Le kamikaze russe qui a survécu (4 fois)

Quand on évoque « avion suicide » et « 2e guerre mondiale », on pense généralement aux Japonais et à leurs kamikazes (« vent divin » dans la langue de Naruto). En effet, nos braves amis du pays du Soleil Levant, sentant l’aigre odeur de la défaite approcher, se dirent que la meilleure chose à faire, c’était d’envoyer la fine fleur de leur jeunesse s’écraser sur les navires américains, en se disant qu’à un moment les Yankees en auraient marre et rentreraient chez eux. Bon dis comme ça, ça a l’air très con. Et ça l’a été : les attaques suicides ont davantage eu un impact moral que stratégique. Mais cela répondait à deux logiques : culturelle (bushi do, le combat jusqu’à la mort etc.) et logistique : coupé de ses approvisionnements en pétrole, le Japon ne pouvait plus entraîner convenablement ses pilotes. Du coup, comme ça n’a pas marché, ils ont changé de technique et tentent désormais de corrompre notre jeunesse à coups d’orgies de tentacules (en bousillant au passage leur jeunesse, comme quoi y’a une certaine constance).

Ce qui est mois connu, c’est que certains pilotes ont parfois écrasé – volontairement – leurs avions … sur d’autres avions. La plupart du temps, l’idée était de crasher un chasseur sur un appareil plus gros (genre transporteur ou bombardier), ce qui est plus facile (le premier étant plus agile, le deuxième constituant une cible assez grosse), et a plus de valeur stratégique. Ce n’était pas spécialement nouveau, puisque les premiers abordages aériens (ou éperonnages aériens – ce sont les noms officiels de cette technique) ont eu lieu durant la première guerre mondiale (donc finalement, c’est aussi vieux que le combat aérien lui même). Les soviétiques, qui sont pas les derniers dans l’art de la déconne, ont même donné un nom particulier à cette attaque : le « taran » (littéralement, bélier en russe, assez explicite).

Une illustration d’un taran en 1914, pratiqué par un voltigeur russe

La comparaison avec nos amis nippons s’arrête là, puisque dans le cas de l’abordage aérien, le sacrifice du pilote n’est pas automatique. En effet, celui ci a une petite chance d’en réchapper, puisqu’il peut sauter de l’appareil. Autant dire que les probabilités de survie sont tout de même très réduites. Déjà, pour sauter en parachute d’un chasseur de l’époque, il fallait en vouloir : pas de siège éjectable, il faut donc se détacher de son siège, ouvrir la verrière, monter par dessus le rebord et sauter, le tout d’un avion volant à 400-500 km/h, parfois en feu, puis à ouvrir son parachute. A cela, il faut ajouter qu’on ne peut sauter qu’au dernier moment (il faut maintenir l’aéronef dans la bonne direction pour augmenter les chances de collision), mais que si l’impact est trop fort, votre appareil peut exploser.

Autre illustration, cette fois d’un chasseur allemand percutant un bombardier américain

Pourquoi en venir à une telle tactique ? En combat aérien, il n’est pas rare de tomber à court de munitions (l’emport est limité, et difficile de recharger dans les airs), ou de se retrouver trop endommagé pour rentrer à la base. Dans ce cas, plutôt que de sauter en parachute, pourquoi ne pas entraîner un ennemi avec soi ? Si on a des exemples d’utilisation de cette technique chez de nombreux belligérants, les soviétiques sont ceux qui l’ont le plus mis en avant (et sans doute, le plus utilisée). A cela une raison idéologique (glorification du sacrifice individuel pour la cause commune), mais également technique. Au début du conflit, les forces aériennes soviétiques disposent d’une grosse quantité de chasseurs, certes peu performants mais disponibles en nombre. Face aux chasseurs allemands ils se retrouvent inférieurs, mais ils disposent d’une hélice en métal. Or, si de nombreux avions possèdent des ailes et carlingues en métal, certains organes de direction (gouvernes) sont encore en toile et bois. L’idée est donc d’utiliser le taran pour hacher ces parties faibles. Ou, en dernier ressort, se prendre plusieurs tonnes dans la tête est souvent fatal pour un avion.

Pourtant, nous en venons à notre héros du jour : Boris Ivanovitch Kobzan. Avec un tel nom, forcément : il est russe. Mais sa particularité, c’est d’être le champion toute catégorie du « taran ». En effet, non seulement il a obtenu le plus grand nombre de victoires (4) avec cette attaque spéciale, mais il a également réussi à survivre … à chaque fois. Autant dire que le gars peut jouer à Xcom sans trop craindre la RNG.

Le gars a même eu droit à ses timbres

Pour la petite anecdote, la technique a tellement impressionné l’US Force que, durant les tests sur les premiers avions à réaction, ils avaient imaginé un appareil dédié à cette forme de combat. Il ressemblait à un gros boomerang de métal, et devait réussir à « trancher » les appareils ennemis. Avec la généralisation des appareils à réaction et les premiers missiles AA guidés, l’idée s’avéra merdique et ne dépasse pas le stade du prototype. Malheureusement, j’ai oublié le nom de ce merveilleux appareil, donc je ne pourrai pas vous le donner.

Pour en apprendre plus :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Taran
http://les-avions-de-legende.e-monsite.com/pages/anecdotes-aeriennes/l-attaque-taran.html

Source des images : Wikipédia

Charles V, le sage – partie 4

4e et dernière partie sur Charles V, le roi qui, partant d’une situation catastrophique, a réussi à redresser la situation. Lui reste le dernier obstacle, et non des moindres : l’Angleterre, toujours belliqueuse.

Les Anglais sont donc presque seuls. Charles V peut repasser à l’offensive. Mais une fois encore, il fait preuve de sagesse : il tient à ce que le conflit reprenne, mais en étant dans son bon droit. De plus, il a compris qu’il ne tiendra pas de nouveaux territoires, sans le soutien des populations qui y habitent. Il souhaite donc conquérir les cœurs autant que les régions. Il patiente et attend que les Anglais fassent une connerie, une nouvelle fois.
Et cela vient assez vite. Comme dit précédemment, le Prince Noir revient de son expédition en Castille, victorieux mais ruiné. Il doit dissoudre son armée. Or, parmi ceux qui l’ont accompagné, figurent des chevaliers français qui, en vertu du traité de Brétigny, doivent passer sous la suzeraineté britannique. Notamment le comte Jean d’Armagnac, dont on ne peut pas dire qu’il ait été heureux de ce changement de patron. Or, Edouard de Woodstock lui avait promis, en tant que vassal, de payer les troupes qu’il a mobilisées à son service. Non seulement il ne peut le faire (il est ruiné), mais de surcroit il exige de lui des impôts ! Pour couronner le tout, l’armée dissoute par le Prince Noir, faute de solde, se met à piller la région. Jean d’Armagnac fait donc appel à son suzerain, qui est censé lui apporter protection dans ce genre de situations ; mais ce dernier lui envoie une fin de non recevoir.
Jean se tourne alors vers Charles V. Ce dernier souligne alors, qu’en vertu d’une clause du traité de Brétigny, le transfert de souveraineté n’a pas encore eu lieu, vu que la rançon n’est – toujours – pas intégralement versée. A partir de là, le prince anglais s’est mis en infraction, en exigeant un impôt sur un territoire qui ne lui revient pas. C’est donc un casus belli valable ! Le roi français, magnanime, propose à Edouard de Woodstock de venir en discuter au tribunal de Paris. Ce dernier lui répond qu’il compte bien venir, mais avec une troupe de 60 000 avocats grognons et lourdement armés. Ainsi la trêve vole en éclats : la guerre reprend, mais le roi de France a su mettre le droit de son coté. A ce sujet : lors d’une discussion à la cour anglaise, des barons louèrent le roi de France et sa sagesse. Un fils d’Edouard III, Jean de Gand s’exclama de colère « Comment ! Ce n’est qu’un avocat ! ». Plus tard, on rapporta ses propos à Charles V, qui rit et déclara « Soit ! Si je suis un avocat, je leur bâtirai un procès dont ils regretteront la sentence ! ».


La guerre ne reprend pas de suite : les Anglais en effet espèrent encore sauver le traité de Brétigny, si avantageux pour eux. Reprendre les hostilités signifierait faire une croix sur celui ci, et se lancer dans des combats qu’ils ne sont plus si sûrs de gagner. Charles V en profite, pour convaincre autant de seigneurs gascons que possible de se joindre à lui. Vu le comportement du Prince Noir jusqu’ici, et les talents diplomatiques du roi français, de nombreux seigneurs acceptent ce ralliement, en échange d’avantages (notamment des exonérations d’impôts). Avant même la reprise du conflit, la France a gagné du terrain.
La paix devenant intenable, la guerre reprend par l’auto proclamation d’Edouard III en tant que roi de France. Ce dernier réplique en ordonnant la confiscation de l’Aquitaine. Le problème, c’est que l’Angleterre est largement ruinée, suite aux précédentes aventures militaires. Le Parlement rechigne à vote de nouvelles dépenses, et Edouard III doit donc se contenter de peu. Au contraire, le roi de France a réussi à faire accepter des impôts permanents et conséquents, autorisant le financement d’une armée conséquente. Les Anglais en reviennent à la stratégie de la chevauchée ; les Français évitent les batailles rangées, et continuent d’appliquer la technique de la terre déserte. Le pillage ne rapporte pas grand chose, ne permet pas de tenir les villes, et la population hait toujours plus l’envahisseur, pour le plus grand bénéfice du roi de France. Celui ci au contraire, opte pour une guerre d’escarmouches, et de sièges. Peu à peu, il grignote le territoire anglais sur le continent, prenant villes et châteaux, parfois sans même combattre. Il entretient le patriotisme dans les territoires libérés, multipliant les exonérations fiscales, et usant de l’anoblissement afin de renouveler la noblesse, dont une grande partie est morte (soit durant la peste, soit durant les batailles de Crécy ou Poitiers).


Cependant, si les chevauchées n’apportent pas de grands gains coté militaire, elle exaspère la population. Par exemple, Limoges est libérée en Aout 1370 par les français ; mais ceux ci laissent une garnison trop faible, et la ville est reprise peu après. Les troupes anglaises massacrent la population, puis incendient la cité (de vrais gentlemen). L’objectif est de dissuader, par la peur, les autres villes de se rendre ; mais l’effet inverse se produit. Par contre, le peuple commence à mettre la pression sur le roi, qui doit normalement protéger ses sujets. Il consent à nommer Du Guesclin connétable de France, et le charge d’affronter les troupes de pillage.
Le chevalier breton a de la chance : face à leurs succès mitigés, les capitaines anglais commencent à se disputer. L’un d’entre eux, Thomas Granson, veut provoquer les Français pour les affronter seuls, sûr de la supériorité de ses archers même en sous nombre, en espérant ainsi récupérer les rançons pour lui tout seul. Du Guesclin reçoit son émissaire, le fait picoler, et pendant ce temps, fait avancer ses troupes à marche forcée. L’objectif est de tomber sur le museau des Anglais avant qu’ils ne soient retranchés. Le 4 Décembre 1370, après une nuit de marche sous la pluie (on est pas loin de la Bretagne), l’armée française tombe par surprise sur celle des Anglais, à Pontvallain. N’ayant le temps de mettre les archers en position de tir, ils sont contraints de combattre au corps à corps. Après des heures d’âpres combats, les Français finissent par l’emporter.

Charles V remet l’épée de connétable de France à Du Guesclin

Le roi anglais perd du terrain, les chevauchées ne sont plus rentables, et même en cas de bataille rangée, la victoire n’est plus acquise. La situation devient compliquée. Et pourtant, elle va encore s’aggraver pour lui. Si l’année 1371 s’avère calme, la suivante voit la situation déconner de nouveau. Et là, l’alliance avec la Castille va jouer à fond. Le royaume espagnol dispose notamment d’un atout intéressant : sa marine de guerre. Pour venir guerroyer en France, les Anglais doivent prendre le bateau (il n’y a pas encore de tunnel sous la Manche). Ce qui est bien pour eux – et moins bien pour la France – c’est qu’ils ont le contrôle des mers, depuis que la flotte française s’est faite éclatée à la bataille de l’Ecluse.
Or, tout va changer à la bataille de la Rochelle, en Juin 1372. Une flotte anglaise mouille non loin du port charentais. Les flottes française et castillane devaient se retrouver pour aller combattre ensemble, mais l’amiral français étant en retard, c’est donc la seule flotte castillane qui passe à l’attaque. Elle est dirigée par Ambroise Boccanegra, qui n’est pas castillan, ni même espagnol ou français : il est génois, grande puissance maritime de l’époque. Son papa avait combattu à la bataille de l’Ecluse (dans le camp des perdants), et il souhaite ardemment le venger. Il est en infériorité numérique, mais il va la jouer fine : ses navires présentent moins de tirant d’eau (en gros, la parte immergée est plus faible) que ceux des anglais. Il va donc réussir, par divers manœuvres (et notamment en feignant des difficultés), à faire s’échouer les nefs anglaises à marée basse. Et une fois immobilisées, ils les incendient à grands coups de brûlots (l’ancêtre des kamikazes, mais avec personne à bord). Autant dire que se retrouver en armure lourde dans un navire en feu n’est pas une riche idée. L’Angleterre y perd tous les navires engagés, et de nombreux soldats, chevaliers, ainsi que l’argent destiné à payer les troupes.

La bataille de la Rochelle, où la flotte anglaise se fait couler


Désormais isolés, les places fortes anglaises du continent se retrouvent en grande difficulté. Le roi de France lance ses troupes en Aquitaine et dans le Poitou. Cela dit, cela prend du temps car les nobles de ces régions sont pour le coup plutôt anglophiles (essentiellement pour des raisons commerciales : ils exportent respectivement vin et sel outre manche). Du coté de la Bretagne, le duc Jean IV a tenté de rester neutre aussi longtemps que possible, mais les Anglais lui mettent la pression. Si bien qu’en Mars 1373, une armée anglaise débarque à Brest. Charles V qui gardait une attitude prudent vis à vis de la Bretagne jusque là, passe à l’offensive. La noblesse bretonne, avec qui il a tissé de nombreux liens, s’allient massivement à lui : tant et si bien, qu’en à peine 2 mois, presque tout le duché est occupé. Plus de cidre pour les Anglais.
De nouveau bougon de voir son armée se faire laminer, le roi Edouard III en revient toujours à sa tactique de viking : la chevauchée. Il lance une grande chevauchée, commandée par l’un de ses fils, Jean de Gand. Il saccage tout sur son passage, mais comme les autres fois, on réplique avec la tactique de la terre déserte. Les assaillants commencent à souffrir de la faim, leurs chevaux meurent (faute de fourrage, ou bien mangés), on abandonne les armures car trop lourdes. Une partie des soldats déserte. Bref, quand la chevauchée parvient finalement à rallier Bordeaux, on dirait davantage une bande de clochards qu’une armée victorieuse ; cela brise définitivement le moral des Anglais (conscients qu’ils vont devoir de nouveau affronter la météorologie de leur pays). On ne sait pas si Jean de Gand fut renommé suite à cela Jean Le Gland, mais cela eut été approprié.

Jean de Gand


En 1375, les Anglais ne tiennent plus que quelques villes sur le continent : Bordeaux, Calais, Brest, Cherbourg, et Bayonne, ainsi que quelques châteaux dans le Massif Central. Charles V ne pousse pas plus loin : il sait que ces villes, notamment Bordeaux, sont très anglophiles. Or jusque là, il a appuyé sa reconquête sur le soutien de la population ; il ne veut donc pas s’encombrer de villes qui risquent de se rebeller à la première occasion. On négocie une trêve, la trêve de Bruges. Même si les discussions durent 2 ans, on n’arrive pas à trouver d’accord ; mais pendant ce temps, les combats cessent.

Et hop, une petite carte pour situer les mouvements de la dernière phase

En 1376, le Prince Noir, héritier du trône anglais, meurt, suivi par son père en 1377. Le nouveau roi anglais, Richard II, a 10 ans, ce qui provoque des troubles côté anglais, et les empêchent de se concentrer dans la guerre avec la France. Avec la mort du roi Edouard III, la trêve se termine, et les Français en profitent aussitôt. Ils passent à l’offensive en Guyenne et en Bretagne, et chassent les Anglais partout, sauf dans les 5 villes nommés ci dessus. Ils organisent également des raids côtiers, qui saccagent des ports du Sud de l’Angleterre, et qui constituent une riposte aux chevauchées : à pilleur, pilleur et demi. A partir de là, la situation s’enlise : les Anglais tiennent toujours leurs dernières villes du continent, et si les raids provoquent un début de panique, les Français n’arrivent à prendre durablement aucun château sur le sol britannique.
A partir de 1378, la situation se détériore, plusieurs évènements viennent gêner les plans de Charles V. Le Grand Schisme d’Occident provoque une scission au sein de la Chrétienté : il y a deux papes, un à Avignon, un à Rome, chacun prétendant qu’il est le préféré de Jésus. Charles de Navarre, qui, jusque là, s’était un peu fait oublier, tente un nouveau complot, pour s’allier avec les Anglais et assassiner le roi. Le complot échoue, ce qui pousse le roi de France à confisquer définitivement toutes les possessions de Charles de Navarre en Normandie, qui devient définitivement possession de la couronne de France. Après ce dernier « coup », Charles le mauvais va se retirer de la guerre, et se consacrer uniquement à s’occuper de son royaume de Navarre.


La situation en Bretagne vire également. Alors que les seigneurs bretons avaient plutôt bien accueillis l’intervention française, et l’exil de Jean IV (duc légitime de Bretagne), tout change quand Charles V proclame la confiscation définitive. Ceux ci souhaitent conserver à terme une neutralité, et rappellent donc le même Jean IV, pour qu’il reprenne la tête du duché. Il revient le 3 Aout 1379, où il est acclamé par une grande foule. Cette acte est constitutif de l’identité bretonne (avec la liberté de manger des galettes/saucisses). Charles V constate de fait, que la noblesse et le peuple breton ne veulent pas de cette annexion. Il négocie avec Jean IV, et s’il meurt avant la fin des négociations, l’issue est la même : le duc de Bretagne est reconnu, en échange d’un serment de fidélité et d’une promesse de ne plus s’allier avec les Anglais.
Enfin, la reine de France meurt le 6 février 1378. Le roi en est très affecté, car même s’il s’agissait d’un mariage arrangé (comme presque tout le temps à l’époque, à de tels niveaux de pouvoir), leur amour était sincère (comme c’est romantique !). Le roi n’a jamais eu une bonne santé, et il ne pense pas vivre très longtemps encore. Il passe donc la fin de son mandat à préparer sa succession. Il doit faire face à une opposition croissante face aux impôts (ah la France !), qu’il gère en modérateur. Il finit par rendre l’âme le 16 septembre 1380, à l’age de 42 ans (comme par hasard !).

Comme on le voit, Charles V a donc géré le royaume de France – les premières années, alors qu’il n’était même pas roi – dans une situation plus que complexe.

  • Le royaume était ruiné, et largement ravagé par les grandes compagnies, mercenaires devenus pillards
  • La chevalerie, véritable colonne vertébrale des forces militaires, est décimée et discréditée suite à la bataille Poitiers
  • Il est contesté, non seulement par un rival au trône (Charles le Mauvais), mais également par un bourgeois, Etienne Marcel, qui aimerait bien en faire un pantin
  • Il doit également composer avec des jacqueries, révoltes paysannes
  • Et une situation à l’internationale qui ne lui est pas favorable, que ce soit en Bretagne ou en Castille

    Il ne présentait pas les qualités de l’époque : ce n’était pas un combattant, il avait tendance à éviter les champs de bataille. Il était plutôt fragile et chétif. Par contre, il était très instruit, rusé et patient. A chaque situation difficile, il savait quand reculer, et quand la retourner à son avantage ; de même, quand il était en position favorable, il savait l’exploiter avec prudence et sans excès.
    Il a notamment misé sur le sentiment national naissant. Nous avions en face un roi d’Angleterre qui revendiquait la couronne de France, mais s’est comporté envers ses hypothétiques sujets comme un sombre crétin, en pillant et massacrant. C’est pratiquement l’inventeur de la nation française, à une époque où un peuple n’était vu que comme un bien attaché à un domaine, et donc susceptible de passer d’un souverain à l’autre. Et ce, plus d’un demi siècle avant Jeanne d’Arc.
    Il a su mettre en place un état moderne, décentralisé. Une armée presque de « métier », financée par des impôts permanents, commandée par des capitaines loyaux et disciplinés, et non plus un ost braillard où chaque seigneur agissait à sa guise. Sous le conseil de stratèges avisés, tel Du Guesclin, il a abandonné la tactique habituelle de la charge frontale de cavalerie lourde, rendue inopérante par les propres tactiques anglaises.
    Même si on en a peu parlé, c’était également un érudit, un mécène des arts et sciences. Il fonda la première bibliothèque royale, ancêtre de la Bibliothèque Nationale.

Bref, il sauva le royaume de France dans l’un de ses pires moments. Et pourtant, on se souvient plus de Du Guesclin, dont la vie et la carrière est finalement très liée à ce roi. Si le célèbre chevalier breton a beaucoup contribué aux succès de Charles V, il est injuste de se souvenir de l’un sans l’autre. Un peu comme si l’on se souvenait uniquement de Philippe Leclerc, et qu’on oubliait Charles de Gaulle (un autre Charles, tiens donc).
Voilà je l’espère, cette injustice corrigée.

Ajoutons cependant une petite note sombre à ce tableau. Tout ce travail de reconstruction, de reconquête, sera finalement sapé par … son propre fils. Charles VI, dit « le bien aimé », puis « le fou », succédera en effet à son père. Mais comme son nom l’indique, il souffrira rapidement de problèmes psychologiques, qui vont profondément affaiblir le royaume (avec d’autres facteurs), et aboutir à une nouvelle invasion anglaise.
La faute en incomberait (notez l’utilisation du conditionnel) au fait que son mariage était consanguin : la reine était cousine au premier degré. Paradoxe, quand on sait que Charles a réussi à faire échouer une alliance par mariage entre l’Angleterre et les Flandres, pour raison de consanguinité. Une sorte de cruelle vengeance du destin et de la génétique.

Pour aller + loin :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_V_le_Sage (bon courage pour la lecture)

Sources des images : Wikipédia

Charles V, le sage – partie 3

3e partie de l’article sur Charles V, dit le sage, et on commence à comprendre pourquoi. Là où ses contemporains agissent comme des gros bourrins pleins de testostérone, il fait preuve de patience et de ruse pour finir par l’emporter.

Rappelons où on en est. Après un début calamiteux dans la guerre de Cent Ans, celui qui n’est encore que le dauphin se retrouve à la tête d’un pays ruiné, en proie aux révoltes et aux bandits. Il doit affronter un rival à la succession, Charles de Navarre, un contestataire bourgeois, Etienne Marcel, des révoltes paysannes, une expédition anglaise qui vise rien de moins que la prise de la royauté française. Et malgré tout, il s’en sort : les révoltes sont contenues sans trop de violences de sa part ; Charles le mauvais est neutralisé ; la chevauchée d’Edouard III est un fiasco, qui force ce dernier à réduire ses prétentions. Et surtout, il bénéficie du soutien des états généraux, donc des différents corps de la société médiévale. En effet, il est parvenu à unifier un pays divisé, dans un but commun : repousser l’Anglois. Reste que la guerre peut reprendre, surtout si le traité de Brétigny, très humiliant, n’est pas respecté ; et il y a toujours ces « Grandes Compagnies », mercenaires démobilisés qui, du coup, s’adonnent au brigandage et à la rançon de territoires entiers.
Petite note : maintenant que Charles est roi de France, nous le nommerons Charles V, ou roi de France. En opposition avec l’autre Charles, celui de Navarre, qu’on continuera d’appeler Charles de Navarre, le Navarrais, Charles le mauvais ou la grosse tanche.

La situation reste moyenne pour le jeune roi de France. Mais quelles sont les atouts dans sa manche ? La première est … le traité de Brétigny ! Comment peut on considérer cette humiliation, qui prévoit une rançon colossale et la cession d’un quart des territoires du royaume, comme un avantage ? Et bien : le diable se cache dans les petites lignes, vous savez, en bas du contrat. Or, si Charles V n’est pas réputé pour sa combativité, c’est un fin juriste. Il a fait ajouter une clause au traité négocié par son père : le transfert de souveraineté des territoires cédés ne doit intervenir qu’à la fin du paiement de la rançon (qui entérine le traité). Donc en attendant, ces terres sont toujours légalement françaises ! De fait, les Anglais ne peuvent reprendre les hostilités, sinon ils perdraient tous leurs acquis. De plus, cela aide à lever l’impôt. Or à l’époque, et contrairement à ce que l’on croit, l’impôt n’est pas prélevé selon le bon vouloir du roi (les taxes, gages, et autres prélèvements en nature sont un peu différents). Si un roi veut faire la guerre, il doit d’abord demander l’autorisation aux états généraux pour avoir les soussous. Il n’y a qu’un seul cas où l’impôt est automatique et permanent : pour payer une rançon. Et même si Jean le bon est mort, la rançon est toujours due. Cela donne le prétexte au roi de France pour lever un impôt de façon continue, sécurisant les finances. Si une partie est effectivement versée aux Anglais pour la rançon (environ 1 million d’écus au final), la grande partie alimentera les caisses royales.
Son deuxième atout : Bertrand Du Guesclin. C’est un capitaine rusé, discipliné et fidèle, qui a déjà apporté la victoire à son souverain. Comme on ne peut pas encore affronter les Anglais (trop dangereux), la priorité immédiate est de débarrasser le pays des Grandes Compagnies, qui continuent à le ravager comme des sapajous. La menace anglaise étant provisoirement écartée, on concentre toutes les ressources militaires contre eux : chaque région organise sa défense, et rapidement l’activité devient moins lucrative. Puis nouveau coup de génie : une fois ceux ci affaiblis, et plutôt que de les exterminer tous, si on les recrutait pour aller faire la guerre ailleurs par exemple ?


La cible est rapidement désignée : le royaume de Castille. Il est dirigé à ce moment là par Pierre dit le Cruel, qui est allié aux Anglais. Avoir un allié d’Edouard III à la frontière sud ne plait guère à Charles V. Il se trouve que le pays est en pleine guerre civile : Henri de Trastamare essaie d’arracher la couronne des mains de son demi frère. Il se trouve, de surcroit, que la femme de Pierre le Cruel est la belle sœur de Charles V, et celle ci meurt dans des circonstances troubles, sans doute assassinée par son mari ; #metoo bien avant l’heure. Le roi de France passe donc alliance avec Henri de Trastamare, et envoie en janvier 1366 Du Guesclin, à la tête des grandes compagnies, embauchées comme mercenaires (c’est leur métier de base, rappelons le). Rapidement, les troupes françaises obtiennent des succès : Henri devient roi de Castille le 5 avril 1366. Pierre le cruel va pleurnicher auprès de son allié anglais : c’est trop injuste, ils ont pris ma couronne. Le prince noir, Edouard de Woodstock et fils ainé d’Edouard III, répond à son appel, tout heureux qu’il est d’aller taper sur du français. Pierre le Cruel lui promet, en échange de son aide pour reconquérir le trône, de financer ses dépenses, et notamment le paiement de ses troupes. Rappelons rapidement que le prince noir est un grand guerrier et un fin stratège : c’est notamment lui qui a emporté la victoire lors de la bataille de Poitiers. C’est donc un adversaire redoutable.
L’armée anglaise traverse le royaume de Navarre ; bizarrement, Charles le mauvais ne s’y oppose pas. Henri de Trastamare et son allié français tentent de leur barrer la route. Cela aboutit à la bataille de Nájera, le 3 Avril 1367. Du Guesclin conseille le castillan de ne pas mener bataille, connaissant les tactiques du Prince Noir, mais celui ci l’ignore. Résultat : c’est une nouvelle défaite face aux archers anglais. Henri parvient à s’enfuir, mais Du Guesclin et ses officiers se font capturer. Pierre le Cruel peut de nouveau monter sur le trône.

La bataille de Nájera

Situation mal engagée pour le parti français ? Nenni : car le destin va de nouveau se révéler favorable, et la défaite s’avérer provisoire. Pierre le cruel avait promis au Prince Noir de payer la solde de ses troupes. Sauf que, c’est ballot : il n’a pas l’argent promis. Désolé mec, salut et sans rancune hein ? Dépité, Edouard de Woodstock rentre en Aquitaine ; son armée de mercenaires n’étant pas payé, elle commence à s’agiter, et en conséquence il la dissout. Ceux ci recommencent du coup leur activité saisonnière de pillage ; et de nouveau, les Anglais passent sur le continent pour de vils soudards.
Du coté des français, c’est plutôt la fête. Le pays est débarrassé des grandes compagnies, qui sont allés se faire charcuter en territoire étranger : l’économie repart, les impôts rentrent. L’armée est réorganisée : on copie allègrement le système anglais qui a fait ses preuves. Finie le commandement féodale, où chaque noble est libre de ses mouvements. On organise l’armée autour de capitaines, fiables et disciplinés, qui obéissent à un commandant. Chacun dirige une troupe d’une centaine d’hommes d’armes, désormais engagés de façon permanente : ainsi, ils ne retournent pas au brigandage à chaque trêve. Le pays dispose d’une armée permanente, de 5 à 6 milliers de soldats, payé grâce aux impôts permanents (rappelez vous : la rançon, tout ça …). Toujours grâce à ces revenus réguliers, on constitue un parc d’artillerie (cela coute cher, mais on a enfin les moyens de l’entretenir), qui facilite la prise des places fortes. On comble le retard sur la maîtrise des armes de jet, en embauchant des mercenaires génois (arbalétriers), et en organisant des concours d’archerie dans tous le pays : les meilleurs étant engagés au service du roi. Les armées se déplacent à cheval, et combattent souvent à pied, comme les Anglais. L’expédition en Castille a permis de se débarrasser des éléments les plus douteux et indisciplinés, et de ne garder que les + fiables. Ceux ci sont contrôlés régulièrement par des fonctionnaires royaux. Charles V dispose enfin d’une armée moderne (pour l’époque), mobile, dont les communications sont assurés par de nombreux messagers.
Pierre le Cruel à nouveau à la tête du royaume de Castille, c’est donc un ennemi de la France qui menace le Sud du pays. Mais maintenant que son protecteur le Prince Noir n’a plus d’armée, il faut en profiter. La rançon de Du Guesclin est payée, et Henri de Trastamare retourne avec son allié français en Castille, moins d’un an après sa défaite. Rapidement, Pierre est en difficulté, et ne peut recevoir cette fois l’aide des Anglais. A la bataille de Montiel, il est finalement vaincu le 14 mars 1369, puis tué par son rival quelques jours plus tard. Henri II devient roi de Castille ; et par la même, un allié indéfectible de Charles V, à qui il doit son accession au trône.

Les Anglais viennent d’encaisser un coup dur, et le royaume de France semble en position avantageuse. Cependant, Charles V ne se précipite pas. Il commence par une large offensive diplomatique, dans le but d’isoler l’Angleterre. Cela commence par le Saint Empire, dont l’empereur est pour souvenir, un oncle du roi de France : il interdit aux mercenaires allemands (parmi les + redoutables de la Chrétienté d’Occident) de s’engager pour les Anglais. Il réactive la « Auld Alliance » avec l’Ecosse, soutient un prétendant à la principauté du pays de Galles, Owen. Il gagne également le support du pape Urbain V. De son coté, Charles de Navarre souhaite s’allier de nouveau avec les Anglais, mais ceux ci sont échaudés par ses revirements passés, et hésitent. Maintenant qu’il est entouré par l’alliance franco-castillane, il finit par céder et signe un traité de paix en 1371 avec son ancien rival pour la couronne de France. Les Anglais tentent un rapprochement avec les Flandres, terres sous suzeraineté française, mais largement attachées économiquement à l’Angleterre : c’est un pays de drapiers, qui dépend de la laine venant d’outre Manche. Le comte de Flandre, Louis de Male, fiance sa fille Marguerite avec l’un des fils d’Edouard III, Edmond de Langley. Cependant, les fiancés sont consanguins au 4e degré. Ce genre de mariage consanguins n’était pas rare à l’époque (c’est même le cas pour le roi de France), cependant il faut une dispense du Pape pour valider le mariage. Or, devinez qui est du coté du roi de France ? Du coup, Marguerite épousera finalement un des frères du roi de France, en obtenant lui ladite dispense. Les Flandres resteront donc proches de la France.
Un peu plus compliqué est la situation en Bretagne. Depuis plusieurs années c’est la guerre civile : les maisons de Montfort et de Blois s’affrontent pour diriger le duché (et contrôler ainsi l’économie mondiale de la crêpe). La première est soutenue par l’Angleterre, la seconde par la France. Le conflit finit par tourner à l’avantage de Jean IV de la maison Montfort ; mais Charles V le reconnait tout de même. Ce qui fait qu’à défaut d’un allié, il obtient une Bretagne relativement neutre (de nombreux nobles prenant même le parti du roi de France).

Charles de Navarre, qui rend hommage à Charles V

Le pays est donc pacifié, les impôts rentrent, l’armée réorganisée. Diplomatiquement, les Anglais sont seuls. Tout semble bien parti pour Charles V, il reste cependant à gagner définitivement sur le plan militaire. Domaine où jusqu’à maintenant, le roi n’a pas fait montre d’un grand talent. La fin de son combat dans le prochain et dernier épisode.

Sources des images : Wikipédia

7, 8 et 9 Mai 1945 : késako ?

8 Mai 1945. Dans la nuit, un peu avant minuit, se réunissent à Karlshorst, banlieue berlinoise, des représentants militaires des Alliés, de l’URSS et de l’Allemagne. Pour cette dernière, c’est le Generalfeldmarschall Keitel, commandant en chef de la Wehrmacht, qui a fait le déplacement. On l’invite, un peu sous la contrainte, à signer l’acte de capitulation du 3e Reich. Moment historique, dont la date est désormais synonyme de commémoration ou de jour férié en Occident.
Et pourtant … la guerre en Europe a officiellement pris fin le 7 Mai. Quant à la Russie, et de nombreux autres pays de l’ancien bloc de l’Est, le « Jour de la Victoire » est célébré le … 9 Mai.
7, 8 et 9 Mai 1945 : qu’est ce que sont finalement ces trois dates ? Voyons cela ensemble.

Tout commence le 30 Avril. Hitler est réfugié dans son bunker à Berlin, en cours d’invasion par les Soviétiques. Cette fois, il en a marre : la guerre est perdue, tout ça à cause des généraux qui n’ont pas réussi à appliquer ses plans pourtant géniaux (selon lui), une bonne partie de ses proches se disputent déjà le pouvoir. Il décide donc de mettre un point final à cette histoire, et une balle dans sa tête. Il se suicide avec sa femme, Eva Braun (rappelons qu’ils sont jeunes mariés : ils se sont épousés la veille – le film « La chute » aurait pu s’appeler « 1 mariage puis 1 enterrement »).
Mais comme il ne veut pas que ce gros naze de Göring, ou ce petit fourbe d’Himmler en profitent pour prendre la place vacante, il rédige auparavant son testament politique, où il nomme notamment celui qui doit être son successeur à la tête de ce qu’il reste de l’état allemand. Ce sera le grand amiral Karl Dönitz, chef de la Kriegsmarine depuis 1943, qui n’en demandait pas tant. C’est en réalité l’un des rares responsables que Hitler considérait comme étant toujours à peu près compétent et fidèle. Il forme alors le gouvernement de Flensbourg, qui doit gérer ce qu’il reste du Reich.

Et justement, qu’en reste t il, de l’Allemagne Nazie ? Pas grand chose : seul entre un tiers et un quart du pays est toujours sous contrôle. La capitale elle même est encerclée, et largement occupée par l’armée rouge. Dans les territoires occupés : tient encore la Norvège (relativement épargnée), le Danemark (plus pour longtemps), la moitié de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie (Prague est sur le point de se révolter). Quant à ses alliés, c’est également fini : la Hongrie est battue, et ce sera bientôt le tour de la République sociale italienne (dans le Nord de l’Italie actuelle) – Mussolini est mort le 28 Avril, fusillé par des partisans. L’armée est en déroute, les forces aériennes n’ont presque plus de pilotes (ils n’ont plus de carburant non plus de toute façon), les villes en ruines, il n’y a que la marine qui tient, et encore … En guise de Reich millénaire, Dönitz reçoit un beau paquet d’emmerdes. Il n’y a désormais plus aucun espoir, et il le sait.

Le grand amiral Karl Dönitz


Revient alors une vieille idée : celle de la paix séparée. L’idée est que Anglais et Américains n’aiment pas beaucoup les rouges, alors après tout : pourquoi ne pas s’allier contre eux, afin d’aller taper du bolchévique ? Vieille idée, car celle ci date tout de même de 1941 : un certain Rudolf Hess, compagnon de longue date de Hitler, décide tout seul d’aller au Royaume Uni, après avoir volé un chasseur, pour négocier la paix. Autant le préciser : ça ne marchera pas, et cet « incident » a été mis sur le compte de la santé mentale de Hess. Le principal obstacle à cette paix séparée, c’était Hitler lui même : il était persuadé de pouvoir vaincre sur les deux fronts, ou du moins pouvoir pousser les Occidentaux à négocier dans une position qui lui serait favorable. La suite, on la connait.
Il n’empêche : cette idée de pouvoir s’entendre avec les Alliés, pour ensuite aller gaiement tous ensemble taper du communiste persistera tout le conflit, et parmi les plus hautes instances du pays. C’était notamment l’un des objectifs des responsables de la tentative de coup d’état de Juillet 1944 : écarter Hitler et les SS, pouvoir négocier à l’Ouest et mieux taper à l’Est. Dönitz, lui, s’y est toujours refusé, mais principalement car Hitler y était opposé. Maintenant que le Führer est mort, il ne peut plus vraiment s’opposer à quoi que ce soit.

Le nouveau patron de l’Allemagne contacte les Alliés, pour voir si y’a moyen de moyenner. Ce qu’il ne sait pas, c’est que le sort du pays a déjà été décidé, et depuis longtemps : Britanniques, Américains et Soviétiques se sont en effet mis d’accord pour une capitulation totale, sans conditions (rappelez vous, j’en ai parlé dans un article précédent). Il comprend rapidement que c’est peine perdue. Il change alors d’objectif : tout doit être fait pour que le maximum de troupes puissent se rendre à l’Ouest, plutôt qu’aux soviétiques. En effet, si les Alliés respectent plutôt bien les conventions relatives aux prisonniers, l’on redoute que les peuples de l’Est (qui ont souffert bien plus de l’occupation allemande, rappelons le), ne se montrent moins cléments : exécution des prisonniers ou déportation en Sibérie (ce qui sera effectivement le sort de beaucoup d’entre eux).


Pendant une bonne semaine, il transfère autant de soldats et de civils que possible sur le front de l’Ouest, n’assurant qu’une défense minimale face aux offensives de l’armée rouge. Ce qu’il reste de la marine évacue tout ce qu’elle peut, et Dönitz envoie même un pilote de la Luftwaffe tenter de négocier un accord partiel avec les Américains : en gros, laissez la chasse allemande tranquille, afin qu’on se défende des Russkofs, et on ne vous attaquera pas. Eisenhower répondra laconiquement « no », et ce car il avait un certain savoir vivre (et insulter des mamans, c’est pas bien). Malgré quelques déconvenues, cela fonctionne tant et si bien que les Soviétiques ne feront qu’un tiers des prisonniers de ce qui reste de l’armée allemande (alors que pourtant, durant le conflit, ils ont affronté la plus grosse partie de celle ci).

Malgré tout, la situation devient intenable, et Dönitz doit se rendre à l’évidence (et tout court également). Il envoie Alfred Jödl, chef des opérations à l’OKW (Oberkommando des Wehrmacht, le haut commandement de l’armée allemande), soit le n°2 des instances militaires. Celui ci se rend … à Reims, où se trouve à ce moment le quartier général interallié sur le front de l’Ouest. Tant qu’à se rendre, autant faire un dernier pied de nez aux Soviétiques. Il signe l’acte de capitulation le 7 Mai, à 2h41. Pour les Alliés, c’est le general Bedell-Smith, chef d’état major de Eisenhower, qui signe. Pour les soviétiques, c’est plus compliqué : le seul gradé présent à Reims à ce moment est le général Ivan Sousloparov. C’est le commandant de la liaison militaire entre l’URSS et les Alliés (en gros, une mission mi-diplomatique, mi-militaire, mais sans troupes). Celui ci est bien embêté : il n’a pas les moyens de contacter Moscou dans le temps imparti, il n’est pas bien sûr d’avoir l’autorité nécessaire pour signer un document d’une telle importance. Il décide finalement de son propre chef de signer l’acte de capitulation. On contacte au dernier moment le général français François Sevez, en qualité de simple témoin.
Si les signataires, pour les Alliés, sont essentiellement des représentants, ils ont l’autorité nécessaire pour le faire, et la capitulation est tout à fait valide. Elle prévoir notamment l’arrêt de tous les combats pour le 8 Mai, à 23h01. L’affaire est donc entendue, la capitulation valide.

Alfred Jödl, signant l’acte de capitulation du 7 Mai 1945

Mais Staline ne va pas l’entendre de cette oreille. Il devient tout rouge (ce qui est normal pour un communiste). On est en train de lui voler « sa » victoire. Il va contacter le commandement allié pour demander que l’acte de Reims ne soit considéré que comme un préliminaire. Il insiste pour qu’un membre du haut commandement soviétique soit présent, et non un simple second couteau. Et tant qu’à refaire les choses, autant les faire bien : la signature aura lieu à Berlin, avec des commandants éminents des différents belligérants. Après tout, ce n’est pas impossible : la fin des combats n’est prévu que pour le 8 Mai durant la nuit, on a donc le temps d’organiser ça tout bien.
Autre problème : si l’acte de capitulation du 7 Mai a été rédigé dans 4 langues (anglais, russe, allemand et français), il est précisé que seule la version anglaise fait foi. Intolérable également, l’acte sera remanié pour y inclure l’acte en russe comme acte de référence. A vrai dire, cela est possible car dans l’acte original, il était stipulé que ce dernier pouvait être modifié ultérieurement. C’est pas comme si les Allemands avaient le choix de toute façon.

Tant qu’à refaire, autant faire en mieux : les soviétiques vont prévoir une signature aux petits oignons, avec un cérémonial comme ils savent le faire. On prévoit également comme signataires du beau monde : pour les Soviétiques, ce sera le maréchal Joukov, qui signera au nom du haut commandement. En représentant du commandement suprême interallié, le air chief marshal Tedder (équivalent à un général d’armée aérienne). Et en qualité de témoin, le général de Lattre de Tasigny pour la France (commandant de la 1ere armée française), et le général Spaatz pour les Etats Unis (commandant des forces aériennes stratégiques). Du côté allemand, on fait venir le maréchal Keitel, le chef du commandement suprême de l’armée allemande.

La signature du 8 Mai, par le maréchal Keitel

Ainsi, la véritable capitulation a bien eu lieu le 7 Mai 1945. Cependant, la signature du 8 Mai, obtenue suite à un caprice du petit père des peuples, est restée, nettement plus prestigieuse.
Mais du coup : pourquoi le 9 Mai chez nos amis slaves ? Tout simplement à cause … du décalage horaire ! La signature a eu lieu peu avant minuit, heure d’Europe centrale. Mais avec le décalage horaire, la capitulation a été enregistrée le 9 Mai, vers 1h du matin. C’est donc à cette date que Moscou a célébré la fin de la guerre en Europe, et pour cela que le « Jour de la Victoire », et son défilé militaire, ont lieu désormais à cette date.

Donc si vous souhaitez vous plaindre que le 8 Mai cette année, est tombé un Samedi, comme le premier Mai, il vous faut accuser Staline. Sans quoi, vous auriez eu un jour chômé Vendredi.

Pour en apprendre plus :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Actes_de_capitulation_du_Troisi%C3%A8me_Reich

Source des images : Wikipédia

Charles V, le sage – partie 2

Reprenons l’histoire de notre jeune Charles, régent de France mais pas encore roi. Il est parvenu, malgré une situation complexe pour lui et le pays, à éviter que deux rivaux ne prennent le pouvoir, et à rallier peuple et noblesse. Il doit cependant composer avec un père prêt à tout pour être libéré, et des Anglais qui attendent la moindre occasion pour achever ce qu’ils pensent être un pays vulnérable. Voyons comment il va faire.

Suite à la bataille de Poitiers, une trêve a été établie entre les royaumes de France et d’Angleterre, mais celle ci s’achève bientôt. Le roi Jean le bon conclut donc à la va vite un nouveau traité avec son rival Edouard III, qui s’avère pire que le précédent : presque la moitié du royaume doit passer sous suzeraineté anglaise, et l’échéancier de la rançon a été réduit. Le dauphin ne peut refuser le traité directement, car cela mettrait son père en difficulté (on rappelle qu’il est toujours tenu en otage par les Anglais). Il décide donc de passer par les états généraux qui, bien entendu, adressent un magnifique doigt levé. L’autre avantage est que cela soude le pays derrière lui, maintenant que les Anglais apparaissent comme une menace commune, et accessoirement, des gros vilains. Edouard III par contre, n’apprécie que moyennement qu’on ait rejeté le traité. Il décide de mener une nouvelle chevauchée à travers le nord de la France, puis aller jusqu’à Reims et s’y faire sacrer roi. Il débarque en Octobre 1359.


Expliquons rapidement ce qu’est une chevauchée dans le contexte. Au début de la guerre de Cent Ans, l’armée anglaise n’est pas assez forte pour conquérir directement le territoire français (+ vaste et + peuplé) ; de surcroît, la guerre ça coute cher, et les dépenses sont soumises au contrôle du Parlement (ce n’est pas vraiment le parlement comme de nos jours, plutôt un équivalent des états généraux aux prérogatives étendues). Pour le convaincre de financer la guerre, Edouard III propose une nouvelle stratégie : une armée mobile (entièrement montée à cheval, même si elle combat à pied – d’où le nom), qui peut ainsi avancer vite, qui plutôt que conquérir des places fortes (ça demande du temps et des gros moyens), avance et pille tout sur son passage. Double avantage : rapidement, l’expédition devient rentable ; et comme elle est très mobile, elle est difficile à contrer, surtout pour l’époque. Le roi de France doit ainsi financer de nombreuses troupes pour défendre un vaste territoire, alors que les Anglais peuvent attaquer là où ils veulent, et ramener des fortunes en Angleterre. Et oui : ça ressemble vachement à un raid de pillage ; d’autant plus cocasse que le pilleur prétend être le suzerain des pillés ; une sorte d’impôt médiéval où en plus on crame ta grange.


La France a du mal à contrer ses attaques, et lorsqu’elle arrive à intercepter les opportuns, cela se passe mal. En effet, la tactique française repose sur des charges de cavalerie lourde, de front. Or, les stratèges anglais ont adapté leur tactique : des rangées de pieux derrière lesquels se retranchent des archers et hommes d’armes à pied (la cavalerie ne servant que de réserve). Ironie du sort : les Anglais ont appris cette technique … en se faisant défoncer par les Écossais, notamment à Bannockburn, par cette même technique. Elle se montre diablement efficace, face à une noblesse française trop sûre d’elle même et indisciplinée. D’où les défaites de Crécy et Poitiers.

Pour information, les différentes chevauchées anglaises, du début du conflit jusqu’à celle de 1359


Et donc, face à cette nouvelle chevauchée, le prince Charles adopte une nouvelle stratégie : celle de la terre déserte (un peu différente de la terre brûlée). Dans les régions menacées, on invite les populations à se mettre à l’abri dans les forteresses, avec leurs provisions et matériel. Les Anglais ne peuvent donc pas piller, et sont contraints d’utiliser leurs maigres réserves. Ils provoquent les chevaliers français (insultent des nobles mamans et montrent leurs fessiers), pour déclencher une bataille rangée qu’ils seraient sûrs de gagner ; mais là également, le dauphin interdit de livrer bataille, et mène une guerre d’escarmouches (on parlerait de nos jours de guérilla) qui usent les troupes ennemies. Le roi anglais arrive devant Reims, portes closes. Or, il n’a pas emmené d’armes de siège (cela l’aurait ralenti) : il a beau gesticuler, agiter les bras en l’air et devenir tout rouge, rien n’y fait. Il continue de parcourir le pays sans pouvoir se ravitailler : les chevaux meurent faute de fourrage, son armée commence à souffrir de la faim. Il pique une grosse colère : ses hommes se mettent alors à tout saccager, brûlant les villages, massacrant tous ceux qu’ils croisent. Ce comportement de fieffés coquins ne fait qu’attiser la haine à leur égard, et renforce la loyauté des sujets du roi de France. Si bien que, lorsque l’armée anglaise se prend un orage de grêles dans la tronche, certains y voient une punition divine. Faisons le point :

  • Edouard III n’a pas obtenu de nouvelle grande victoire, n’a rien pu piller, n’a pris aucune ville, se retrouve avec une armée affaiblie et démoralisée
  • le prince Charles voit certes son pays partiellement ravagé, mais n’a pas perdu trop de population, n’a pas subi de défaite, et surtout voit le soutien de son peuple se raffermir

    Autrement dit : l’expédition est un fiasco. Les Anglais sont contraints de le reconnaître, et accepter de signer un nouveau traité, à Brétigny, le 8 Mai 1360. Seul un quart du royaume passera du côté anglais, et la rançon est diminuée à 3 millions d’écus d’or. Surtout : le roi d’Angleterre renonce à prétendre à la couronne de France, et accepte une trêve. De quoi gagner du temps, ressource précieuse pour le royaume français ravagé.
Le traité de Brétigny

Même si le traité s’est grandement amélioré pour les Français, il reste assez humiliant, et tout le pays, nobles comme roturiers, le vivent mal. La rançon reste colossale, promettant de lourds impôts (plusieurs années de recette fiscale). Le seul qui est content, c’est Jean le bon : cela lui permet de quitter sa captivité de Londres, et revenir prendre les choses en main. La menace anglais est écartée dans l’immédiat, Charles le mauvais est neutralisé en Normandie.

Reste le dauphin Charles qui ne souhaite pas quitter le pouvoir aussi facilement. Le roi le fait écarter (pas écarteler non, faut pas exagérer) du conseil royal.
Le prince du coup part bouder, et va voir son oncle, qui n’est personne d’autre que l’empereur Charles IV, du Saint Empire. Il est en effet très proche de ce dernier, et à chaque fois qu’il est en difficulté, il va le voir pour demander conseil. Celui ci suggère de se concentrer sur la Normandie, que le dauphin a toujours en apanage et qui souffre des mercenaires anglais abandonnés là par Edouard III. Il lève des impôts pour recruter des troupes, sécurise de nombreuses places fortes notamment sur la Seine, de façon à restaurer les échanges commerciaux. Pour le seconder sur les questions militaires, où il ne brille guère, il reçoit l’aide d’un capitaine au nom désormais célèbre : Bertrand Du Guesclin. Nous verrons que l’histoire des deux hommes sera fortement liée, même si on a davantage retenu le patronyme du chevalier.


Du coté de Jean le bon, ce n’est guère brillant. Pour payer sa rançon, il va falloir lever des impôts. Pour stabiliser la monnaie (à l’origine de nombreuses crises dans les décennies précédentes), il crée une nouvelle monnaie à valeur constante en or, qu’il nommera le franc. Il existe plusieurs explications quant à la raison de ce nom : pour certains, c’est juste l’abréviation de Francorum Rex ; pour d’autres, c’est en référence à sa libération prochaine, « franc » signifiant « libre ». Quoi qu’il en soit, la monnaie est un succès. En revanche, les Grandes Compagnies continuent de rançonner le pays, ce qui nuit au commerce, à l’activité économique, et donc à la levée de l’impôt. Jean le bon envoie des troupes les affronter, mais celles ci se font rétamer à la bataille de Brignay, en Avril 1362. Se faire battre par des mercenaires pillards, c’est la défaite de trop. Le peuple avait gardé jusque là une bonne image du souverain : en effet, à la bataille de Poitiers il n’avait pas fui, ce qui était courageux et chevaleresque. Or à l’époque, on préfère un souverain qui a des grosses balls plutôt qu’un cerveau. Mais là, ce nouvel échec provoque une panique et le discrédite totalement. Pour racheter son honneur, il songe à partir en croisade contre les Turcs, mais finalement retourne à Londres en 1364, se constitue en otage, la rançon n’ayant pas été payée (et un autre otage, l’un des fils du roi, garant du paiement, s’est enfui …). Il meurt le 8 avril 1364, à Londres, laissant un pays ruiné et ravagé par la briganderie.


Pendant ce temps, voyant son rival affaibli, Charles le mauvais reprend du poil de la bête. Il prépare une armée en recrutant parmi les grandes compagnies, signe un accord avec le roi d’Aragon. Mais le dauphin a anticipé le coup : il envoie Du Guesclin saisir les forteresses normandes qui appartenait encore au Navarrais. Ce dernier, soutenu par les Anglais, passe à l’offensive, veut empêcher le sacre à venir. Les deux armées s’affrontent à la bataille de Cocherel.
Comme les chefs anglais adoptent la stratégie habituelle de se retrancher derrière des pieux, et d’attendre la charge française, Du Guesclin décide de ruser. Après de longues heures de négociations vaines, il fait croire à un repli des troupes françaises, qui commencent à plier bagages et tourner les talons. Un commandant anglais tombe dans le piège, et s’élance vers les troupes qu’il pense vaincues. Celles ci font brutalement volte face, et se retrouvent rapidement au contact : les archers gallois ne peuvent pas tirer. Rapidement, c’est le massacre, les autres troupes anglaises abandonnant leurs retranchements, et chargeant dans la mêlée. Un groupe de chevaliers français en a profité pour contourner l’ennemi, et attaquer leurs chefs. Privée de commandement, l’armée de Charles de Navarre se disperse.
Le dauphin tient enfin une victoire en bataille rangée. Dans la foulée, il peut se faire sacrer roi, et devient Charles V, le 19 mai 1364. Il a prouvé que les efforts (notamment financiers) n’ont pas été vains.

La bataille de Cocherel

Résumons depuis le début : suite à la capture de son père à Poitiers, le prince Charles devient régent de France, royaume passablement affaibli. Il doit faire face à un rival qui veut prendre le trône, Charles de Navarre, qui est très populaire ; à une révolte des bourgeois parisiens, mené par Etienne Marcel, et voulant établir une monarchie contrôlée ; à une révolte paysanne ; à une menace d’invasion directe des Anglais ; à une mise à l’écart des affaires politiques par son père. Il finit par accéder au trône, avec un pays uni derrière lui, aux finances assainies. Il reste cependant toujours la menace d’une reprise du conflit avec l’Angleterre ; et plus problématique, les Grandes Compagnies qui pillent le pays et perturbent l’économie. Ses meilleures armes jusque là ont été la patience et la diplomatie. Ses outils lui seront ils utiles face aux dangers qui guettent ?

Sources des images : Wikipédia