?)
On en arrive à des navires de plus en plus gros, grands, et donc couteux. Or, à ce petit jeu qu’elle a elle même initié, la France se retrouve dépassée par sa rivale de toujours : l’Angleterre. Nous sommes après la guerre franco prussienne, la 3e république est en compétition avec la monarchie d’outre manche pour étendre leurs empires coloniaux respectifs, et l’armée de terre a la priorité en cas de nouveau conflit avec le Reich allemand tout neuf. Mais comment faire pour contester la suprématie navale britannique à moindre coût ?

C’est une arme toute neuve qui va lancer le débat, la torpille. Alors toute neuve, pas tout à fait : un obscur savant syrien du 13e siècle, Ahdab al-Rammāḥ, a bien conçu un conteneur oblong rempli d’explosif, propulsé par poudre noire, évoluant sous l’eau et stabilisé par deux ailettes. Ça ressemble à s’y méprendre à une torpille ; mais faute de témoignage, nous ne connaissons pas l’efficacité de cette arme.
Ensuite, fin du 18e siècle, on a l’idée de venir coller une charge explosive directement au contact de la coque d’un navire ennemi. C’est efficace, mais dangereux, car cela demande s’approcher près, très près (et donc de s’exposer aux tirs ennemis), et de surcroît il n’est pas rare que la charge endommage le porteur. Du coup, des ingénieurs austro-hongrois, puis anglais, et américains, améliorent le concept en propulsant l’engin : avec un ressort, de l’air comprimé, ou un mécanisme à inertie. L’avantage de l’arme est énorme : comme la propulsion ne nécessite pas une détonation (comme pour un obus), adieu les lourds et gros canons ; mais surtout, l’explosion se fait sous la ligne de flottaison de la cible. Ainsi, les navires touchés sont assurés de couler, en se remplissant d’eau par de gros trous.
Avec cette nouvelle arme, il est désormais possible à un petit navire de 1 000 tonnes, de couler un monstre de 10 000 tonnes, et à bonne distance. Un contre amiral va pousser ce raisonnement : Hyacinthe Aube.

Celui ci préconise de privilégier de petits navires comme des torpilleurs, mais très nombreux, plutôt que de se reposer sur un nombre restreint de gros navires cuirassés, dont la perte d’un seul représent un gâchis colossal de ressources et d’hommes. La cuirasse n’étant plus capable d’assurer seul la protection d’un navire, il faut construire des navires les plus rapides possibles. La défense des côtes est assurée par un travail de harcèlement des petites unités, basées sur de nombreux points d’appui tout le long du littoral. Et si on doit combattre le Royaume Uni, on sait qu’on ne pourra obtenir la domination des mers lors d’une seule bataille : on va donc l’entraîner dans une guerre de course. Rien à voir avec des affrontements de chariots dans un quelconque supermarché ; il s’agit de perturber le commerce ennemi, en arraisonnant ou coulant les navires marchands. Or, le Royaume Uni a décidé de sacrifier son agriculture à son industrie, et doit donc importer presque la moitié de sa nourriture ; elle serait donc vulnérable à une destruction de son ravitaillement. Vu qu’un blocus semble impossible, on opte pour des croiseurs (rapides et modérément armés), qui iraient en haute mer perturber le trafic maritime.

Rapidement, cette nouvelle doctrine va trouver des partisans, dans la marine mais aussi parmi les politiques ; alors que d’autres soutiendront l’approche traditionnelle basée sur de grandes unités lourdes. Ainsi nait l’opposition entre la Jeune Ecole, et l’Ancienne Ecole. Là où le débat va prendre une tournure imprévue, c’est avec un évènement qui n’a rien à voir avec la marine : la liberté de la presse. En 1881, les journaux sont enfin autorisés à parler de tout et n’importe quoi ; et vu qu’il faut bien remplir ses pages, ceux ci vont commencer à s’intéresser à tout. Le journaliste Gabriel Charmes, qui connait bien l’amiral Aube, trouve que nous sommes proches d’une ère nouvelle, et se met à écrire des articles sur le sujet. Il soutient le point de vue de la Jeune Ecole, et le débat va peu à peu gagner le public.
Mais là, tout va commencer à partir en vrille. Peu à peu, les républicains et les partis de gauche vont soutenir la Jeune Ecole ; non pas pour des raisons pratiques, mais idéologiques : la Jeune Ecole, c’est la revanche du petit sur le gros, de l’humble sur le puissant. C’est aussi une occasion d’attaquer le commandement de la marine, vu comme conservateur et immobiliste. Par opposition, la droite conservatrice va prendre le parti des cuirassés de la Vieille Ecole. On va donc ajouter au débat (qui n’avait pas besoin de cela pour être confus) des problèmes de conflits d’intérêts : les blindages des gros navires font travailler l’industrie de l’acier, et on commence à affirmer que si on ne veut pas renoncer à ceux ci, c’est pour que les barons d’industrie ne pertent pas ce marché juteux ! On ose des comparaisons avec la biologie : le torpilleur qui coule un cuirassé, ce n’est rien d’autre que le microbe de Pasteur, capable de mettre à mal des organismes beaucoup plus massif. Ajoutons à cela des raisons bassement pratiques, le budget de la marine : il est moins couteux de produire des petits navires, même en nombre, que des gros. On le voit donc : d’une discussion sur une nouvelle tactique, on passe à un débat qui n’a plus rien à voir.
Durant les trois décennies suivantes, les partisans des deux écoles vont alterner aux postes décisionnaires. Si bien qu’on passe de l’un à l’autre. Globalement, on va produire beaucoup de ces petites unités, et la mise en oeuvre de cuirassés modernes va prendre du retard. Si bien qu’en 1914, la France n’aligne que 30 cuirassés dont 4 modernes, contre 46 dont 13 modernes pour la Kaiserliche Marine, et 81 dont une trentaine de moderne pour la Royal Navy. Alors que pourtant, la France possède la 4e marine de guerre en termes de tonnage.

Maintenant, vous allez sans doute me poser la question – que tout le monde aurait du se poser dès le départ, plutôt que partir dans des délires qui ont brouillé les discussions : les théories de la Jeune Ecole étaient elles viables ? Et ma réponse sera, comme souvent sur des sujets complexes : oui et non. Dans les faits, cette école va s’avérer largement anachronique : pas en retard, mais au contraire (trop) en avance sur son temps. Et de plus, ce n’est pas forcément le bon pays qui l’aura adopté …
Dans les années 1900, on va commencer à voir apparaître des problèmes dans les théories de la Jeune Ecole. Les navires légers montrent rapidement une mauvaise tenue à la mer, et un rayon d’action limité.

Si bien que, dès qu’ils s’éloignent des côtes, ils perdent en efficacité. Or, la France dispose d’un vaste empire colonial, aux quatre coins du monde : ne pas pouvoir intervenir loin est donc ballot. De plus, les cuirassés ont bien évolué entretemps : ils sont devenus moins vulnérables aux torpilles, car désormais la partie immergée de la coque est à son tour blindée, et on pratique le cloisonnement de sections (ce qui ne garantit plus qu’un tir au but coule le navire). La guerre russo-japonaise va remettre les pendules à l’heure, en consacrant le rôle important du cuirassé. Du coup, demi tour à 180° : la France va se remettre à construire des gros bateaux de guerre. Mais le retard ne sera pas pleinement rattrapé, comme indiqué ci dessus, pour le début du conflit mondial.
La Jeune Ecole semble donc s’être trompée … Et pourtant, la guerre à venir va montrer que certaines de leurs analyses n’étaient pas infondées. Lorsque les hostilités éclatent, tout le monde s’attend à une grosse bataille décisive, où les cuirassés produits par les différents pays allaient s’expliquer à coup de volées d’obus de gros calibre, jusqu’à ce que finalement un seul vainqueur émerge (ou plutôt, ne coule pas), et obtient la domination totale des océans. Mais de fait, elle tarde cette grosse bataille navale : les Allemands hésitent à risquer leurs précieux joujoux face à une Royal Navy chafouine, les Austro-hongrois ont peur des escadres françaises et britanniques de Méditerranée, qui les attendent à la sortie de l’Adriatique. Du coup, les premiers combats sont davantage des escarmouches entre croiseurs, parfois très loin (océan Pacifique, Atlantique Sud … j’en reparlerai ultérieurement). Et finalement, les 31 Mai et 1er Juin 1916, la grande bataille tant attendue a lieu, au large du Jutland : elle ne s’avéra absolument pas décisive. La Royal Navy subira plus de pertes que son adversaire, mais celui ci filera la queue entre les jambes dans ses ports d’attache et n’en bougera plus, conscient d’avoir échappé de peu à une grosse défaite.
Les lourds cuirassés vont donc passer la majeure partie de la guerre dans des ports à rouiller. Leur principal intérêt étant de faire à son ennemi « aha ! regarde les gros bateaux que j’ai, et que je peux t’envoyer dessus si t’es pas gentil ! », bref, de la dissuasion. A noter que les forces de l’Entente vont pouvoir les sortir un peu plus librement, et pourront être utilisés en soutien de combats terrestres (mais ce genre de cas restent rares).

Vous connaissez le vieil adage : « nul n’est prophète en son pays ». Et bien la stratégie de la Jeune Ecole va s’avérer finalement s’avérer payante, à deux détails près : l’arme et le pays.
Pour les armes, la Jeune Ecole a – pour rappel – misé en autre sur le croiseur et le torpilleur. Le croiseur va s’avérer efficace dans certaines situations de combat, ok de ce coté. Le torpilleur par contre, c’est pas ça. Ses avantages – vitesse, grande distance de tir, un coup au but suffit à envoyer n’importe quoi par le fond – vont se faire contrer, non seulement par l’amélioration des cuirassés, mais aussi par le développement d’un navire spécialement conçu pour le combattre, et judicieusement appelé « contre torpilleur » (destroyer en anglais). On ne peut pas faire plus clair. Le contre torpilleur est un navire à peine plus gros qu’un torpilleur, véloce, armé de canons à tir rapide, et parfois même de torpilles ; et on va le mettre en protection des grosses escadres de cuirassés, comme écran anti torpilles. Et ça marche.
Il est cependant un nouveau type de bateau, que la Jeune Ecole va pousser à développer : le sous marin (on parle plutôt de « submersible » à l’époque). La France va en effet construire l’un des premiers submersibles « modernes », le Gymnote, en 1888. A quasi égalité avec l’Espagne et son Peral (2 mois seulement d’avance). Le navire va prouver des capacités intéressantes : s’il a encore moins d’autonomie qu’un torpilleur, et une vitesse très faible, il est par contre furtif, et le prouvera lors de manœuvres. Même si elle n’a pas autant misé dessus que sur le torpilleur, la Jeune Ecole va tout de même promouvoir l’engin, tant et si bien que la France va avoir la 1ere flotte sous marine en nombre au début de la 1ere guerre mondiale, avec 57 unités, devant le Royaume Uni (51) et l’Allemagne (30 unités). A préciser que ses bâtiments de début de conflit sont loin de rivaliser avec les modèles de 1917-1918, mais tout de même.

Mais mais mais … me direz vous, personne ne se souvient des sous marins français, alors que tout le monde a entendu parler du danger des « U-Boot » (pour Unterseeboot, littéralement « bateau sous la mer ») ! Comment se fait il ? Calmez vous : j’y viens.
Pour mémoire : la Jeune Ecole s’est développée, dans l’optique d’un conflit France/RU, où la première n’aurait pas moyen de contester la suprématie navale à la deuxième. Or entretemps, les deux sœurs ennemies ont fini par s’entendre, afin d’aller chercher des noises ensemble au Kaiser. Fini donc le risque de perdre le contrôle de l’océan : grâce à la Royal Navy, on est tranquille. En revanche, c’est le Reich Allemand qui va avoir des problèmes : sa flotte de surface ne peut rivaliser avec celle de ses adversaires, et la seule fois où elle tente quelque chose, elle sue tellement fort qu’elle ne recommencera plus jamais. Pourtant, il y a tous ces navires de commerce anglais qu’on aimerait bien couler. Alors comment qu’on fait ? Diverses réponses seront apportées, mais la principale est, comme vous vous en doutez maintenant : le sous marin. Dès qu’on aura compris l’intérêt de celui ci, l’Allemagne va en produire en masse, au détriment des autres bateaux. Et ça va diablement bien marcher ! Déjà, car contrairement à un cuirassé qui demande plusieurs années de travail, on peut les produire vite : presque 350 sur toute la durée de la guerre (en partant d’une trentaine, je rappelle). Et ils vont se révéler diablement efficaces : comme ils sont discrets, ils sont capables de « forcer » le blocus de la Royal Navy, et d’aller coller joyeusement torpilles et obus dans les navires de commerce britanniques, français, et même autres (car plus on est de fous …). Ce que recherchait la Jeune Ecole avec sa guerre de course !
Du côté des Britanniques, ce sera un peu la panique. On avait pas prévu ce coup ci, on ne sait plus où donner de la tête car on n’a pas assez d’unités pour escorter tous les navires, en plus on ne possède pas encore d’armes efficaces contre ces engins, bref, les plans de guerre sont en train de sombrer. Il faut réagir : on va employer les contre torpilleurs pour les affronter, choix qui va se montrer judicieux. On va surtout développer de nouvelles armes : la charge sous marine (RU), le sonar (France), utiliser l’aviation pour le repérage, des navires leurres. Du coup, du côté de la Triple Entente, on va réduire la production de cuirassés (vu que la Triple Alliance n’ose plus sortir les siens), et accélérer la production d’unités moyennes, comme les contre torpilleurs/destroyers … Tiens, ça ressemblerait pas à ce que préconisait une certaine Jeune Ecole ça ? (bon, certes, pas pour les mêmes raisons)

In fine, on constate que la Jeune Ecole était fort novatrice, peut être trop. Elle a surtout été déployée dans un pays (la France) qui avait un besoin de contrôle maritime, en raison de son empire colonial. Et prévue pour un ennemi (le Royaume Uni), qui sera finalement un allié. En revanche, un autre pays (l’Allemagne) aurait bien fait de l’adopter plus tôt : celui ci a consacré des ressources considérables pour construire une flotte de navires lourds qui ne servira presque à rien ; et obtiendra des résultats bien plus probants avec une flotte sous marine nombreuse, utilisée en harcèlement du commerce (exactement ce que prévoyait la Jeune Ecole). Mauvais pays, mauvaise arme, mais finalement, pas si bête.
A noter que les enseignements de la guerre 14-18 n’ont été que partiellement enregistrés. Les amiraux de nombreux pays vont rester désespérément accrochés au concept de « bataille décisive » de cuirassés, qui n’aura pas plus lieu durant la 2e grande sauterie mondiale qu’elle ne s’est produite durant la 1ere. Cependant, des efforts vont être réalisés pour produire des flottes d’escorte. La palme du nawak revient tout de même à l’Allemagne. Elle a bien vu qu’en 14-18, sa précieuse Kaiserliche Marine n’a servi à rien, si ce n’est gaspiller l’argent du contribuable, et que les sous marins ont par contre joué un véritable rôle (même si non décisif), en créant une vraie inquiétude dans la Royal Navy. Et bien lors du réarmement naval des années 1930, ces leçons seront bien entendu ignorés, par le patron de la marine allemande (Erich Raeder) : il va miser de nouveau sur une flotte de surface et une force sous marine réduite, avec l’accord de Hitler ; jusqu’à ce qu’on se rende compte que finalement, c’était vraiment crétin et on produise – une nouvelle fois – des sous marins en grosse quantité.
Le problème, c’est que les choix respectifs ont parfois été motivés par des arguments absolument pas techniques. En France, le coup de la lutte contre les riches a poussé à adopter une doctrine inadaptée. Tandis qu’en Allemagne, la recherche d’une flotte de prestige (les gros navires, ça claque, les sous marins ça fait de moins belles photos …) a conduit à construire des navires qui resteront à quai la plupart du temps.

Comme quoi, les choix pourris pour des raisons qui le sont encore plus, ça ne date pas d’aujourd’hui.

Pour aller + loin : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jeune_%C3%89cole

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gymnote_(1888)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_navale_durant_la_Premi%C3%A8re_Guerre_mondiale

Source des images : Wikipédia

Wojtek, l’ours polonais artilleur

La Pologne s’est battue durant la 2e guerre mondiale. Et je ne parle pas seulement de la campagne de Pologne (où la pauvre armée polonaise s’est faite prendre en sandwich, comme ça, au débotté et sans préliminaires) : les forces polonaises se sont battues durant presque toute la durée de la guerre. En effet, si la Pologne a du capituler au bout de seulement 3 semaines (ses alliés se touchant la nouille, en espérant que les Allemands allaient se suicider sur la ligne Maginot ou devenir soudainement pacifistes), des groupes de volontaires seront constitués tout au long de la guerre (troupes évacuées de Pologne en 39, prisonniers de l’armée soviétique libérés à partir de Juin 41). Les vaillants combattants polonais ont été sur de nombreux fronts : bataille d’Angleterre, guerre du désert, Italie, front de l’Est, France et Allemagne. Sans oublier l’Armée Intérieure et son soulèvement glorieux quoique malheureux.

Mais oublions les généralités, et concentrons nous sur le 2e corps d’armée polonais. Il est constitué de prisonniers de guerre détenus par les soviétiques, et libérés suite à un accord avec le gouvernement polonais en exil. Cependant, son commandant n’étant pas en bons termes avec Staline (étonnant non ?), le corps d’armée doit être transféré au Proche Orient, en passant par l’Iran.
C’est là que les soldats de la 22e compagnie de ravitaillement d’artillerie font l’acquisition d’un jeune ourson auprès d’un habitant du coin, contre quelques rations. Rapidement, il devient la mascotte de l’unité. On le prénomme Wojtek. On le nourrit tout d’abord avec du lait concentré, puis de fruits, mélasse, miel et marmelade.

Au contact des soldats, il finit par adopter leurs habitudes : il se met donc à picoler (on parle de Polonais hein …) ; il consomme également des cigarettes, soit en les fumant (quelqu’un l’aidant à l’allumer), soit en les mangeant. Ce qui n’est pas forcément un problème, les filtres à l’époque étant pas encore très répandus. Il apprend à saluer, et finit par être intégré comme animal de guerre à sa compagnie, où il obtient le grade de caporal. Pas mal pour une boule de poils.

Il suit son unité à travers le Proche Orient, et finalement est envoyé au combat en Italie. C’est là que se forge sa légende. Durant les combats très durs de la bataille de Monte Cassino, il aurait assisté ses camarades humains, en transportant des obus d’artillerie. D’après la rumeur, il n’en aurait pas fait tombé un seul. Depuis, et pour saluer les services rendus de leur frère d’armes poilu, l’emblème de l’unité est un ours, portant un obus.

Notre ours survit à la guerre. Démobilisé en 1947, il finira sa vie … au zoo d’Edimbourg. Cependant, ses anciens compagnons d’armes lui rendront régulièrement visite, lui apportant alcool et tabac qu’il avait appris à consommer à leur contact. Il meurt en 1963.

Pour aller + loin : https://fr.wikipedia.org/wiki/Wojtek

Source des images : Wikipédia

(et pour info : vous n’avez jamais entendu parler de la bataille du Mont Cassin, où notre ami ursidé s’est illustré ? C’est normal : qui s’intéresserait à une bataille où le commandement anglo-américain a fait preuve d’une incommensurable bêtise, et où finalement la victoire a été apportée par un général français, des troupes maghrébines et polonaises ?)