Charles V, le sage – partie 4

4e et dernière partie sur Charles V, le roi qui, partant d’une situation catastrophique, a réussi à redresser la situation. Lui reste le dernier obstacle, et non des moindres : l’Angleterre, toujours belliqueuse.

Les Anglais sont donc presque seuls. Charles V peut repasser à l’offensive. Mais une fois encore, il fait preuve de sagesse : il tient à ce que le conflit reprenne, mais en étant dans son bon droit. De plus, il a compris qu’il ne tiendra pas de nouveaux territoires, sans le soutien des populations qui y habitent. Il souhaite donc conquérir les cœurs autant que les régions. Il patiente et attend que les Anglais fassent une connerie, une nouvelle fois.
Et cela vient assez vite. Comme dit précédemment, le Prince Noir revient de son expédition en Castille, victorieux mais ruiné. Il doit dissoudre son armée. Or, parmi ceux qui l’ont accompagné, figurent des chevaliers français qui, en vertu du traité de Brétigny, doivent passer sous la suzeraineté britannique. Notamment le comte Jean d’Armagnac, dont on ne peut pas dire qu’il ait été heureux de ce changement de patron. Or, Edouard de Woodstock lui avait promis, en tant que vassal, de payer les troupes qu’il a mobilisées à son service. Non seulement il ne peut le faire (il est ruiné), mais de surcroit il exige de lui des impôts ! Pour couronner le tout, l’armée dissoute par le Prince Noir, faute de solde, se met à piller la région. Jean d’Armagnac fait donc appel à son suzerain, qui est censé lui apporter protection dans ce genre de situations ; mais ce dernier lui envoie une fin de non recevoir.
Jean se tourne alors vers Charles V. Ce dernier souligne alors, qu’en vertu d’une clause du traité de Brétigny, le transfert de souveraineté n’a pas encore eu lieu, vu que la rançon n’est – toujours – pas intégralement versée. A partir de là, le prince anglais s’est mis en infraction, en exigeant un impôt sur un territoire qui ne lui revient pas. C’est donc un casus belli valable ! Le roi français, magnanime, propose à Edouard de Woodstock de venir en discuter au tribunal de Paris. Ce dernier lui répond qu’il compte bien venir, mais avec une troupe de 60 000 avocats grognons et lourdement armés. Ainsi la trêve vole en éclats : la guerre reprend, mais le roi de France a su mettre le droit de son coté. A ce sujet : lors d’une discussion à la cour anglaise, des barons louèrent le roi de France et sa sagesse. Un fils d’Edouard III, Jean de Gand s’exclama de colère « Comment ! Ce n’est qu’un avocat ! ». Plus tard, on rapporta ses propos à Charles V, qui rit et déclara « Soit ! Si je suis un avocat, je leur bâtirai un procès dont ils regretteront la sentence ! ».


La guerre ne reprend pas de suite : les Anglais en effet espèrent encore sauver le traité de Brétigny, si avantageux pour eux. Reprendre les hostilités signifierait faire une croix sur celui ci, et se lancer dans des combats qu’ils ne sont plus si sûrs de gagner. Charles V en profite, pour convaincre autant de seigneurs gascons que possible de se joindre à lui. Vu le comportement du Prince Noir jusqu’ici, et les talents diplomatiques du roi français, de nombreux seigneurs acceptent ce ralliement, en échange d’avantages (notamment des exonérations d’impôts). Avant même la reprise du conflit, la France a gagné du terrain.
La paix devenant intenable, la guerre reprend par l’auto proclamation d’Edouard III en tant que roi de France. Ce dernier réplique en ordonnant la confiscation de l’Aquitaine. Le problème, c’est que l’Angleterre est largement ruinée, suite aux précédentes aventures militaires. Le Parlement rechigne à vote de nouvelles dépenses, et Edouard III doit donc se contenter de peu. Au contraire, le roi de France a réussi à faire accepter des impôts permanents et conséquents, autorisant le financement d’une armée conséquente. Les Anglais en reviennent à la stratégie de la chevauchée ; les Français évitent les batailles rangées, et continuent d’appliquer la technique de la terre déserte. Le pillage ne rapporte pas grand chose, ne permet pas de tenir les villes, et la population hait toujours plus l’envahisseur, pour le plus grand bénéfice du roi de France. Celui ci au contraire, opte pour une guerre d’escarmouches, et de sièges. Peu à peu, il grignote le territoire anglais sur le continent, prenant villes et châteaux, parfois sans même combattre. Il entretient le patriotisme dans les territoires libérés, multipliant les exonérations fiscales, et usant de l’anoblissement afin de renouveler la noblesse, dont une grande partie est morte (soit durant la peste, soit durant les batailles de Crécy ou Poitiers).


Cependant, si les chevauchées n’apportent pas de grands gains coté militaire, elle exaspère la population. Par exemple, Limoges est libérée en Aout 1370 par les français ; mais ceux ci laissent une garnison trop faible, et la ville est reprise peu après. Les troupes anglaises massacrent la population, puis incendient la cité (de vrais gentlemen). L’objectif est de dissuader, par la peur, les autres villes de se rendre ; mais l’effet inverse se produit. Par contre, le peuple commence à mettre la pression sur le roi, qui doit normalement protéger ses sujets. Il consent à nommer Du Guesclin connétable de France, et le charge d’affronter les troupes de pillage.
Le chevalier breton a de la chance : face à leurs succès mitigés, les capitaines anglais commencent à se disputer. L’un d’entre eux, Thomas Granson, veut provoquer les Français pour les affronter seuls, sûr de la supériorité de ses archers même en sous nombre, en espérant ainsi récupérer les rançons pour lui tout seul. Du Guesclin reçoit son émissaire, le fait picoler, et pendant ce temps, fait avancer ses troupes à marche forcée. L’objectif est de tomber sur le museau des Anglais avant qu’ils ne soient retranchés. Le 4 Décembre 1370, après une nuit de marche sous la pluie (on est pas loin de la Bretagne), l’armée française tombe par surprise sur celle des Anglais, à Pontvallain. N’ayant le temps de mettre les archers en position de tir, ils sont contraints de combattre au corps à corps. Après des heures d’âpres combats, les Français finissent par l’emporter.

Charles V remet l’épée de connétable de France à Du Guesclin

Le roi anglais perd du terrain, les chevauchées ne sont plus rentables, et même en cas de bataille rangée, la victoire n’est plus acquise. La situation devient compliquée. Et pourtant, elle va encore s’aggraver pour lui. Si l’année 1371 s’avère calme, la suivante voit la situation déconner de nouveau. Et là, l’alliance avec la Castille va jouer à fond. Le royaume espagnol dispose notamment d’un atout intéressant : sa marine de guerre. Pour venir guerroyer en France, les Anglais doivent prendre le bateau (il n’y a pas encore de tunnel sous la Manche). Ce qui est bien pour eux – et moins bien pour la France – c’est qu’ils ont le contrôle des mers, depuis que la flotte française s’est faite éclatée à la bataille de l’Ecluse.
Or, tout va changer à la bataille de la Rochelle, en Juin 1372. Une flotte anglaise mouille non loin du port charentais. Les flottes française et castillane devaient se retrouver pour aller combattre ensemble, mais l’amiral français étant en retard, c’est donc la seule flotte castillane qui passe à l’attaque. Elle est dirigée par Ambroise Boccanegra, qui n’est pas castillan, ni même espagnol ou français : il est génois, grande puissance maritime de l’époque. Son papa avait combattu à la bataille de l’Ecluse (dans le camp des perdants), et il souhaite ardemment le venger. Il est en infériorité numérique, mais il va la jouer fine : ses navires présentent moins de tirant d’eau (en gros, la parte immergée est plus faible) que ceux des anglais. Il va donc réussir, par divers manœuvres (et notamment en feignant des difficultés), à faire s’échouer les nefs anglaises à marée basse. Et une fois immobilisées, ils les incendient à grands coups de brûlots (l’ancêtre des kamikazes, mais avec personne à bord). Autant dire que se retrouver en armure lourde dans un navire en feu n’est pas une riche idée. L’Angleterre y perd tous les navires engagés, et de nombreux soldats, chevaliers, ainsi que l’argent destiné à payer les troupes.

La bataille de la Rochelle, où la flotte anglaise se fait couler


Désormais isolés, les places fortes anglaises du continent se retrouvent en grande difficulté. Le roi de France lance ses troupes en Aquitaine et dans le Poitou. Cela dit, cela prend du temps car les nobles de ces régions sont pour le coup plutôt anglophiles (essentiellement pour des raisons commerciales : ils exportent respectivement vin et sel outre manche). Du coté de la Bretagne, le duc Jean IV a tenté de rester neutre aussi longtemps que possible, mais les Anglais lui mettent la pression. Si bien qu’en Mars 1373, une armée anglaise débarque à Brest. Charles V qui gardait une attitude prudent vis à vis de la Bretagne jusque là, passe à l’offensive. La noblesse bretonne, avec qui il a tissé de nombreux liens, s’allient massivement à lui : tant et si bien, qu’en à peine 2 mois, presque tout le duché est occupé. Plus de cidre pour les Anglais.
De nouveau bougon de voir son armée se faire laminer, le roi Edouard III en revient toujours à sa tactique de viking : la chevauchée. Il lance une grande chevauchée, commandée par l’un de ses fils, Jean de Gand. Il saccage tout sur son passage, mais comme les autres fois, on réplique avec la tactique de la terre déserte. Les assaillants commencent à souffrir de la faim, leurs chevaux meurent (faute de fourrage, ou bien mangés), on abandonne les armures car trop lourdes. Une partie des soldats déserte. Bref, quand la chevauchée parvient finalement à rallier Bordeaux, on dirait davantage une bande de clochards qu’une armée victorieuse ; cela brise définitivement le moral des Anglais (conscients qu’ils vont devoir de nouveau affronter la météorologie de leur pays). On ne sait pas si Jean de Gand fut renommé suite à cela Jean Le Gland, mais cela eut été approprié.

Jean de Gand


En 1375, les Anglais ne tiennent plus que quelques villes sur le continent : Bordeaux, Calais, Brest, Cherbourg, et Bayonne, ainsi que quelques châteaux dans le Massif Central. Charles V ne pousse pas plus loin : il sait que ces villes, notamment Bordeaux, sont très anglophiles. Or jusque là, il a appuyé sa reconquête sur le soutien de la population ; il ne veut donc pas s’encombrer de villes qui risquent de se rebeller à la première occasion. On négocie une trêve, la trêve de Bruges. Même si les discussions durent 2 ans, on n’arrive pas à trouver d’accord ; mais pendant ce temps, les combats cessent.

Et hop, une petite carte pour situer les mouvements de la dernière phase

En 1376, le Prince Noir, héritier du trône anglais, meurt, suivi par son père en 1377. Le nouveau roi anglais, Richard II, a 10 ans, ce qui provoque des troubles côté anglais, et les empêchent de se concentrer dans la guerre avec la France. Avec la mort du roi Edouard III, la trêve se termine, et les Français en profitent aussitôt. Ils passent à l’offensive en Guyenne et en Bretagne, et chassent les Anglais partout, sauf dans les 5 villes nommés ci dessus. Ils organisent également des raids côtiers, qui saccagent des ports du Sud de l’Angleterre, et qui constituent une riposte aux chevauchées : à pilleur, pilleur et demi. A partir de là, la situation s’enlise : les Anglais tiennent toujours leurs dernières villes du continent, et si les raids provoquent un début de panique, les Français n’arrivent à prendre durablement aucun château sur le sol britannique.
A partir de 1378, la situation se détériore, plusieurs évènements viennent gêner les plans de Charles V. Le Grand Schisme d’Occident provoque une scission au sein de la Chrétienté : il y a deux papes, un à Avignon, un à Rome, chacun prétendant qu’il est le préféré de Jésus. Charles de Navarre, qui, jusque là, s’était un peu fait oublier, tente un nouveau complot, pour s’allier avec les Anglais et assassiner le roi. Le complot échoue, ce qui pousse le roi de France à confisquer définitivement toutes les possessions de Charles de Navarre en Normandie, qui devient définitivement possession de la couronne de France. Après ce dernier « coup », Charles le mauvais va se retirer de la guerre, et se consacrer uniquement à s’occuper de son royaume de Navarre.


La situation en Bretagne vire également. Alors que les seigneurs bretons avaient plutôt bien accueillis l’intervention française, et l’exil de Jean IV (duc légitime de Bretagne), tout change quand Charles V proclame la confiscation définitive. Ceux ci souhaitent conserver à terme une neutralité, et rappellent donc le même Jean IV, pour qu’il reprenne la tête du duché. Il revient le 3 Aout 1379, où il est acclamé par une grande foule. Cette acte est constitutif de l’identité bretonne (avec la liberté de manger des galettes/saucisses). Charles V constate de fait, que la noblesse et le peuple breton ne veulent pas de cette annexion. Il négocie avec Jean IV, et s’il meurt avant la fin des négociations, l’issue est la même : le duc de Bretagne est reconnu, en échange d’un serment de fidélité et d’une promesse de ne plus s’allier avec les Anglais.
Enfin, la reine de France meurt le 6 février 1378. Le roi en est très affecté, car même s’il s’agissait d’un mariage arrangé (comme presque tout le temps à l’époque, à de tels niveaux de pouvoir), leur amour était sincère (comme c’est romantique !). Le roi n’a jamais eu une bonne santé, et il ne pense pas vivre très longtemps encore. Il passe donc la fin de son mandat à préparer sa succession. Il doit faire face à une opposition croissante face aux impôts (ah la France !), qu’il gère en modérateur. Il finit par rendre l’âme le 16 septembre 1380, à l’age de 42 ans (comme par hasard !).

Comme on le voit, Charles V a donc géré le royaume de France – les premières années, alors qu’il n’était même pas roi – dans une situation plus que complexe.

  • Le royaume était ruiné, et largement ravagé par les grandes compagnies, mercenaires devenus pillards
  • La chevalerie, véritable colonne vertébrale des forces militaires, est décimée et discréditée suite à la bataille Poitiers
  • Il est contesté, non seulement par un rival au trône (Charles le Mauvais), mais également par un bourgeois, Etienne Marcel, qui aimerait bien en faire un pantin
  • Il doit également composer avec des jacqueries, révoltes paysannes
  • Et une situation à l’internationale qui ne lui est pas favorable, que ce soit en Bretagne ou en Castille

    Il ne présentait pas les qualités de l’époque : ce n’était pas un combattant, il avait tendance à éviter les champs de bataille. Il était plutôt fragile et chétif. Par contre, il était très instruit, rusé et patient. A chaque situation difficile, il savait quand reculer, et quand la retourner à son avantage ; de même, quand il était en position favorable, il savait l’exploiter avec prudence et sans excès.
    Il a notamment misé sur le sentiment national naissant. Nous avions en face un roi d’Angleterre qui revendiquait la couronne de France, mais s’est comporté envers ses hypothétiques sujets comme un sombre crétin, en pillant et massacrant. C’est pratiquement l’inventeur de la nation française, à une époque où un peuple n’était vu que comme un bien attaché à un domaine, et donc susceptible de passer d’un souverain à l’autre. Et ce, plus d’un demi siècle avant Jeanne d’Arc.
    Il a su mettre en place un état moderne, décentralisé. Une armée presque de « métier », financée par des impôts permanents, commandée par des capitaines loyaux et disciplinés, et non plus un ost braillard où chaque seigneur agissait à sa guise. Sous le conseil de stratèges avisés, tel Du Guesclin, il a abandonné la tactique habituelle de la charge frontale de cavalerie lourde, rendue inopérante par les propres tactiques anglaises.
    Même si on en a peu parlé, c’était également un érudit, un mécène des arts et sciences. Il fonda la première bibliothèque royale, ancêtre de la Bibliothèque Nationale.

Bref, il sauva le royaume de France dans l’un de ses pires moments. Et pourtant, on se souvient plus de Du Guesclin, dont la vie et la carrière est finalement très liée à ce roi. Si le célèbre chevalier breton a beaucoup contribué aux succès de Charles V, il est injuste de se souvenir de l’un sans l’autre. Un peu comme si l’on se souvenait uniquement de Philippe Leclerc, et qu’on oubliait Charles de Gaulle (un autre Charles, tiens donc).
Voilà je l’espère, cette injustice corrigée.

Ajoutons cependant une petite note sombre à ce tableau. Tout ce travail de reconstruction, de reconquête, sera finalement sapé par … son propre fils. Charles VI, dit « le bien aimé », puis « le fou », succédera en effet à son père. Mais comme son nom l’indique, il souffrira rapidement de problèmes psychologiques, qui vont profondément affaiblir le royaume (avec d’autres facteurs), et aboutir à une nouvelle invasion anglaise.
La faute en incomberait (notez l’utilisation du conditionnel) au fait que son mariage était consanguin : la reine était cousine au premier degré. Paradoxe, quand on sait que Charles a réussi à faire échouer une alliance par mariage entre l’Angleterre et les Flandres, pour raison de consanguinité. Une sorte de cruelle vengeance du destin et de la génétique.

Pour aller + loin :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_V_le_Sage (bon courage pour la lecture)

Sources des images : Wikipédia

Charles V, le sage – partie 3

3e partie de l’article sur Charles V, dit le sage, et on commence à comprendre pourquoi. Là où ses contemporains agissent comme des gros bourrins pleins de testostérone, il fait preuve de patience et de ruse pour finir par l’emporter.

Rappelons où on en est. Après un début calamiteux dans la guerre de Cent Ans, celui qui n’est encore que le dauphin se retrouve à la tête d’un pays ruiné, en proie aux révoltes et aux bandits. Il doit affronter un rival à la succession, Charles de Navarre, un contestataire bourgeois, Etienne Marcel, des révoltes paysannes, une expédition anglaise qui vise rien de moins que la prise de la royauté française. Et malgré tout, il s’en sort : les révoltes sont contenues sans trop de violences de sa part ; Charles le mauvais est neutralisé ; la chevauchée d’Edouard III est un fiasco, qui force ce dernier à réduire ses prétentions. Et surtout, il bénéficie du soutien des états généraux, donc des différents corps de la société médiévale. En effet, il est parvenu à unifier un pays divisé, dans un but commun : repousser l’Anglois. Reste que la guerre peut reprendre, surtout si le traité de Brétigny, très humiliant, n’est pas respecté ; et il y a toujours ces « Grandes Compagnies », mercenaires démobilisés qui, du coup, s’adonnent au brigandage et à la rançon de territoires entiers.
Petite note : maintenant que Charles est roi de France, nous le nommerons Charles V, ou roi de France. En opposition avec l’autre Charles, celui de Navarre, qu’on continuera d’appeler Charles de Navarre, le Navarrais, Charles le mauvais ou la grosse tanche.

La situation reste moyenne pour le jeune roi de France. Mais quelles sont les atouts dans sa manche ? La première est … le traité de Brétigny ! Comment peut on considérer cette humiliation, qui prévoit une rançon colossale et la cession d’un quart des territoires du royaume, comme un avantage ? Et bien : le diable se cache dans les petites lignes, vous savez, en bas du contrat. Or, si Charles V n’est pas réputé pour sa combativité, c’est un fin juriste. Il a fait ajouter une clause au traité négocié par son père : le transfert de souveraineté des territoires cédés ne doit intervenir qu’à la fin du paiement de la rançon (qui entérine le traité). Donc en attendant, ces terres sont toujours légalement françaises ! De fait, les Anglais ne peuvent reprendre les hostilités, sinon ils perdraient tous leurs acquis. De plus, cela aide à lever l’impôt. Or à l’époque, et contrairement à ce que l’on croit, l’impôt n’est pas prélevé selon le bon vouloir du roi (les taxes, gages, et autres prélèvements en nature sont un peu différents). Si un roi veut faire la guerre, il doit d’abord demander l’autorisation aux états généraux pour avoir les soussous. Il n’y a qu’un seul cas où l’impôt est automatique et permanent : pour payer une rançon. Et même si Jean le bon est mort, la rançon est toujours due. Cela donne le prétexte au roi de France pour lever un impôt de façon continue, sécurisant les finances. Si une partie est effectivement versée aux Anglais pour la rançon (environ 1 million d’écus au final), la grande partie alimentera les caisses royales.
Son deuxième atout : Bertrand Du Guesclin. C’est un capitaine rusé, discipliné et fidèle, qui a déjà apporté la victoire à son souverain. Comme on ne peut pas encore affronter les Anglais (trop dangereux), la priorité immédiate est de débarrasser le pays des Grandes Compagnies, qui continuent à le ravager comme des sapajous. La menace anglaise étant provisoirement écartée, on concentre toutes les ressources militaires contre eux : chaque région organise sa défense, et rapidement l’activité devient moins lucrative. Puis nouveau coup de génie : une fois ceux ci affaiblis, et plutôt que de les exterminer tous, si on les recrutait pour aller faire la guerre ailleurs par exemple ?


La cible est rapidement désignée : le royaume de Castille. Il est dirigé à ce moment là par Pierre dit le Cruel, qui est allié aux Anglais. Avoir un allié d’Edouard III à la frontière sud ne plait guère à Charles V. Il se trouve que le pays est en pleine guerre civile : Henri de Trastamare essaie d’arracher la couronne des mains de son demi frère. Il se trouve, de surcroit, que la femme de Pierre le Cruel est la belle sœur de Charles V, et celle ci meurt dans des circonstances troubles, sans doute assassinée par son mari ; #metoo bien avant l’heure. Le roi de France passe donc alliance avec Henri de Trastamare, et envoie en janvier 1366 Du Guesclin, à la tête des grandes compagnies, embauchées comme mercenaires (c’est leur métier de base, rappelons le). Rapidement, les troupes françaises obtiennent des succès : Henri devient roi de Castille le 5 avril 1366. Pierre le cruel va pleurnicher auprès de son allié anglais : c’est trop injuste, ils ont pris ma couronne. Le prince noir, Edouard de Woodstock et fils ainé d’Edouard III, répond à son appel, tout heureux qu’il est d’aller taper sur du français. Pierre le Cruel lui promet, en échange de son aide pour reconquérir le trône, de financer ses dépenses, et notamment le paiement de ses troupes. Rappelons rapidement que le prince noir est un grand guerrier et un fin stratège : c’est notamment lui qui a emporté la victoire lors de la bataille de Poitiers. C’est donc un adversaire redoutable.
L’armée anglaise traverse le royaume de Navarre ; bizarrement, Charles le mauvais ne s’y oppose pas. Henri de Trastamare et son allié français tentent de leur barrer la route. Cela aboutit à la bataille de Nájera, le 3 Avril 1367. Du Guesclin conseille le castillan de ne pas mener bataille, connaissant les tactiques du Prince Noir, mais celui ci l’ignore. Résultat : c’est une nouvelle défaite face aux archers anglais. Henri parvient à s’enfuir, mais Du Guesclin et ses officiers se font capturer. Pierre le Cruel peut de nouveau monter sur le trône.

La bataille de Nájera

Situation mal engagée pour le parti français ? Nenni : car le destin va de nouveau se révéler favorable, et la défaite s’avérer provisoire. Pierre le cruel avait promis au Prince Noir de payer la solde de ses troupes. Sauf que, c’est ballot : il n’a pas l’argent promis. Désolé mec, salut et sans rancune hein ? Dépité, Edouard de Woodstock rentre en Aquitaine ; son armée de mercenaires n’étant pas payé, elle commence à s’agiter, et en conséquence il la dissout. Ceux ci recommencent du coup leur activité saisonnière de pillage ; et de nouveau, les Anglais passent sur le continent pour de vils soudards.
Du coté des français, c’est plutôt la fête. Le pays est débarrassé des grandes compagnies, qui sont allés se faire charcuter en territoire étranger : l’économie repart, les impôts rentrent. L’armée est réorganisée : on copie allègrement le système anglais qui a fait ses preuves. Finie le commandement féodale, où chaque noble est libre de ses mouvements. On organise l’armée autour de capitaines, fiables et disciplinés, qui obéissent à un commandant. Chacun dirige une troupe d’une centaine d’hommes d’armes, désormais engagés de façon permanente : ainsi, ils ne retournent pas au brigandage à chaque trêve. Le pays dispose d’une armée permanente, de 5 à 6 milliers de soldats, payé grâce aux impôts permanents (rappelez vous : la rançon, tout ça …). Toujours grâce à ces revenus réguliers, on constitue un parc d’artillerie (cela coute cher, mais on a enfin les moyens de l’entretenir), qui facilite la prise des places fortes. On comble le retard sur la maîtrise des armes de jet, en embauchant des mercenaires génois (arbalétriers), et en organisant des concours d’archerie dans tous le pays : les meilleurs étant engagés au service du roi. Les armées se déplacent à cheval, et combattent souvent à pied, comme les Anglais. L’expédition en Castille a permis de se débarrasser des éléments les plus douteux et indisciplinés, et de ne garder que les + fiables. Ceux ci sont contrôlés régulièrement par des fonctionnaires royaux. Charles V dispose enfin d’une armée moderne (pour l’époque), mobile, dont les communications sont assurés par de nombreux messagers.
Pierre le Cruel à nouveau à la tête du royaume de Castille, c’est donc un ennemi de la France qui menace le Sud du pays. Mais maintenant que son protecteur le Prince Noir n’a plus d’armée, il faut en profiter. La rançon de Du Guesclin est payée, et Henri de Trastamare retourne avec son allié français en Castille, moins d’un an après sa défaite. Rapidement, Pierre est en difficulté, et ne peut recevoir cette fois l’aide des Anglais. A la bataille de Montiel, il est finalement vaincu le 14 mars 1369, puis tué par son rival quelques jours plus tard. Henri II devient roi de Castille ; et par la même, un allié indéfectible de Charles V, à qui il doit son accession au trône.

Les Anglais viennent d’encaisser un coup dur, et le royaume de France semble en position avantageuse. Cependant, Charles V ne se précipite pas. Il commence par une large offensive diplomatique, dans le but d’isoler l’Angleterre. Cela commence par le Saint Empire, dont l’empereur est pour souvenir, un oncle du roi de France : il interdit aux mercenaires allemands (parmi les + redoutables de la Chrétienté d’Occident) de s’engager pour les Anglais. Il réactive la « Auld Alliance » avec l’Ecosse, soutient un prétendant à la principauté du pays de Galles, Owen. Il gagne également le support du pape Urbain V. De son coté, Charles de Navarre souhaite s’allier de nouveau avec les Anglais, mais ceux ci sont échaudés par ses revirements passés, et hésitent. Maintenant qu’il est entouré par l’alliance franco-castillane, il finit par céder et signe un traité de paix en 1371 avec son ancien rival pour la couronne de France. Les Anglais tentent un rapprochement avec les Flandres, terres sous suzeraineté française, mais largement attachées économiquement à l’Angleterre : c’est un pays de drapiers, qui dépend de la laine venant d’outre Manche. Le comte de Flandre, Louis de Male, fiance sa fille Marguerite avec l’un des fils d’Edouard III, Edmond de Langley. Cependant, les fiancés sont consanguins au 4e degré. Ce genre de mariage consanguins n’était pas rare à l’époque (c’est même le cas pour le roi de France), cependant il faut une dispense du Pape pour valider le mariage. Or, devinez qui est du coté du roi de France ? Du coup, Marguerite épousera finalement un des frères du roi de France, en obtenant lui ladite dispense. Les Flandres resteront donc proches de la France.
Un peu plus compliqué est la situation en Bretagne. Depuis plusieurs années c’est la guerre civile : les maisons de Montfort et de Blois s’affrontent pour diriger le duché (et contrôler ainsi l’économie mondiale de la crêpe). La première est soutenue par l’Angleterre, la seconde par la France. Le conflit finit par tourner à l’avantage de Jean IV de la maison Montfort ; mais Charles V le reconnait tout de même. Ce qui fait qu’à défaut d’un allié, il obtient une Bretagne relativement neutre (de nombreux nobles prenant même le parti du roi de France).

Charles de Navarre, qui rend hommage à Charles V

Le pays est donc pacifié, les impôts rentrent, l’armée réorganisée. Diplomatiquement, les Anglais sont seuls. Tout semble bien parti pour Charles V, il reste cependant à gagner définitivement sur le plan militaire. Domaine où jusqu’à maintenant, le roi n’a pas fait montre d’un grand talent. La fin de son combat dans le prochain et dernier épisode.

Sources des images : Wikipédia

Charles V, le sage – partie 2

Reprenons l’histoire de notre jeune Charles, régent de France mais pas encore roi. Il est parvenu, malgré une situation complexe pour lui et le pays, à éviter que deux rivaux ne prennent le pouvoir, et à rallier peuple et noblesse. Il doit cependant composer avec un père prêt à tout pour être libéré, et des Anglais qui attendent la moindre occasion pour achever ce qu’ils pensent être un pays vulnérable. Voyons comment il va faire.

Suite à la bataille de Poitiers, une trêve a été établie entre les royaumes de France et d’Angleterre, mais celle ci s’achève bientôt. Le roi Jean le bon conclut donc à la va vite un nouveau traité avec son rival Edouard III, qui s’avère pire que le précédent : presque la moitié du royaume doit passer sous suzeraineté anglaise, et l’échéancier de la rançon a été réduit. Le dauphin ne peut refuser le traité directement, car cela mettrait son père en difficulté (on rappelle qu’il est toujours tenu en otage par les Anglais). Il décide donc de passer par les états généraux qui, bien entendu, adressent un magnifique doigt levé. L’autre avantage est que cela soude le pays derrière lui, maintenant que les Anglais apparaissent comme une menace commune, et accessoirement, des gros vilains. Edouard III par contre, n’apprécie que moyennement qu’on ait rejeté le traité. Il décide de mener une nouvelle chevauchée à travers le nord de la France, puis aller jusqu’à Reims et s’y faire sacrer roi. Il débarque en Octobre 1359.


Expliquons rapidement ce qu’est une chevauchée dans le contexte. Au début de la guerre de Cent Ans, l’armée anglaise n’est pas assez forte pour conquérir directement le territoire français (+ vaste et + peuplé) ; de surcroît, la guerre ça coute cher, et les dépenses sont soumises au contrôle du Parlement (ce n’est pas vraiment le parlement comme de nos jours, plutôt un équivalent des états généraux aux prérogatives étendues). Pour le convaincre de financer la guerre, Edouard III propose une nouvelle stratégie : une armée mobile (entièrement montée à cheval, même si elle combat à pied – d’où le nom), qui peut ainsi avancer vite, qui plutôt que conquérir des places fortes (ça demande du temps et des gros moyens), avance et pille tout sur son passage. Double avantage : rapidement, l’expédition devient rentable ; et comme elle est très mobile, elle est difficile à contrer, surtout pour l’époque. Le roi de France doit ainsi financer de nombreuses troupes pour défendre un vaste territoire, alors que les Anglais peuvent attaquer là où ils veulent, et ramener des fortunes en Angleterre. Et oui : ça ressemble vachement à un raid de pillage ; d’autant plus cocasse que le pilleur prétend être le suzerain des pillés ; une sorte d’impôt médiéval où en plus on crame ta grange.


La France a du mal à contrer ses attaques, et lorsqu’elle arrive à intercepter les opportuns, cela se passe mal. En effet, la tactique française repose sur des charges de cavalerie lourde, de front. Or, les stratèges anglais ont adapté leur tactique : des rangées de pieux derrière lesquels se retranchent des archers et hommes d’armes à pied (la cavalerie ne servant que de réserve). Ironie du sort : les Anglais ont appris cette technique … en se faisant défoncer par les Écossais, notamment à Bannockburn, par cette même technique. Elle se montre diablement efficace, face à une noblesse française trop sûre d’elle même et indisciplinée. D’où les défaites de Crécy et Poitiers.

Pour information, les différentes chevauchées anglaises, du début du conflit jusqu’à celle de 1359


Et donc, face à cette nouvelle chevauchée, le prince Charles adopte une nouvelle stratégie : celle de la terre déserte (un peu différente de la terre brûlée). Dans les régions menacées, on invite les populations à se mettre à l’abri dans les forteresses, avec leurs provisions et matériel. Les Anglais ne peuvent donc pas piller, et sont contraints d’utiliser leurs maigres réserves. Ils provoquent les chevaliers français (insultent des nobles mamans et montrent leurs fessiers), pour déclencher une bataille rangée qu’ils seraient sûrs de gagner ; mais là également, le dauphin interdit de livrer bataille, et mène une guerre d’escarmouches (on parlerait de nos jours de guérilla) qui usent les troupes ennemies. Le roi anglais arrive devant Reims, portes closes. Or, il n’a pas emmené d’armes de siège (cela l’aurait ralenti) : il a beau gesticuler, agiter les bras en l’air et devenir tout rouge, rien n’y fait. Il continue de parcourir le pays sans pouvoir se ravitailler : les chevaux meurent faute de fourrage, son armée commence à souffrir de la faim. Il pique une grosse colère : ses hommes se mettent alors à tout saccager, brûlant les villages, massacrant tous ceux qu’ils croisent. Ce comportement de fieffés coquins ne fait qu’attiser la haine à leur égard, et renforce la loyauté des sujets du roi de France. Si bien que, lorsque l’armée anglaise se prend un orage de grêles dans la tronche, certains y voient une punition divine. Faisons le point :

  • Edouard III n’a pas obtenu de nouvelle grande victoire, n’a rien pu piller, n’a pris aucune ville, se retrouve avec une armée affaiblie et démoralisée
  • le prince Charles voit certes son pays partiellement ravagé, mais n’a pas perdu trop de population, n’a pas subi de défaite, et surtout voit le soutien de son peuple se raffermir

    Autrement dit : l’expédition est un fiasco. Les Anglais sont contraints de le reconnaître, et accepter de signer un nouveau traité, à Brétigny, le 8 Mai 1360. Seul un quart du royaume passera du côté anglais, et la rançon est diminuée à 3 millions d’écus d’or. Surtout : le roi d’Angleterre renonce à prétendre à la couronne de France, et accepte une trêve. De quoi gagner du temps, ressource précieuse pour le royaume français ravagé.
Le traité de Brétigny

Même si le traité s’est grandement amélioré pour les Français, il reste assez humiliant, et tout le pays, nobles comme roturiers, le vivent mal. La rançon reste colossale, promettant de lourds impôts (plusieurs années de recette fiscale). Le seul qui est content, c’est Jean le bon : cela lui permet de quitter sa captivité de Londres, et revenir prendre les choses en main. La menace anglais est écartée dans l’immédiat, Charles le mauvais est neutralisé en Normandie.

Reste le dauphin Charles qui ne souhaite pas quitter le pouvoir aussi facilement. Le roi le fait écarter (pas écarteler non, faut pas exagérer) du conseil royal.
Le prince du coup part bouder, et va voir son oncle, qui n’est personne d’autre que l’empereur Charles IV, du Saint Empire. Il est en effet très proche de ce dernier, et à chaque fois qu’il est en difficulté, il va le voir pour demander conseil. Celui ci suggère de se concentrer sur la Normandie, que le dauphin a toujours en apanage et qui souffre des mercenaires anglais abandonnés là par Edouard III. Il lève des impôts pour recruter des troupes, sécurise de nombreuses places fortes notamment sur la Seine, de façon à restaurer les échanges commerciaux. Pour le seconder sur les questions militaires, où il ne brille guère, il reçoit l’aide d’un capitaine au nom désormais célèbre : Bertrand Du Guesclin. Nous verrons que l’histoire des deux hommes sera fortement liée, même si on a davantage retenu le patronyme du chevalier.


Du coté de Jean le bon, ce n’est guère brillant. Pour payer sa rançon, il va falloir lever des impôts. Pour stabiliser la monnaie (à l’origine de nombreuses crises dans les décennies précédentes), il crée une nouvelle monnaie à valeur constante en or, qu’il nommera le franc. Il existe plusieurs explications quant à la raison de ce nom : pour certains, c’est juste l’abréviation de Francorum Rex ; pour d’autres, c’est en référence à sa libération prochaine, « franc » signifiant « libre ». Quoi qu’il en soit, la monnaie est un succès. En revanche, les Grandes Compagnies continuent de rançonner le pays, ce qui nuit au commerce, à l’activité économique, et donc à la levée de l’impôt. Jean le bon envoie des troupes les affronter, mais celles ci se font rétamer à la bataille de Brignay, en Avril 1362. Se faire battre par des mercenaires pillards, c’est la défaite de trop. Le peuple avait gardé jusque là une bonne image du souverain : en effet, à la bataille de Poitiers il n’avait pas fui, ce qui était courageux et chevaleresque. Or à l’époque, on préfère un souverain qui a des grosses balls plutôt qu’un cerveau. Mais là, ce nouvel échec provoque une panique et le discrédite totalement. Pour racheter son honneur, il songe à partir en croisade contre les Turcs, mais finalement retourne à Londres en 1364, se constitue en otage, la rançon n’ayant pas été payée (et un autre otage, l’un des fils du roi, garant du paiement, s’est enfui …). Il meurt le 8 avril 1364, à Londres, laissant un pays ruiné et ravagé par la briganderie.


Pendant ce temps, voyant son rival affaibli, Charles le mauvais reprend du poil de la bête. Il prépare une armée en recrutant parmi les grandes compagnies, signe un accord avec le roi d’Aragon. Mais le dauphin a anticipé le coup : il envoie Du Guesclin saisir les forteresses normandes qui appartenait encore au Navarrais. Ce dernier, soutenu par les Anglais, passe à l’offensive, veut empêcher le sacre à venir. Les deux armées s’affrontent à la bataille de Cocherel.
Comme les chefs anglais adoptent la stratégie habituelle de se retrancher derrière des pieux, et d’attendre la charge française, Du Guesclin décide de ruser. Après de longues heures de négociations vaines, il fait croire à un repli des troupes françaises, qui commencent à plier bagages et tourner les talons. Un commandant anglais tombe dans le piège, et s’élance vers les troupes qu’il pense vaincues. Celles ci font brutalement volte face, et se retrouvent rapidement au contact : les archers gallois ne peuvent pas tirer. Rapidement, c’est le massacre, les autres troupes anglaises abandonnant leurs retranchements, et chargeant dans la mêlée. Un groupe de chevaliers français en a profité pour contourner l’ennemi, et attaquer leurs chefs. Privée de commandement, l’armée de Charles de Navarre se disperse.
Le dauphin tient enfin une victoire en bataille rangée. Dans la foulée, il peut se faire sacrer roi, et devient Charles V, le 19 mai 1364. Il a prouvé que les efforts (notamment financiers) n’ont pas été vains.

La bataille de Cocherel

Résumons depuis le début : suite à la capture de son père à Poitiers, le prince Charles devient régent de France, royaume passablement affaibli. Il doit faire face à un rival qui veut prendre le trône, Charles de Navarre, qui est très populaire ; à une révolte des bourgeois parisiens, mené par Etienne Marcel, et voulant établir une monarchie contrôlée ; à une révolte paysanne ; à une menace d’invasion directe des Anglais ; à une mise à l’écart des affaires politiques par son père. Il finit par accéder au trône, avec un pays uni derrière lui, aux finances assainies. Il reste cependant toujours la menace d’une reprise du conflit avec l’Angleterre ; et plus problématique, les Grandes Compagnies qui pillent le pays et perturbent l’économie. Ses meilleures armes jusque là ont été la patience et la diplomatie. Ses outils lui seront ils utiles face aux dangers qui guettent ?

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Charles V, le sage – partie 1

On va abandonner la période contemporaine et ses joyeusetés à base d’obus et de bombes dans la margoulette, pour remonter le temps et nous rendre à une époque où l’on s’entretuait, oui, mais c’était pas grave car on le faisait avec esprit chevaleresque (ou pas …).
Et on va parler plus précisément d’un roi badass (en tant que républicain, cela me coute de le dire, mais il faut savoir reconnaître un bon dirigeant quand on en voit un, fut ce t il roi). Il va hériter d’une situation merdique au possible, mais en alliant sagesse, habileté et patience, va réussir à sortir le royaume de France d’une de ses pires périodes. Et pourtant, qui se souvient de Charles V, dit le sage ? Réparons de suite cette injustice ! En 4 parties, car il va y en avoir des choses à raconter …

Le petit Charles commence bien sa vie, le 21 janvier 1338, puisqu’il est l’ainé de Jean le Bon, roi de France, ce qui lui assure de ne pas trop se prendre la tête pour sa future carrière professionnelle. En 1349, il reçoit en apanage le Dauphiné (c’est à dire qu’il s’en occupe jusqu’à ce qu’il accède au trône), région récemment achetée par la royauté. Il gère son domaine et acquiert ainsi une précieuse expérience ; s’il ne se révèle être ni un grand orateur, ni un farouche guerrier, il fait montre d’un sens aigu de la diplomatie ; ce qui lui sera plus qu’utile par la suite.

Pourtant, on ne peut pas dire que cela soit la joie dans le royaume de France. Nous sommes pour rappel en pleine guerre de Cent Ans. Régulièrement, les Anglais mènent des « chevauchées » sur le territoire, expéditions de pillage menées à cheval (d’où le nom – malin), que le roi de France a bien du mal à contrer. Crécy (1346) a jeté un fort discrédit sur la chevalerie française qui, malgré une supériorité numérique, s’est faite humilier par des archers. Sans oublier la peste qui ravage l’Europe, les mutations monétaires (ancêtre de la dévaluation) qui provoque des crises économiques … Bref, c’est la loose.


Mais attendez, ce n’est point fini ! La cerise sur le coprolithe, c’est que le roi est contesté dans son propre royaume. Il faut comprendre qu’à l’époque, nous ne sommes pas encore en monarchie absolue : l’autorité du roi dépend de la fidélité de ses vassaux, qui gardent une forte liberté. Or, la branche des Valois dont fait parti Jean le bon est contestée, notamment pour la mauvaise conduite de la guerre, mais également car il est un gros bourrin autoritaire (et c’est pas très bien vu par ses vassaux). De fait, Charles de Navarre, roi du pays du même nom, et prétendant au trône de France (car descendant du roi Louis X), en profite pour souffler sur les braises. Il se verrait bien roi à la place du roi, il a un talent d’orateur reconnu, et tente de rallier les mécontents à ses prétentions. On a donc un vieux relent de guerre civile dans le pays.


Or, le Navarrais arrive à convaincre un personnage de poids : le prince Charles lui même. Oui, Charles de Navarre (surnommé plus tard « le mauvais », vous comprendrez pourquoi), et Charles le prince, ça fait beaucoup de Charles, mais suivez un peu bon sang ! Car ce dernier (le prince) estime que l’autorité royale ça se mérite, et que donc son papounet devrait être plus conciliant. Jean le Bon avait confié à son fils la charge de défendre la Normandie. Région importante car contrôlant le trafic fluvial sur la Seine, mais un peu bordélique car divisé entre les fidèles au roi, les supporters de Charles le Mauvais, sans oublier ceux qui se foutent sur la tronche parce qu’ils ne s’aiment pas. Et le petit Charles, en Mars 1355, a donc pour mission de rallier tout ce petit monde ; ce qu’il arrive assez bien à faire. A 17 ans, c’est pas mal quand même ; sachant que de nos jours, la principale activité des ados de 17 ans est de mater « Les chtis vs les marseillais à Guantanamo ». Une autre époque …


Mais un beau jour, alors qu’il festoie avec les seigneurs normands – dont Charles de Navarre -, son butor de papa arrive, arme à la main, et envoie son rival en prison. Cela ne passe pas très bien, et ne fait que saper un peu plus l’autorité royale, à l’inverse de l’effet recherché. Des conspirateurs essaient même de faire croire à Charles que son royal père va l’évincer, mais ce dernier fait un cadeau à son fiston en guise de bonne foi : l’apanage sur la Normandie. Le père et le fils sont rabibochés, le « traitre » Charles de Navarre en prison, cela semble aller mieux. Bon par contre, après ce petit accrochage, la Normandie passe massivement du côté des Navarrais et des Anglais.

L’arrestation de Charles le mauvais, en plein banquet

Et puis arrive le désastre de la bataille de Poitiers, en 1356. Non seulement l’armée française se prend une nouvelle beigne, mais en plus le roi et un de ses fils se font capturer par les Anglois. De nombreux chevaliers étant morts ou prisonniers, la défense du pays n’est plus assurée. Les caisses sont vides, les mercenaires ne sont plus payés et commencer à piller, ce qu’on appellera les « Grandes Compagnies ». Le commerce est paralysé.


Charles, à 18 ans, se retrouve régent d’un pays exsangue. La branche des Valois est discréditée, et lui même à titre personnelle n’a que peu de gloire personnelle, vu qu’il a fui le champ de bataille. Il faut se souvenir qu’à l’époque, la valeur d’un noble se mesurait essentiellement à sa bravoure au champ d’honneur, et non à son intelligence ou son habileté politique. Une fois à Paris, les états généraux (assemblés de nobles, religieux et bourgeois) se réunissent, et sous l’impulsion d’un bourgeois parisien, Etienne Marcel, il est décidé que le jeune régent serait placé sous « contrôle » de ceux ci. Sur le principe, il est plutôt favorable à ce contrôle ; cependant, quand on demande la libération de Charles de Navarre, il refuse car il sait que ce dernier tentera de prendre sa place.
Cependant, les soutiens du Navarrais, dont Etienne Marcel, décide de forcer la main au régent : il est libéré le 9 Novembre 1357, puis accueilli dans de nombreuses villes avec le protocole réservé aux rois. Il finit par arriver à Paris à la fin du mois. Le prince ne peut qu’accepter sa réhabilitation, ou risquer une guerre civile. Charles le mauvais en profite aussitôt pour revendiquer ses droits à la couronne, les états généraux devront trancher. Il retourne également en Normandie afin de lever une armée, pour contrer un éventuel retour de Jean le bon, si ce dernier était libéré par les Anglais. Cependant, les états généraux piétinent sur la question dynastique : la couronne n’est pas encore perdue pour le prince. Rappelons que tout cela se passe alors que le pays est à feu et à sang à cause des brigands, et que la menace d’une nouvelle attaque anglaise n’est pas écartée. La joie …


Jean le bon, depuis Londres, voit ce foutoir et craint de perdre le pouvoir en son absence. Il condamne le contrôle de la monarchie par les états généraux, et négocie rapidement un traité avec les Anglais, contre sa liberté : il est prêt à céder 1/3 du royaume et verser une rançon colossale de 4 millions d’écus d’or. Autant dire que cela passe mal, et Etienne Marcel va en profiter. La contestation vire à l’émeute : le trésorier du dauphin est assassiné le 24 janvier 1358 ; et le 22 février, une foule envahit le palais de la Cité, massacre deux maréchaux en présence du prince, qui est contraint de soutenir les émeutiers. Leur chef pense que l’affaire est faite : il manipulera sans difficulté ce jeune prince terrorisé. Ce dernier n’est pas en l’état de s’opposer pour l’instant par la force, et fait mine de se soumettre. Cependant, il n’oubliera pas cette épisode, qui va le convaincre que ses futurs succès dépendront surtout de l’appui du peuple.

L’assassinat des maréchaux par les Parisiens, en présence du prince

Les états généraux doivent de nouveau se réunir pour décider de la suite, sauf que la noblesse ne veut plus aller à Paris, où vient de se faire tuer je rappelle 2 maréchaux : ils auront lieu en Compiègne. Excellente occasion pour le roi de quitter la ville. Là, il parvient à obtenir l’appui des nobles et d’une majorité des représentants, contre les délégués de Paris. Il commence à rassembler des troupes, en vue de mener le siège de la ville rebelle. Voyant cela, Etienne Marcel prépare la défense de la ville et cherche de l’aide.


Parce que ce n’est pas encore assez le foutoir, les paysans décident que bon, y’en a marre de payer des impôts pour une guerre où l’on ne fait que perdre. Commence alors les Grandes Jacqueries de 1358, de nombreux nobles se font massacrer par des foules en colère. Etienne Marcel les soutient, en envoyant des renforts parisiens. Ils tentent de s’attaquer au dauphin mais l’assaut échoue, les émeutiers se font charger par la cavalerie ; et oui : le tarif à l’époque pour une manifestation interdite, c’était plusieurs centaines de kg dans la tronche, plus coups d’épée et de lance. Tout se perd ma bonne dame.

L’attaque du marché de Meaux par les Jacques, réprimée par une charge de cavalerie


Charles le mauvais, lui, voit l’occasion de rallier la noblesse à sa cause : il décide de s’occuper de ces gueux qui n’ont pas compris où étaient leur place. Il parvient à prendre par surprise le chef des Jacques (non pas qu’ils s’appellent tous Jacques ; c’est le nom donné aux paysans révoltés, d’où « Jacquerie »), et fait massacrer les autres. La révolte est matée au prix d’un bain de sang ; sauf que ledit sang est sur les mains de Charles de Navarre, le prince lui reste propre.
Durant l’été 1358, Charles le mauvais retourne à Paris, pensant tenir enfin le pouvoir ; il conclut une alliance avec Etienne Marcel. Sauf qu’une fois les jacqueries vaincues, la plupart des nobles font défection et retournent auprès du dauphin, qui a tout loisir pour assiéger Paris. Les deux alliés, à court de troupes, font donc appel à des mercenaires anglais. Très grosse erreur, tant la haine du godon est inscrite dans les gènes français ! Très rapidement, ces troupes seront davantage vus comme des occupants que des défenseurs, et des tensions éclatent. Le 21 Juillet 1358, une rixe entraine la mort d’une trentaine d’archers. Etienne et Charles s’adressent à la population pour calmer tout ce petit monde, mais l’effet inverse se produit : on exige le départ des Anglois. Du coup, ils optent pour un apaisement définitif à coups de flèches : ils mènent la foule par petits groupes dans de véritables embuscades où les attendent les mercenaires honnis. Bilan : 600 à 700 morts pour les Parisiens.


Autant dire que l’affaire passe mal. On accuse Etienne Marcel et Charles le mauvais d’être de mèche avec les mercenaires étrangers. Pire, une rumeur sur une armée anglaise, approchant la ville pour la piller et venger leurs camarades, échauffe davantage les esprits. Alors qu’Etienne Marcel essaie de se faire remettre les clés de la ville, on lui tend, à son tour, une embuscade : au signal convenu (la phrase « Qu’est ce que ceci ? »), il se fait trucider ainsi que ses partisans. Tel est embusqué celui qui avait embusqué. Suite à cela, la ville décide de se rendre, et d’ouvrir ses portes au prince (qui est le premier surpris). Magnanime, il accorde son pardon aux parisiens. De fait, seules 15 personnes sont exécutées pour trahison, et il s’assure que les familles ne subissent pas de représailles.

L’assassinat d’Etienne Marcel


Charles le mauvais lui, s’est retiré sur Saint Denis avec ses troupes, qui n’ayant pas été payées, pillent la ville. Il finit par retourner en Normandie, mais les mercenaires anglais se mettent alors à rançonner la région et les trafics fluviaux. Le dauphin n’a pas les moyens de les vaincre, donc il laisse pourrir la situation ; ce qui finalement, lui est bénéfique : le Navarrais et les Anglais sont de plus en plus détestés.

Le prince Charles, qui n’est encore que régent, était dans une situation passablement moisi. Menacé par une double guerre civile (les bourgeois parisiens d’Etienne Marcel, et son rival Charles le mauvais), il est parvenu à éliminer le premier, et provisoirement repoussé le second. Le tout en parvenant à souder derrière lui la majorité du peuple et de la noblesse. Mais la France reste dans une position compliquée : le pays est ruiné, ravagé par les grandes compagnies, affaibli militairement après la défaite de Poitiers, et la menace d’une invasion anglaise reste entière. Et pour le dauphin, il doit faire face à deux prétendants à sa future couronne (le roi anglais et le navarrais), et à son propre père, prêt à solder le royaume en échange de sa liberté.

Comment va t il s’en sortir ? Nous le verrons dans la 2e partie.

En bonus, une petite carte qui rappelle le bazar ambiant

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Jules Brunet

Le « dernier samouraï » était français

Vous avez peut être vu « Le dernier samouraï », ce film où Tom Cruise incarne Nathan Algren, un soldat américain parti entrainer les troupes japonaises, qui se retrouve prisonnier de samouraïs révoltés, et qui finit par se convertir à leur vision du monde et les rejoint dans leur dernier combat. Que vous l’ayez visionné ou non, cela n’a pas d’importance : sachez juste que cette histoire est inspirée de faits réels. Mais le « dernier samouraï » n’était ni petit, ni américain, mais … français.
Nous n’allons pas entrer dans le détail des erreurs historiques du film (il y en a d’autres, mais ce n’est pas mon rôle de les disséquer … pas pour l’instant). Mais aujourd’hui, je vais vous raconter l’histoire de Jules Brunet (puisque c’est le nom de notre héros), capitaine de l’armée française, qui s’est retrouvé à combattre dans l’Empire du Soleil Levant, et pas pour son pays natal.

Le Japon au milieu du XIXe siècle

Depuis presque 2 siècles, les autorités japonaises ont ordonné une politique d’isolement nommée Sakoku. Si les échanges avec le reste du monde ne sont pas complètement annulées, ils sont en tout cas fortement contrôlés. Mais les tout jeunes Etats Unis décident que bon, ça suffit maintenant, tu vas ouvrir ton marché ou sinon on t’ouvre les chakras à coups de canons. Subtil. Ils envoient donc le commodore Perry avec une flotte de 4 canonnières, armées de canon type Paixhans (qui tirent des obus explosifs). Celui ci débarque, et exige que le pays s’ouvre au commerce mondial, sous peine de voir des obus tomber un peut partout. Les Japonais n’ont alors aucun moyen équivalent, et le coup de force marche : sans combat, les autorités japonaises acceptent de se soumettre aux exigences. Il s’agit de l’épisode dit des navires noirs (et non, rien de raciste ; les Occidentaux badigeonnaient la coque de leurs navires de poix, qui leur donnait une couleur noire ; du coup, les Japonais appelaient tous les navires occidentaux par ce sobriquet).
Suite à cela, le Japon se retrouve à signer des traités avec les Etats Unis, mais également des pays européens, dans la lignée des traités inégaux (dans le sens que pas très favorables aux japonais quand même). Et notamment, en 1858, le traité Harris, appelé pompeusement « traité d’Amitié et de Commerce ». Un siècle plus tard, on constatera qu’une amitié obtenue par la force des canons est, étrangement, peu fiable …

A cette époque, le Japon possède un empereur, mais il est surtout là pour faire joli : sa vocation est essentiellement religieuse, même si en tant que seigneur, il possède des terres et des troupes, ainsi que des partisans. Le pouvoir (notamment militaire) est dans les mains du « shogun », même si là encore il est loin d’être tout puissant : son autorité est surtout lié à la fidélité de ses vassaux, façon féodale.
Avec la signature des traités inégaux, la révolte gronde : le peuple n’est pas très content qu’on s’humilie comme ça devant les occidentaux. Le shogun du moment, Tokugawa Yoshinobu, comprend qu’il va falloir réagir, surtout vu ce qu’il s’est passé avec la Chine. Il décide de moderniser son pays, quitte à demander l’aide de pays étrangers (les mêmes qui l’ont menacé). Etats Unis, Russie, Pays Bas, préfèrent rester neutres. Mais l’ambassadeur de France, Léon Roches, aimerait bien aider le shogun. Il parvient à convaincre Napoléon III (qui cherche encore à renforcer la France à l’internationale) d’envoyer une mission militaire. Son objectif : entrainer les troupes shogunales aux techniques de guerre moderne.

Le shogun Tokugawa, en uniforme français


Est donc constituée la mission militaire française au Japon (astucieusement appelée ainsi car elle concerne des militaires français envoyés au Japon). Elle est dirigée par le capitaine Jules Chanoine, et comprend dix sept membres (chef compris), issus des différents corps de l’armée : infanterie, cavalerie, artillerie et génie. Parmi eux, Jules Brunet, lieutenant au régiment d’artillerie à cheval, et qui sera donc instructeur pour l’artillerie. La mission part de Marseille le 19 Novembre 1866 et arrive à Yokohama le 13 janvier 1867. Ils sont de suite bien reçus, et commencent le travail de formation avec un grand professionnalisme.

La mission militaire française au Japon, avant son départ ; Chanoine au milieu, Jules Brunet 2e assis à droite

Lieutenant Jules Brunet

Mais intéressons nous donc davantage à notre sujet du jour. Qui est le lieutenant Jules Brunet ? Fils d’un vétérinaire de l’armée, né en 1838, il commence une brillante carrière militaire. Sorti 4e de la promotion 1861 de l’École d’application de l’artillerie et du génie, il prend part à l’expédition mexicaine, et à son retour reçoit la Légion d’Honneur (à une époque où on l’attribue pas au premier pékinois venu), et finit par rejoindre le régiment d’artillerie de la Garde Impériale. A moins de 30 ans, c’est pas mal.
Il rejoint la mission militaire au Japon. Et là, il impressionne. C’est un plutôt bel homme (selon les standards de l’époque), de grande stature : il mesure 1m85 ( ce qui est déjà pas mal pour l’époque, mais pour un japonais, cela signifie qu’il a une taille relative de 3m14).

Jules Brunet à son arrivée au Japon

Il s’exprime bien, autant à l’oral qu’à l’écrit, et c’est un amateur d’arts. Par exemple, il dessine fort bien et va faire tout un tas de croquis de son voyage au pays du Soleil levant, ce qui fera de lui le premier mangaka français connu. Bref, il en jette, ses camarades samouraïs l’apprécient, et réciproquement, il tombe sous le charme de son pays hôte.
L’entrainement se déroule bien, pendant un peu plus d’un an, donnant naissance notamment à une unité d’élite, le Denshūtai.

Soldat des troupes shogunales, peinture réalisé par Brunet lui même

La guerre de Boshin

Mais la situation commence à sentir le sushi périmé pour le shogun. Les clans favorables à l’Empereur commencent à lui mettre grave la pression, le poussant à démissionner en faveur dudit empereur. Ce que Tokugawa Yoshinobu finit par consentir : fin 1867, il abandonne ses fonctions, qui de fait reviennent à l’empereur Meiji. Un nouveau gouvernement composé de seigneurs doit se mettre en place, et l’ancien shogun espérait en fait en prendre la tête. Sauf qu’en fait non : au bout d’un moment, on lui dit clairement que tu es bien mignon, mais tu vas prendre ta retraite. Passons sur les détails : honneur du guerrier et coups de geishas dans le dos finissent par déboucher sur une bonne grosse guerre civile. L’ancien shogun prend les armes et rallie ses partisans, pour aller trucider du soutien impérial. C’est ainsi que commence une énième guerre civile japonaise : la guerre de Boshin.


Rapidement, elle tourne en faveur du camp impérial. Mais comment cela se fait il ? Et bien si les troupes du shogun ont été modernisées par la France, les clans favorables à l’empereur ont trouvé également un soutien occidental. Et qui pourrait bien ainsi chercher à mettre des bâtons dans les roues des alliés des Français ? Qui si ce n’est le Royaume Uni bien entendu ! (l’Allemagne n’existant pas encore à cette époque) En effet, nos braves britanniques ont, officieusement, armés et entrainés les partisans impériaux, tant et si bien que leurs troupes parviennent à prendre le dessus.
Les troupes entrainés par les français (notamment le fameux Denshūtai) font preuve de réelles compétences, mais malgré tout perdent du terrain. Et vers la fin de l’année 1868, elles doivent abandonner l’ile de Honshu (la principale des 4 îles japonaises), pour se replier sur Hokkaido.
Maintenant que l’Empereur a pris un sérieux avantage, la missions française est dans l’embarras. Le pays ne souhaite pas s’aliéner celui qui apparait comme le futur vainqueur, et donc ne s’implique pas plus avant. Le destin de la mission est scellé par un décret impérial (nouvelle autorité légale je rappelle) : ordre lui est donné en Octobre 1868 de quitter le pays.

Brunet fait de la résistance

Les troupes dont elles avaient la charge sont en retraite, le gouvernement légitime du Japon leur demande de partir : la situation de la mission militaire française devient intenable. Ils commencent à plier bagages pour retourner en France. Mais là, Jules Brunet décide que non : il ne rentrera pas. On ne laisse pas tomber ses gros, sacrebleu ! Pour être précis, il veut continuer à « servir la cause française en ce pays », et ce en n’abandonnant pas les soldats qu’il a formés, et déclare : « j’ai décidé que devant l’hospitalité généreuse du gouvernement shogunal, il fallait répondre dans le même esprit ». Bref, il veut rester, et pour ne pas causer d’ennuis, il donne sa démission … mais son chef, le capitaine Chanoine, la rejette. Du coup, il se retrouve dans une situation un peu complexe : officier de l’armée française, il prend part à un conflit où son pays est pourtant neutre. Diplomatiquement, c’est délicat, voire carrément merdique.


Les autorités militaires vont finir par le mettre en congé sans soldes, mais seulement en Février 1869, et sans le rayer de la liste des armées. Par ailleurs, on l’autorise à rester, mais en tant que particulier et non plus militaire français. Quatre de ses camarades de la mission française vont faire de même, et 5 autres officiers français présents au Japon. Ce n’est donc plus un seul individu, mais tout un petit groupe de Français qui se bat aux côtés du Shogun, et qui bénéficie d’une neutralité quasi bienveillante de leurs supérieurs. Ils rejoignent Hokkaido avec les forces shogunales en retraite.
Sur l’ile, la république indépendante d’Ezo est constituée (par d’anciens samouraïs … notez l’ironie), et se prépare à continuer la lutte. Jules Brunet devient conseiller militaire auprès du nouveau ministère de la guerre, et continue la formation des nouveaux soldats recrutés. Mais au printemps 1869, les troupes impériales lancent l’assaut, largement supérieures en nombre et puissance de feu. La guerre de Boshin s’achève par la dissolution de la toute jeune république.
Pour les Français, c’est un peu la loose, leur camp vient de perdre. Et les autorités françaises sont inquiètes : à vrai dire, il parait que les traditions nipponnes sur les prisonniers ne sont pas des plus joyeuses. Ils parviennent à récupérer les expatriés in extremis, à bord du navire le Coëtlogon, qui se charge de les ramener sur le territoire national.

Gros yeux, et on passe à autre chose

A la fin du conflit, la France envoie ses félicitations à l’empereur Meiji, victorieux, pour avoir rétabli l’ordre dans son pays, et si on pouvait oublier le reste et partir sur de nouvelles bases, ce serait tip top. Quant à Jules Brunet, on refuse de le rendre : on promet aux Japonais qu’on va le punir … En fait, une fois rentrée à Paris, on lui fait les gros yeux. Il reçoit un blâme et il est radié de l’armée d’active, sanction approuvée par Napoléon III lui même. On fait courir le bruit qu’il a été sévèrement puni et renvoyé, du coup l’empereur japonais est content et se déclare satisfait …
Sauf qu’en fait, il n’est pas tout à fait puni. Officieusement, il n’a pas été désapprouvé, on lui demande juste de rester discret quelques temps, histoire que les choses s’arrangent avec les nouvelles autorités. De fait, s’il n’exerce plus de commandement militaire, il devient directeur adjoint de la manufacture d’armes de Châtellerault ; autrement dit une belle planque. On « oublie » de mentionner cette nomination dans le journal officiel (c’est ballot dis donc !). Peu de temps après, il se marie, et son témoin n’est personne d’autre que son ancien chef, le capitaine Chanoine. Bref, on l’a caché sous le tapis pour ne pas être trop gênant, mais il n’est pas vraiment puni.
Par la suite, sa vie sera plus « calme ». Il est rappelé lors de la guerre franco prussienne de 1870, en tant que capitaine d’artillerie. Il est fait prisonnier, puis libéré pour assurer la répression de la Commune de Paris. Sous la IIIe République, il continue une carrière honorable, attaché militaire, bref passage comme chef de cabinet du ministre de la guerre, son vieil ami Chanoine ; il finira tout de même général de division.

Les premiers pas d’une longue relation

En France, l’épopée de Jules Brunet sera vite oubliée, dans les affres de la chute du Second Empire, les difficultés de la Troisième République et le revanchisme. Mais au Japon, on se souvient de lui. Le pays a effectivement connu une transformation extraordinaire sous le règne de l’empereur Meiji, qui aboutit à la naissance d’une puissance asiatique pouvant rivaliser avec les Européens. Modernisation qui permet une victoire face à une Chine en pleine décadence. Le Mikado (autre titre de l’empereur, et non un biscuit chocolaté) se souviendra des efforts de la mission militaire française comme étant une des premières pierres de cet édifice. Et reconnaissant, il accordera le 11 Mars 1895 le titre de « grand officier du Trésor sacré du Mikado » à Jules Brunet (une sorte de légion d’honneur). Le même Brunet qui l’a affronté : reconnaissons le, l’empereur Meiji est quand même peu rancunier (même si ça a pris trente ans).

Cet épisode a t il entaché les relations franco-japonaises naissantes ? Il semblerait que non ; peut être même à l’inverse, le sens de l’honneur de cet « étranger » a marqué les esprits nippons, et favorisé l’émergence d’une solide coopération (mais cela je ne peux que le supposer, pas l’affirmer). Après la guerre de Boshin, qui consacre son ascension, le jeune empereur Meiji lance une modernisation accélérée de son pays, en faisant appel à des spécialistes étrangers : anglais, allemands, américains, mais aussi français. Et notamment, le développement de la flotte nippone est confié à l’ingénieur naval Louis-Émile Bertin, qui dotera le pays d’une flotte moderne et puissante, à même de vaincre la Chine puis la Russie. Et cet héritage aboutira à la 4e flotte de guerre mondiale en 1940.
Jules Brunet aura donc été un pionner dans les relations franco-japonaises. Et pourtant, son pays l’a largement oublié. Injustice réparée en ce jour (du moins, pour ceux qui auront le courage de lire l’article jusqu’au bout).

Pour aller + loin :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Brunet
https://fr.wikipedia.org/wiki/Mission_militaire_fran%C3%A7aise_au_Japon_(1867-1868)

Source des images : Wikipédia