Les chars allemands étaient ils les meilleurs de la 2e guerre mondiale ? – 3e partie

3e partie sur notre question : alors, les chars allemands, ils étaient meilleurs que les nôtres ? Nous allons en discuter …

La première guerre mondiale s’est terminée, et la paix revient. Cependant, un peu partout dans le monde, on s’interroge sur l’avenir de cette arme nouvelle qu’est le char, qui après des débuts chaotiques, a prouvé son efficacité. Le leadership de la réflexion est prise par le Royaume Uni, en la personne de J.F.C. Fuller : son idée, c’est d’utiliser des chars lourds et très bien protégés pour percer le front en un endroit, puis envoyer plein de chars légers et très rapides dans la brèche, pénétrer les lignes ennemies et attaquer la logistique, les centres de commandement, … bref, foutre le dawa.
La France n’est pas loin derrière, avec toujours le général Estienne : lui, il préconise de grandes formations de chars, rapides, soutenus par une infanterie embarquée dans des camions. Le concept de Blitzkrieg n’est vraiment pas loin …

Ces deux théoriciens vont en inspirer bien d’autres un peu partout. Hobart au UK, Toukhatchevski en URSS (on reparlera de lui plus tard), Chaffee et Patton aux US ; en France, après Estienne c’est un certain colonel de Gaulle qui va promouvoir le char. Sauf que globalement, on ne les écoute pas. Cependant, il y en a un qui écoute beaucoup, et qui sera de même beaucoup écouté : Heinz Guderian.

Heinz Guderian, l’un des papas de la Blitzkrieg allemande


Rien à voir avec du ketchup (à part peut être ce qu’il laisse de ses ennemis). Guderian est un officier allemand qui, durant la 1ere guerre mondiale a servi dans les transmissions et l’état major. Il a eu l’occasion de voir un peu les forces et faiblesses de la stratégie allemande, et il a constaté que plusieurs offensives auraient pu réussir, mais les soldats à pied n’allant pas assez vite, les percées n’ont jamais pu aboutir au delà de quelques dizaines de kilomètres. Du coup, pour voir ce qui pourrait être fait, il suit ce qu’il se fait à l’étranger, notamment les théories de Fuller, les livres de De Gaulle. Et il établit une doctrine d’attaque : on commence par attaquer massivement un point faible du dispositif ennemi ; puis, on envoie des chars rapides, suivis par des soldats sur camions, et soutenus par des avions, afin d’encercler les points forts et les isoler ; il ne reste qu’à les encercler avec de l’infanterie classique, jusqu’à reddition ou destruction. La Blitzkrieg est née.
L’Allemagne a un gros avantage dans l’entre deux guerres : elle a perdu. Elle est donc plus réceptive à de nouvelles idées, puisque visiblement, les précédentes n’ont pas marché. Les stratèges allemands ont bien compris : lors de la 1ere bataille de la Marne, il aurait suffi à leurs forces d’assaut d’aller un peu plus vite pour prendre les Français de surprise. Du coup, la théorie de ce jeune officier séduit. La Blitzkrieg commence donc à faire son chemin dans l’état major, et ce bien avant l’arrivée au pouvoir d’Hitler (qui ne l’a nullement inventé : il n’a fait qu’approuver ce qui existait).

Ne reste plus d’un détail : il va falloir développer et construire des chars. Sauf que l’Allemagne, normalement, n’a pas le droit : le traité de Versailles lui interdit la conception et fabrication de tels engins. Pas grave ! Les Anglais ont réussi à nous faire croire qu’ils fabriquaient des réservoirs roulants (« tank », cf. article précédent) ? On va leur faire croire qu’on fabrique … des tracteurs ! C’est ainsi que dans les années 1920, l’industrie allemande développe deux prototypes, le « Leichttraktor » et le « Grosstraktor » ; littéralement, tracteur léger et grand tracteur. Et comme des tracteurs armés de canons, c’est suspect, on va les tester en URSS, avec qui on a passé un accord (en gros, dans un camp d’entrainement en Russie, négocié contre un partage de technologies). Comme quoi, le « C’est Hitler qui a violé le traité de Versailles sur le réarmement », c’est faux : les Allemands ont triché bien avant, du temps de Weimar. Passons.

Des soldats allemands à l’entrainement antichar ; en arrière plan, un « Grosstraktor »


Après les prototypes, il fallait passer aux modèles de série. D’abord le Panzerkampfwagen I (1 en chiffre romain, logique), armé de deux mitrailleuses. Il était surtout destiné à l’entrainement. Le Panzer II, un peu mieux armé avec un canon de 20 mm, mais c’était pas encore ça. Puis les III et IV, qui devaient être les chars standards de la Wehrmacht : respectivement pour détruire les chars ennemis (avec un canon de 37mm antichar), et soutenir l’infanterie (canon à fut court de 75 mm, tout à fait respectable). Ajoutons à cela des chars piqués à la Tchécoslovaquie lors de l’annexion du pays, rebaptisés Panzerkampfwagen 38(t), et qui s’avérera être l’un des meilleurs chars à disposition des soldats allemands au début de la guerre.

Le Panzerkampfwagen I, premier char allemand de série

La guerre commence. Passons rapidement sur l’invasion de la pauvre Pologne, complètement prise au dépourvue et des deux côtés à la fois (et oui, c’est sale). Les Polonais, bien que surpris, parviennent tout de même à détruire des centaines de chars avant l’effondrement du pays, mais surtout grâce à l’artillerie. Donc pas vraiment moyen de faire une comparaison chars vs chars. La drôle de guerre n’est guère plus intéressante, puisqu’il n’y passe pas grand chose (les Alliés attendant que les Allemands se lassent d’envahir tout le monde). Et on oublie également l’invasion de la Norvège (peu armée) ou l’expédition de Narvik, parce que toujours pas de chars des deux côtés.
Il faut donc attendre l’invasion du Benelux et la campagne de France pour opposer les chars franco-britanniques aux Panzer. Comparons déjà la quantité : la Wehrmacht possède environ 2 500 chars, contre 4 000 pour les alliés. Donc oui : les alliés ont plus de chars, sensiblement. Mais l’avantage qualitatif est peut être coté allemand ? Regardons en détail.

Déjà, dans les deux camps, la grosse majorité du matériel correspond à la catégorie char léger : Panzer I et II d’un côté ; R35, H35 et FCM36 de l’autre. Si les modèles français ont tendance à être lents (c’est dommage pour une catégorie où la vitesse est le principal atout), ils sont cependant bien protégés, leurs homologues germains sont à la peine pour les détruire (le Pz-I étant équipé de mitrailleuses, c’est très compliqué pour lui). Ainsi, dans un duel, le français sort généralement vainqueur.
Alors, les chars plus gros sauvent ils la mise ? Les nombres sont sensiblement les mêmes des deux côtés : 500 Pz-III et Pz-IV, contre 600 chars moyens/lourds. Mais peut être que les exemplaires français sont tous pourris ? Étudions deux modèles : le B1 et le S35.
Le B1 est un char lourd, qui a été conçu dès la fin des années 1920, avec un but : pouvoir défoncer des fortifications. Il est donc très bien protégé, avec un blindage épais et de qualité. Pour l’armement, comme à l’époque on ne savait pas faire un canon à la fois antichar et anti infanterie, on va trouver une astuce simple : on va lui coller deux pétoires. Une en tourelle, antichar, de 47mm ; et un gros canon de 75mm, en casemate, pour faire sauter des fantassins, des fortifications, voire des fantassins dans des fortifications (et non, pas l’inverse). Il est par contre assez lent (20 km/h), mais je rappelle que son rôle est de détruire des fortifications, qui ne se déplacent généralement pas très vite. Quand les tankistes allemands tombent dessus, c’est un peu la panique : rien ne semble l’arrêter, alors que lui peut faire péter à peu près tout ce qui est assez bête pour se caler dans son champ de tir. Par ex., le « Jeanne d’Arc » va se prendre 90 impacts, avant d’enfin prendre feu. Pour d’autres exploits, je vous renvoie sur une petit vidéo sur la bataille de Stonne, faite par un blogueur un peu connu.

Le B1 Bis « Héros », avec ses 2 canons

Et du coté des chars moyens ? Intéressons nous au S35, sans aucun doute le meilleur char français de 1940. Il est rapide : 40 km/h environ, soit autant voire plus que les chars légers (ça la fout mal pour ces derniers). Il est résistant : il a un blindage de bonne facture, et surtout – quasi innovation à l’époque – il est incliné. Qu’est ce que ça change ? Déjà, les lois de la géométrie : pour la même épaisseur, la protection relative augmente (puisque si vous prenez une section de travers, elle sera forcément plus épaisse qu’une section droite). Et de surcroit, la probabilité de faire ricocher les obus antichar s’en trouve accrue. Quant à son armement, il consiste essentiellement en un canon de 47 mm, à haute vitesse initiale, donc très bon pour détruire les chars ennemis (un peu faiblard contre l’infanterie cependant). Lors des affrontements chars contre chars, il va largement prouver sa valeur lors de combats comme la bataille de Hannut.

Le S35 français, peut être le meilleur char moyen du moment … sur le papier

Illustration qui explique pourquoi un blindage incliné, c’est bien

On résumé : les Français ont donc plus de chars que les Allemands, et ils sont de qualité comparable voire meilleure.
Mais mais mais ? Pourtant, vous le savez : l’armée française n’a pas gagné, elle s’est même faite un peu ratiboisée. C’est un peu l’inconvénient de parler d’Histoire : difficile de garder un effet de surprise, alors que tout le monde connait le spoiler. Mais puisque vous êtes des lecteurs malins, vous allez demander : pourquoi ? Pourquoi malgré des chars en plus grand nombre et de facture équivalente ou supérieure, les Français ont perdu ? Et en plus, on dit que les Allemands ont gagné grâce aux chars ?!?!? 3 éléments de réponse à cela.

La première : la fiabilité mécanique. Les chars français avaient tendance à tomber en panne, souvent au mauvais moment. Les chars allemands de même, mais moins, et surtout, la maintenance était plus facile. Il faut reconnaître là dessus l’expertise des équipes logistiques des Panzer Divisions, qui parvenaient à remettre en état rapidement les chars en panne ou endommagés (alors que les Alliés ont perdu beaucoup de matériel, abandonné faute de pouvoir être réparé à temps).
La deuxième est l’arme secrète des chars allemands, dont leurs homologues mangeurs de grenouilles sont – presque – dépourvus : la radio. Je vous avais dit que Guderian, le papa des Panzer, avait travaillé dans les transmissions ? Et bien il a vite compris l’intérêt d’avoir un moyen de communiquer sans fil. Du coup : tous les chars allemands ou presque sont équipés en radio. Ce qui leur permet de communiquer entre eux, mais aussi avec l’infanterie, l’artillerie et l’aviation. Tandis que côté français, on se méfie de la radio (on trouve ça peu fiable).
Et cela nous amène tout droit au troisième point : l’utilisation intelligente de cette arme qu’est le char, au sein d’un ensemble plus vaste, dans le cadre de la stratégie dite de « Blitzkrieg ». Sans entrer dans les détails, l’usage de la radio, et la coordination entre les différents éléments de l’armée allemande, ainsi qu’une grande souplesse tactique, ont permis de lever les obstacles qui pouvaient s’opposer à l’armée allemande. On tombe face à des chars qu’on arrive pas à battre ? Vite, on appelle les stukas pour les pulvériser ! Un village fortifié qui résiste ? On prévient les copains qu’il faut le contourner, et les soldats à pied peuvent venir en faire le siège. Ainsi, les chars peuvent avancer sans s’arrêter ou presque, et réussir à piéger les meilleurs troupes alliées en Belgique (un sort cruel s’il en est, de se retrouver ainsi forcer à vivre avec des gens qui parlent néerlandais).

C’est ainsi que les généraux du petit moustachu sont parvenus à nous coller une taule, et pas grâce à une soit disant qualité de matériel. Un excellent exemple est la bataille de Montcornet. Le colonel De Gaulle (pas encore général à ce moment là), tout fraîchement nommé à la tête d’une division cuirassée (donc pleine de chars), décide de se lancer contre les troupes de Guderian. Et le grand Charles, lui, il sait comment utiliser ses chars. Et ça marche … presque. Il parvient à percer les lignes allemandes, il arrive à 10 km du poste de commandement de son adversaire (qui flippe un peu). Et puis l’aviation d’assaut allemande vient briser son assaut ; en partie car sans radio, impossible d’appeler les chasseurs à temps (chasseurs qui étaient de toute façon, très occupés). Dommage.
On le voit bien : les chars allemands n’étaient pas les meilleurs en 1940. Mais c’est leur utilisation intelligente, et le fait qu’ils étaient adaptés à cet usage, qui a permis une victoire foudroyante dans la bataille de France. En face, malgré un matériel très performant sur le papier, des tactiques dépassées ont abouti à une défaite humiliante. Et même lorsque des unités furent commandés par des chefs clairvoyants, l’absence de radio fut un lourd handicap. Comme quoi, tout n’est pas affaire de qualité de l’armement.

Et les Britanniques ? En ce qui concerne la bataille de France, j’avoue manquer d’informations : je sais qu’il y a eu quelques engagements, mais je n’en sais guère plus. De toute façon, après le retrait du British Expeditionary Force, les tankistes britanniques vont devoir attendre la guerre du désert pour affronter de nouveau leurs comparses allemands.
Transportons nous vers ce théâtre d’opérations. Le désert se révèle plutôt bien adapté aux manœuvres des chars, en ouvrant de grands espaces dégagés. Le sable pose quelques problèmes de logistique, car il a tendance à s’infiltrer partout, pourrir les moteurs et la mécanique. Mais d’un point de vue stratégique, c’est une arme idéale. Je ne vais pas entrer dans les détails (un article futur), mais au départ, les troupes du Commonwealth vont surtout affronter des Italiens, et ça ne va pas bien se passer pour ces derniers. Ils vont donc faire appel aux Allemands, qui enverront le célèbre « Afrika Korps », et surtout son commandant, Erwin Rommel. Dans les renforts envoyés, il y a notamment une division blindée. Elle n’est cependant plus équipée des mêmes chars que durant la campagne de France. Les Allemands ont constaté les lacunes de leurs blindés, et vont s’efforcer de les améliorer. Les modèles les plus légers (Panzer I et II) vont rapidement être retirés des unités. Et les chars moyens, Panzer III et IV, vont être améliorés. Pour le Panzer 3, cela va consister à changer son canon de 37mm par un 50mm à long fût, bien plus efficace en antichar, ainsi qu’une amélioration du blindage. Et pour le Panzer IV, l’amélioration sera plus tardive, mais consistera également en un canon plus long, pour devenir une arme multifonctions (anti infanterie et antichar).

Face à eux, que possèdent nos amis anglais ? Je l’avais rapidement évoqué, mais eux ont opté pour une stratégie reposant sur 2 types de matériels. Des chars légers dit « chars cruiser », très rapides, nombreux, avec un armement surtout antichar. Et des chars d’infanterie, lents, mais très solides (à noter que contrairement aux Français, ils sont équipés largement en postes radio, et les commandants britanniques sont assez familiers avec les concepts de manœuvres mécanisées rapides). Ces deux concepts, char cruiser et char d’infanterie, vont s’avérer assez foireux. Les chars cruisers en effet, sont certes très rapides, mais pas assez résistants pour affronter les derniers modèles de chars allemands. Leur seule force sera finalement leur nombre, qui permettra aux Britanniques d’être quasiment tout le temps en supériorité numérique face aux blindés de l’Axe ; et même là, ça ne suffira pas. Quant aux chars d’infanterie, comme le célèbre « Matilda », ils vont réserver certaines surprises aux Allemands, avec un blindage presque indestructible. Mais comme pour les B1 français, les officiers allemands vont trouver d’autres parades (la principale étant le canon de 88mm).

Le Matilda britannique, char au blindage le plus épais lors de sa sortie

Les troupes de Sa Majesté sont peut être les premiers de l’Histoire à avoir utiliser le char d’assaut, et même en ayant été les précurseurs dans l’expérimentation dans les années 1920, ils ont clairement pris du retard. Les ingénieurs britanniques sauront cependant tirer les leçons de leurs erreurs. Ils vont fusionner les deux concepts pour aboutir à des chars qui, peu à peu, cumulent les qualités des deux types. Le résultat final sera le Centurion, un char qui sera parmi les meilleurs du monde, mais arrivé trop tard pour participer au conflit. Pour la 2e partie du conflit, les Anglais vont de + en + utiliser des chars produits outre Atlantique.

Ce qui va nous amener à conclure ce 3e article. On l’a vu : les Allemands n’avaient pas de meilleurs chars que les Français, pourtant ils sont parvenus à nous coller une rouste. En les utilisant intelligemment, en les adaptant à leurs tactiques et en les améliorant peu à peu, ils sont parvenus à garder l’avantage. Vont ils réussir à le pousser davantage ?
Nous verrons cela dans la prochaine partie de cette thématique, où nous les comparerons cette fois ci aux chars US.

Pour en apprendre plus :
https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89cole_de_blind%C3%A9s_de_la_Kama

https://fr.wikipedia.org/wiki/Leichttraktor

https://fr.wikipedia.org/wiki/Grosstraktor

https://fr.wikipedia.org/wiki/Panzerkampfwagen_I

https://fr.wikipedia.org/wiki/Panzerkampfwagen_II

https://fr.wikipedia.org/wiki/SOMUA_S35

https://fr.wikipedia.org/wiki/B1_(char)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Stonne

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Montcornet

https://fr.wikipedia.org/wiki/Matilda

Source des images : Wikipédia

Les chars allemands étaient ils les meilleurs de la 2e guerre mondiale ? – 1ere partie

Nous allons partir sur un sujet, qui va sans doute nous tenir plusieurs articles, tellement il est long et complexe … Et pourtant, la question de base est simple : les Allemands avaient ils les meilleurs chars de la 2e guerre mondiale ? D’emblée, l’inconscient collectif fera dire que « oui, du début à la fin de la guerre, les Panzers étaient les meilleurs chars de leur époque ». Préjugé en grande partie colporté par les douloureuses défaites qu’ont fait subir les divisions blindées de la Wehrmacht à certaines des plus puissantes armées du moment. Mais la réalité est nettement plus complexe : qu’est ce qu’un « meilleur char » ? Sur quels critères se base t on ? La « deutsche Qualität » fut elle constante ? Explique t elle leurs réussites durant la 1ere moitié du conflit ? Penchons nous sur ces questions, ce qui va sans doute nécessiter plusieurs articles.

Et on va commencer notre enquête par une question : qu’est ce qu’un bon char ?
Oui, cela parait bête … et en fait non.

On juge généralement un char sur trois critères principaux :

  • sa puissance de feu : un char, ça porte un canon pour faire bobo ; plus il peut faire bobo, mieux c’est (enfin, pas pour l’ennemi, mais on s’en fout de son avis). On divise sa puissance de feu en deux catégories : antichar (pour casser les jouets d’en face), et anti infanterie (pour tuer les piétons). Au début du conflit, les deux sont plutôt antinomiques : les canons antichar ont besoin de projectiles rapides (donc plutôt légers), tandis que les obus anti infanterie sont d’autant plus efficaces qu’ils contiennent beaucoup d’explosifs (donc lourds) ; ce qui fait qu’un canon peut s’avérer très bon contre les chars, mais mauvais contre l’infanterie, et vice versa. Avec le temps, les belligérants vont s’efforcer de faire des canons « multifonctions », qui sont bons dans les 2 cas.
  • son blindage : le concept de char étant de pouvoir encaisser des coups sans mourir, le blindage est important.
  • sa mobilité : principal intérêt d’un char par rapport à un canon tout seul, c’est qu’il peut bouger plus facilement. La mobilité se juge non seulement par la vitesse et l’autonomie, mais également par la capacité à rouler sur tout type de sol (terre, sable, boue, supporteurs de foot, …), et à franchir des obstacles comme des fossés ou des pentes.

Dans la conception du char, ces trois qualités entrent en concurrence. En effet, si je veux mettre plus de blindage, je vais alourdir le char et donc il sera moins rapide. Si je mets un plus gros canon, je vais également l’alourdir, et en plus je vais devoir augmenter la taille de la tourelle (ou perdre du blindage). Bref, tout sera question de compromis. Selon ce que l’on privilégie, on va classer les chars en 3 catégories :

  • les chars légers : on privilégie la vitesse pour qu’ils puissent aller vite et loin ; le blindage est surtout destiné à protéger contre l’armement léger (tirs de fusils ou mitrailleuses), et la puissance de feu réduite
  • les chars lourds : là on veut un char bien protégé, bien armé, mais on s’en fout s’il est rapide (souvent, il est destiné à accompagner les fantassins pour les soutenir ; donc pas besoin d’aller + vite qu’eux)
  • les chars moyens : une sorte d’intermédiaire entre les deux ; on veut un char assez rapide, mais quand même résistant et bien armé, quoique moins qu’un char lourd ; historiquement, c’est le type de char à avoir émergé en dernier, alors qu’à la fin de la guerre, il était largement majoritaire

Un char léger français, le Hotchkiss H39

Un char moyen allemand, le Panzerkampfwagen IV Ausf F

Un char lourd soviétique, le Ioseph Staline 3

Bien entendu, c’est un classement grossier, et plusieurs pays avaient leurs propres classements (parfois pas pertinents du tout) : les Anglais parlaient par ex. de « cruisers tanks » (petits chars rapides) et de « infantry tanks » (chars lours de soutien de l’infanterie) ; les Russes de chars de rupture (gros chars solides dont le but était de percer le front) et chars d’exploitation (après les précédents, ils profitaient des trous dans la défense adverse pour foncer et aller le plus loin/vite possible).
De plus, il est évident que ces chars n’avaient pas le même emploi. Un char léger n’avait pas la moindre chance face à un char lourd ; mais ce dernier n’était pas adapté quand on voulait exploiter une percée (où le but est alors de prendre l’ennemi de vitesse).

Bon, là on a évoqué les qualités « tactiques » de notre engin, c’est à dire celles qui vont lui servir lorsqu’il combattra. Ainsi, si on prend deux chars, sur un grand terrain plat, avec des équipages aussi compétents, c’est celui qui aura le meilleur compromis puissance de feu/blindage/mobilité qui devrait l’emporter. Est ce tout pour juger de la valeur d’un char ? La réponse est … non (sinon je n’aurais pas posé la question).
Quand on conçoit un char, il va y avoir tout un tas d’autres critères, pas du tout tactiques, qui vont entrer en ligne de compte. Certains sont assez évidents :

  • le cout de fabrication : si j’ai le meilleur char du monde, capable de battre 5 chars de mon ennemi juré, mais que pour le même prix il peut en produire 10, j’ai pas fait le bon choix
  • la fiabilité : ou la probabilité de ne pas tomber en panne ; dis comme ça c’est con, mais si mon super char de la mort qui tue tombe en rade au bout de 10 km, il va pas me servir à grand chose
  • la facilité d’entretien : ça rejoint partiellement le point du dessus ; il faut comprendre qu’un char c’est très lourd, et ça va donc soumettre la mécanique à rude épreuve ; souvent, au bout de quelques centaines de kilomètres seulement, il faut faire de l’entretien ; or, y passer 2 heures ou 2 jours peut avoir une influence sur une bataille (si la moitié de vos chars sont en réparation, ils ne peuvent pas se battre, ce qui est con quand même pour une arme)

Et ce ne sont pas les seuls : consommation de carburant, mobilité stratégique, confort des équipages (on y reviendra dans un autre article), … sont autant de petits éléments qui peuvent faire la différence.
Alors, on sait mieux comment juger un char maintenant, et finalement, ce n’est pas si simple (et pas seulement une question de longueur de canon). Mais on n’a pas répondu à notre question : les chars allemands, ils étaient les meilleurs ?
Et bien nous verrons cela dans un prochain article : chars allemands vs chars français & britanniques.

Un char Tigre 1 allemand, après que Hans ait parié qu’il pouvait rouler sur une seule chenille

Pour en apprendre plus : attendez les articles suivants, petits kastors impatients !

Source des images : Wikipédia

7, 8 et 9 Mai 1945 : késako ?

8 Mai 1945. Dans la nuit, un peu avant minuit, se réunissent à Karlshorst, banlieue berlinoise, des représentants militaires des Alliés, de l’URSS et de l’Allemagne. Pour cette dernière, c’est le Generalfeldmarschall Keitel, commandant en chef de la Wehrmacht, qui a fait le déplacement. On l’invite, un peu sous la contrainte, à signer l’acte de capitulation du 3e Reich. Moment historique, dont la date est désormais synonyme de commémoration ou de jour férié en Occident.
Et pourtant … la guerre en Europe a officiellement pris fin le 7 Mai. Quant à la Russie, et de nombreux autres pays de l’ancien bloc de l’Est, le « Jour de la Victoire » est célébré le … 9 Mai.
7, 8 et 9 Mai 1945 : qu’est ce que sont finalement ces trois dates ? Voyons cela ensemble.

Tout commence le 30 Avril. Hitler est réfugié dans son bunker à Berlin, en cours d’invasion par les Soviétiques. Cette fois, il en a marre : la guerre est perdue, tout ça à cause des généraux qui n’ont pas réussi à appliquer ses plans pourtant géniaux (selon lui), une bonne partie de ses proches se disputent déjà le pouvoir. Il décide donc de mettre un point final à cette histoire, et une balle dans sa tête. Il se suicide avec sa femme, Eva Braun (rappelons qu’ils sont jeunes mariés : ils se sont épousés la veille – le film « La chute » aurait pu s’appeler « 1 mariage puis 1 enterrement »).
Mais comme il ne veut pas que ce gros naze de Göring, ou ce petit fourbe d’Himmler en profitent pour prendre la place vacante, il rédige auparavant son testament politique, où il nomme notamment celui qui doit être son successeur à la tête de ce qu’il reste de l’état allemand. Ce sera le grand amiral Karl Dönitz, chef de la Kriegsmarine depuis 1943, qui n’en demandait pas tant. C’est en réalité l’un des rares responsables que Hitler considérait comme étant toujours à peu près compétent et fidèle. Il forme alors le gouvernement de Flensbourg, qui doit gérer ce qu’il reste du Reich.

Et justement, qu’en reste t il, de l’Allemagne Nazie ? Pas grand chose : seul entre un tiers et un quart du pays est toujours sous contrôle. La capitale elle même est encerclée, et largement occupée par l’armée rouge. Dans les territoires occupés : tient encore la Norvège (relativement épargnée), le Danemark (plus pour longtemps), la moitié de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie (Prague est sur le point de se révolter). Quant à ses alliés, c’est également fini : la Hongrie est battue, et ce sera bientôt le tour de la République sociale italienne (dans le Nord de l’Italie actuelle) – Mussolini est mort le 28 Avril, fusillé par des partisans. L’armée est en déroute, les forces aériennes n’ont presque plus de pilotes (ils n’ont plus de carburant non plus de toute façon), les villes en ruines, il n’y a que la marine qui tient, et encore … En guise de Reich millénaire, Dönitz reçoit un beau paquet d’emmerdes. Il n’y a désormais plus aucun espoir, et il le sait.

Le grand amiral Karl Dönitz


Revient alors une vieille idée : celle de la paix séparée. L’idée est que Anglais et Américains n’aiment pas beaucoup les rouges, alors après tout : pourquoi ne pas s’allier contre eux, afin d’aller taper du bolchévique ? Vieille idée, car celle ci date tout de même de 1941 : un certain Rudolf Hess, compagnon de longue date de Hitler, décide tout seul d’aller au Royaume Uni, après avoir volé un chasseur, pour négocier la paix. Autant le préciser : ça ne marchera pas, et cet « incident » a été mis sur le compte de la santé mentale de Hess. Le principal obstacle à cette paix séparée, c’était Hitler lui même : il était persuadé de pouvoir vaincre sur les deux fronts, ou du moins pouvoir pousser les Occidentaux à négocier dans une position qui lui serait favorable. La suite, on la connait.
Il n’empêche : cette idée de pouvoir s’entendre avec les Alliés, pour ensuite aller gaiement tous ensemble taper du communiste persistera tout le conflit, et parmi les plus hautes instances du pays. C’était notamment l’un des objectifs des responsables de la tentative de coup d’état de Juillet 1944 : écarter Hitler et les SS, pouvoir négocier à l’Ouest et mieux taper à l’Est. Dönitz, lui, s’y est toujours refusé, mais principalement car Hitler y était opposé. Maintenant que le Führer est mort, il ne peut plus vraiment s’opposer à quoi que ce soit.

Le nouveau patron de l’Allemagne contacte les Alliés, pour voir si y’a moyen de moyenner. Ce qu’il ne sait pas, c’est que le sort du pays a déjà été décidé, et depuis longtemps : Britanniques, Américains et Soviétiques se sont en effet mis d’accord pour une capitulation totale, sans conditions (rappelez vous, j’en ai parlé dans un article précédent). Il comprend rapidement que c’est peine perdue. Il change alors d’objectif : tout doit être fait pour que le maximum de troupes puissent se rendre à l’Ouest, plutôt qu’aux soviétiques. En effet, si les Alliés respectent plutôt bien les conventions relatives aux prisonniers, l’on redoute que les peuples de l’Est (qui ont souffert bien plus de l’occupation allemande, rappelons le), ne se montrent moins cléments : exécution des prisonniers ou déportation en Sibérie (ce qui sera effectivement le sort de beaucoup d’entre eux).


Pendant une bonne semaine, il transfère autant de soldats et de civils que possible sur le front de l’Ouest, n’assurant qu’une défense minimale face aux offensives de l’armée rouge. Ce qu’il reste de la marine évacue tout ce qu’elle peut, et Dönitz envoie même un pilote de la Luftwaffe tenter de négocier un accord partiel avec les Américains : en gros, laissez la chasse allemande tranquille, afin qu’on se défende des Russkofs, et on ne vous attaquera pas. Eisenhower répondra laconiquement « no », et ce car il avait un certain savoir vivre (et insulter des mamans, c’est pas bien). Malgré quelques déconvenues, cela fonctionne tant et si bien que les Soviétiques ne feront qu’un tiers des prisonniers de ce qui reste de l’armée allemande (alors que pourtant, durant le conflit, ils ont affronté la plus grosse partie de celle ci).

Malgré tout, la situation devient intenable, et Dönitz doit se rendre à l’évidence (et tout court également). Il envoie Alfred Jödl, chef des opérations à l’OKW (Oberkommando des Wehrmacht, le haut commandement de l’armée allemande), soit le n°2 des instances militaires. Celui ci se rend … à Reims, où se trouve à ce moment le quartier général interallié sur le front de l’Ouest. Tant qu’à se rendre, autant faire un dernier pied de nez aux Soviétiques. Il signe l’acte de capitulation le 7 Mai, à 2h41. Pour les Alliés, c’est le general Bedell-Smith, chef d’état major de Eisenhower, qui signe. Pour les soviétiques, c’est plus compliqué : le seul gradé présent à Reims à ce moment est le général Ivan Sousloparov. C’est le commandant de la liaison militaire entre l’URSS et les Alliés (en gros, une mission mi-diplomatique, mi-militaire, mais sans troupes). Celui ci est bien embêté : il n’a pas les moyens de contacter Moscou dans le temps imparti, il n’est pas bien sûr d’avoir l’autorité nécessaire pour signer un document d’une telle importance. Il décide finalement de son propre chef de signer l’acte de capitulation. On contacte au dernier moment le général français François Sevez, en qualité de simple témoin.
Si les signataires, pour les Alliés, sont essentiellement des représentants, ils ont l’autorité nécessaire pour le faire, et la capitulation est tout à fait valide. Elle prévoir notamment l’arrêt de tous les combats pour le 8 Mai, à 23h01. L’affaire est donc entendue, la capitulation valide.

Alfred Jödl, signant l’acte de capitulation du 7 Mai 1945

Mais Staline ne va pas l’entendre de cette oreille. Il devient tout rouge (ce qui est normal pour un communiste). On est en train de lui voler « sa » victoire. Il va contacter le commandement allié pour demander que l’acte de Reims ne soit considéré que comme un préliminaire. Il insiste pour qu’un membre du haut commandement soviétique soit présent, et non un simple second couteau. Et tant qu’à refaire les choses, autant les faire bien : la signature aura lieu à Berlin, avec des commandants éminents des différents belligérants. Après tout, ce n’est pas impossible : la fin des combats n’est prévu que pour le 8 Mai durant la nuit, on a donc le temps d’organiser ça tout bien.
Autre problème : si l’acte de capitulation du 7 Mai a été rédigé dans 4 langues (anglais, russe, allemand et français), il est précisé que seule la version anglaise fait foi. Intolérable également, l’acte sera remanié pour y inclure l’acte en russe comme acte de référence. A vrai dire, cela est possible car dans l’acte original, il était stipulé que ce dernier pouvait être modifié ultérieurement. C’est pas comme si les Allemands avaient le choix de toute façon.

Tant qu’à refaire, autant faire en mieux : les soviétiques vont prévoir une signature aux petits oignons, avec un cérémonial comme ils savent le faire. On prévoit également comme signataires du beau monde : pour les Soviétiques, ce sera le maréchal Joukov, qui signera au nom du haut commandement. En représentant du commandement suprême interallié, le air chief marshal Tedder (équivalent à un général d’armée aérienne). Et en qualité de témoin, le général de Lattre de Tasigny pour la France (commandant de la 1ere armée française), et le général Spaatz pour les Etats Unis (commandant des forces aériennes stratégiques). Du côté allemand, on fait venir le maréchal Keitel, le chef du commandement suprême de l’armée allemande.

La signature du 8 Mai, par le maréchal Keitel

Ainsi, la véritable capitulation a bien eu lieu le 7 Mai 1945. Cependant, la signature du 8 Mai, obtenue suite à un caprice du petit père des peuples, est restée, nettement plus prestigieuse.
Mais du coup : pourquoi le 9 Mai chez nos amis slaves ? Tout simplement à cause … du décalage horaire ! La signature a eu lieu peu avant minuit, heure d’Europe centrale. Mais avec le décalage horaire, la capitulation a été enregistrée le 9 Mai, vers 1h du matin. C’est donc à cette date que Moscou a célébré la fin de la guerre en Europe, et pour cela que le « Jour de la Victoire », et son défilé militaire, ont lieu désormais à cette date.

Donc si vous souhaitez vous plaindre que le 8 Mai cette année, est tombé un Samedi, comme le premier Mai, il vous faut accuser Staline. Sans quoi, vous auriez eu un jour chômé Vendredi.

Pour en apprendre plus :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Actes_de_capitulation_du_Troisi%C3%A8me_Reich

Source des images : Wikipédia

Pearl Harbor : une attaque surprise ?

Dimanche 7 Décembre 1941. Ce jour ci, des Japonais fort taquins vinrent distribuer bombinettes et petites torpilles sur une flotte américaine quelque peu endormie, en ce jour de repos dominical. Dans le pays, c’est un peu la consternation, tant saccager ainsi le brunch après la messe n’est pas très sympathique. Les militaires sont incrédules, le président déclare devant le Congrès que le 7 Décembre sera « une date qui restera à jamais marquée dans l’Histoire comme un jour d’infamie ». Le choc est tel qu’à la base elle même, il faudra attendre de longues minutes avant que la situation ne soit vraiment comprise. La nation, traumatisée, se jettera alors à corps perdu, comme un seul Homme, dans le conflit mondial en cours, changeant radicalement le rapport de force (même s’il faudra quelques temps avant que la machine de guerre US ne tourne à plein régime).
Aujourd’hui encore, la date reste gravée dans la mémoire collective, comme l’une des journées les plus marquantes pour le pays. Et le plus souvent, on la retient comme une surprise totale, n’ayant été nullement anticipé. Mais est ce vraiment le cas ? A quel point fut elle une surprise ? N’y a t il pas eu des signes ? Ou bien des erreurs, coté US, des négligences, ayant favorisé ou amplifié le drame ?
L’article de ce jour va apporter des éléments de réponse à ces questions. Nous allons parler de avant, pendant, et après, mais n’allons pas tout détailler sur l’attaque (qui fera sans doute l’objet d’autres articles, tant il y a à dire !). Alors : surprise, négligence, ou même complot ?

Les causes du conflit Etats Unis/Japon

Pour commencer, il faut comprendre la motivation de l’empire du Soleil Levant, à couler du gros cuirassé ‘ricain … Et ça remonte à presque un siècle.
A ce moment, le pays était franchement isolationniste, et refusait de s’ouvrir aux autres (culturellement, commercialement et technologiquement). Jusqu’au jour où les États Unis, alors en pleine expansion dans le Pacifique, vinrent frapper à la porte avec une flotte de guerre : c’est l’expédition du commodore Perry, dont j’ai déjà parlé (cf. article sur Jules Brunet).
Craignant d’être à terme colonisé comme le reste du monde, le Japon choisit la voie de modernisation. Et ça marche plutôt bien : non seulement le pays résiste à une mise sous tutelle occidentale, mais parvient même à faire jeu égal, en se dotant d’une armée, marine et économie moderne. Les ambitions du pays vont alors se débrider : il veut établir son propre empire colonial. Ainsi, à partir de la fin du 19e siècle, le Japon colonise Formose (connu maintenant sous le nom de Taïwan), la Corée, plusieurs îles du Pacifique (récupérées notamment de l’Empire Allemand, après la défaite de la 1ere guerre mondiale … mais c’est une autre histoire), et établi des intérêts en Chine.

Mais, étant arrivé tard dans le jeu du partage du monde entre les empires coloniaux, le Japon ne récupère que les miettes. Or, pour se développer, l’industrie nippone a besoin de ressources naturelles (le territoire national étant pauvre de ce côté ci), et de débouchés commerciaux. Les autres grandes puissances ont tendance à cadenasser hermétiquement leurs propres sphères d’influence, et d’autant plus à partir de la Grande Dépression de 1929. Ainsi, l’économie du pays va mal.
Deux solutions complémentaires vont être appliquées. La première : fabriquer des armes (notamment des bateaux), pour faire tourner l’industrie. Et la deuxième : étendre la zone d’influence japonaise, par les armes s’il le faut (d’où le premier point – malin). Une cible est toute trouvée : la Chine. Ce n’est pas une colonie occidentale (même s’ils y ont de nombreux intérêts), le pays est riche en matières premières, a une forte population (consommation et main d’œuvre), mais surtout il est considéré comme « faible » : divisé entre plusieurs seigneurs de guerre, avec un pouvoir central peu efficient, des partis politiques qui s’affrontent (et ça débouchera d’ailleurs sur une guerre civile entre communistes et nationalistes), corrompu, peu moderne, … Bref, la proie idéale.

Cela dit, le « morceau » a l’air un peu trop gros pour être mangé et digéré en une fois. Alors on va procéder par étapes. Et l’armée japonaise commence en 1931 avec la Mandchourie (Nord Est de la Chine actuel) : ils organisent un attentat contre une voie de chemin de fer leur appartenant (concept pouvant paraitre étrange, mais finalement très utilisé dans l’Histoire), pour justifier une intervention militaire et une pacification de la région. Et dès 1932, un régime fantoche est installé, le Mandchoukouo, en théorie autonome mais en fait directement soumis à Tokyo.
Puis, en 1937, prétextant d’un autre incident (un soldat japonais aurait été enlevé … en fait il était juste dans une maison de passe), l’armée japonaise attaque la Chine, et ce, sans déclaration de guerre. Mal préparées, les troupes chinoises se font repousser, si bien qu’en quelques mois les Japonais s’emparent d’une large bande côtière, et s’y comportent comme d’odieux marauds (massacres, viols, exploitation de la population, et j’en passe). Il y a bien quelques protestations à l’international (on leur fait les gros yeux), mais les Européens sont assez occupés avec ce qui se passe chez eux à partir de 1938, donc on oublie ces évènements lointains. Les États Unis eux, sont davantage concernés : ils ont des relations importantes avec la Chine, et décident de la soutenir, tout d’abord en leur envoyant du matériel, et un peu plus tard, des volontaires (notamment la fameuse escadrilles des « Tigres volants »). L’invasion du pays ralentit, les forces chinoises se sont repliées dans des territoires montagneux ou désertiques, et à l’instar de l’URSS en 1941, la taille du pays leur permet de « tenir », même si difficilement.

Voyant le peu d’oppositions que suscitent leurs « aventures », les autorités nippones se disent que, allez, on remet une pièce. Ils tentent d’abord de pousser du coté de l’URSS, là encore en prétextant des incidents frontaliers, et sans déclaration de guerre (ça devient une habitude … mais retenez bien ceci). Sauf que là, ça ne passe pas, et l’armée japonaise se prend une volée. Après avoir arrangé la chose avec les soviétiques (qui n’ont également pas que ça à faire), ils décident de changer de cible : on va se tourner vers le Sud-Est asiatique, et y établir une « sphère de co-prospérité », avec à la tête bien entendu le Japon (faut pas déconner non plus, tu croyais à l’égalité entre les peuples toi ?). Oui, mais la région est largement occupée par les Européens et les Américains.
Alors du coup, on va commencer facile, avec l’Indochine française. Nous sommes en Septembre 1940 : la métropole vient tout juste de se faire blitzkrieger (oui, c’est un verbe que je viens de créer). Les Japonais formulent des exigences auprès des autorités coloniales, qui les acceptent, mais on lance l’assaut quand même, car on a amené plein de soldats à la frontière, donc faut pas qu’ils s’ennuient. Les troupes françaises, en sous nombre et mal équipées, sont mises en déroute. Du coup, un nouvel accord est signé, d’autant plus que le Reich est en bon terme avec le Japon impérial (ils ont signé un pacte), et Hitler pousse le régime de Vichy à se montrer « coopératif ». L’armée nippone s’installe ainsi en Indochine, mais tout en laissant le colonisateur français en place.

La guerre devient (presque) inévitable

Là encore, la plus forte réaction vient … des États-Unis. Pas tellement pour défendre les intérêts français, mais plutôt les leurs : ils estiment qu’à terme, ceux ci seront menacés (et non sans raison). Le pays n’est cependant pas vraiment chaud pour une guerre, alors on applique la bonne vieille tactique de la sanction économique : tant que les troupes japonaises n’auront pas évacuées l’Indochine, et la Chine (hors Mandchourie), paf, plus de pétrole, et les avoirs japonais au pays de l’oncle Sam, bloqués. Le Royaume Uni et les Pays Bas (qui contrôlent notamment l’actuel Indonésie) suivent peu après, et cela met l’empire du Soleil Levant en difficulté : en effet, il est presque totalement dépendant de ses importations pour le précieux liquide noir, et faire la guerre sans risque de s’avérer vite compliqué. Les autres producteurs de pétrole sont occupés par ailleurs, et c’est presque 90% de l’approvisionnement en or noir du Japon qui part en fumée.

Face à cette crise, deux options (chacune avec leurs défenseurs) s’offrent aux responsables japonais :

  • céder aux exigences américaines (éventuellement, en négocier une partie), et de fait, accepter la suprématie de ces derniers sur l’Asie et le Pacifique, devenir une puissance de 2e ordre ; les éléments civils du gouvernement sont globalement partisans de cette solution, pensant que l’on peut obtenir des concessions de la part des Yankees
  • envahir la Malaise britannique et les Indes néerlandaises, riche en ressources naturelles (notamment pétrole et caoutchouc), afin d’assurer l’indépendance du pays, et à terme, établir une domination japonaise sur toute la région, et même jusqu’à l’Inde ; ce qui signifie cependant, qu’en plus d’entrer en guerre avec les deux pays concernés, devoir faire face à une intervention certaine des États-Unis
    Les militaires étaient pour la plupart partisans de la 2e solution ; mais ils étaient eux même divisés, entre les optimistes (qui jugeaient les Américains comme faibles et pacifistes), confiants dans une victoire, et les sceptiques, qui craignaient une mobilisation de l’industrie US, capable à long terme de submerger les forces japonaises sous le poids du nombre.

Le temps presse : le 6 Septembre 1941, on décide de faire les 2 à la fois. D’un côté, les partisans des négociations ont quelques semaines pour tenter de trouver un accord honorable avec les USA ; de l’autre, on prépare la guerre, et des actions contres les positions britanniques et américaines dans les Océans Indien et Pacifique, au cas où la diplomatie échouerait. Position d’équilibriste avalisée par l’Empereur en personne, qui aimerait bien s’entendre avec les USA, mais sans avoir l’air de se coucher. Les négociations reprennent donc à Washington.

Du coté US, les appels du pied japonais sont perçus différemment : le secrétaire d’État Hull (équivalent du ministre des affaires étrangères) se montre intransigeant, et à défaut d’une acceptation de leurs demandes, ces discussions ne sont pour les Japonais qu’un moyen de gagner du temps. Roosevelt lui est nettement plus conciliant : il prévoit que son pays entre en guerre, mais il préfère viser l’Allemagne et l’Italie ; le Japon est davantage perçu comme un concurrent que comme un ennemi (malgré les rapprochements évidents avec l’Axe), avec qui on peut encore s’entendre (comme on l’a fait pendant presque un siècle).

Dans tous les cas, aucun progrès n’est enregistré : les deux puissances restent sur leur position respective, peu de concessions sont faites. Le premier ministre japonais Fumimaro Konoe – un civil -, prend conscience que la seule issue diplomatique possible implique le retrait de Chine, et donc, sans cet « effort » coté japonais, la crise ne finira pas. Il finit par démissionner en Octobre, n’étant pas partisan de la solution militaire. Et il fut remplacé par Hideki Tojo, alors ministre de l’Armée Impériale, un militaire dévoue corps et bien à l’Empereur, mais également favorable à une action belliqueuse (ce qui était un « indice » de plus pour les Ricains). On continua cependant toujours les négociations, en faisant davantage de concessions, qui auraient pu être acceptées par les États Unis … si ceux ci ne savaient pas que le Japon préparait une attaque. En effet, les services de renseignement avaient depuis longtemps cassé les codes japonais, et ils étaient donc informés des préparatifs japonais. Cela finit de persuader le secrétaire d’État Hull que les pourparlers n’étaient qu’un moyen de gagner du temps, et refusa dès lors tout compromis. La guerre était – presque – inévitable, et on le savait des deux cotés.

La préparation du plan japonais

Du côté japonais, optimistes comme sceptiques sont tous d’accord sur un point : la guerre, puisqu’elle doit avoir lieu, doit être aussi courte que possible. L’économie japonaise étant nettement inférieure à celle des USA, seule une victoire décisive obtenue rapidement devrait convaincre l’oncle Sam de renoncer et négocier. Il faut préparer une sorte de Blitzkrieg version maritime, avec toutes les contraintes imposées par la taille du Pacifique.

Il se trouve que les deux côtés s’y préparent … et depuis longtemps. En effet, même si officiellement « amis », les deux pays sont conscients depuis le début du 20e siècle que leurs intérêts dans le Pacifique finiront par les opposer, et les deux marines se développent en conséquence. Là, le pays des sushis part avec un énorme handicap : , à la fin des années 1930, le seul budget de l’US Navy est équivalent à celui … de l’état japonais tout entier (et pourtant non négligeable en terme de PIB) !
Les samouraïs des mers sont parfaitement conscients de ce rapport de force défavorable ; et savent qu’ils devront la jouer fine s’ils veulent l’emporter. La théorie dominante à l’époque est celle de la « bataille décisive de cuirassés » : si guerre il y a, elle commencera par une successions d’escarmouches limitées, pour finir en apothéose par une grosse bataille, opposant tous les cuirassés des deux camps, ceux ci essayant de coller le plus d’obus dans les flancs des autres, et les envoyer faire de la plongée sous marine. Le camp qui aurait encore des navires en état de naviguer à la fin serait le vainqueur, et obtiendrait la suprématie navale pour quelques années. Sachant que l’US Navy aura sans doute plus de navires qu’eux, mais qu’ils devront traverser le Pacifique pour venir jouer à la guerre, il faudra les harceler sur toute la route avec des unités légères, afin d’avoir une quasi parité numérique ; et lors de la bataille finale, les Japonais l’emporteront grâce à des cuirassés plus rapides, mieux armés, et très bien entrainés. Et après, on sera pépouze pour quelques temps.

Bref, c’est une sorte de mélange entre la Jeune et la Vieille Ecole française du début du siècle (cf. article à ce sujet). Pour le harcèlement, on envisage plusieurs moyens : des navires légers armées de torpilles, des sous marins et … des portes avions. En effet, le Japon est sans doute le pays ayant le plus perçu le potentiel de cette nouvelle arme : sans la considérer comme la pièce maitresse d’une flotte, elle a construite la première flotte aéronavale au monde, en poussant notamment l’entrainement des pilotes au maximum.

Quant à l’idée d’attaquer une flotte directement dans sa base, elle est inspirée par les Britanniques. En Novembre 1940, ceux ci ont réussi un coup de maître lors de la bataille de Tarente (qu’on appellera d’ailleurs par la suite, le « petit Pearl Harbor italien » ; en fait, il eut mieux fallu appeler Pearl Harbor le « gros Tarente US », mais ça sonnait moins bien). Avec un seul porte avion, et des vieux biplans Swordfish, la Royal Navy a réussi à couler 1 cuirassé et à endommager 2 autres de la Regia Marina (marine italienne), le tout dans un port pourtant censé protéger contre de telles attaques. L’amirauté japonaise va envoyer une mission en Italie, pour analyser l’attaque, et voir si y’a pas moyen de refaire la même.

Et de fait : on se dit que si avec un seul porte avion, et des avions tout pourris, les Anglais ont réussi un beau carton, on devrait pouvoir faire mieux avec plus de porte avions, et des appareils plus modernes. On commence à préparer cette attaque, sous la direction de l’amiral Isoroku Yamamoto, grand partisan des porte avions. Paradoxe : Yamamoto n’était pas favorable à la guerre (qui l’estimait perdue d’avance, et de par ses affinités avec les États Unis), et le patron de la Marine Impériale, l’amiral Nagano, estime que le plan est très risqué. Pourtant, le projet est présenté à l’Empereur, qui l’approuve en Novembre 1941. Les équipages s’entrainent, malgré le peu de temps restant, de façon efficace.

Triple entente vs triple alliance

L’élément de surprise est absolument crucial : si la base venait à être en alerte, l’attaque serait estimée trop risquée, et donc annulée. Pourtant, autant l’empereur que l’amiral Yamamoto insisteront pour que la guerre soit déclarée aux États Unis AVANT l’offensive. Oui : le pays qui jusque là a déclenché moult conflits sans prendre la peine d’envoyer un petit télégramme pour dire « on vient vous poutrer, bisous », là, insiste pour qu’on fasse les choses dans les règles. Soit, on déclarera la guerre juste quelques heures avant le début de l’attaque. Début Décembre 1941, alors que le choix de la guerre est arrêté, on envoie un message à l’ambassade japonaise à Washington : le 7 Décembre, un message sera envoyé, et devra être remis au gouvernement US dans les délais, 13h heure locale pour être exacte. Avec le décalage horaire, cela fera 7h30 à Pearl Harbor, soit quelques minutes avant l’attaque. C’est très serré, mais peu importe.

Coté US : incrédulité, impréparation et erreurs

Aux États Unis, on a également entendu parler de Tarente. On sait que les Japonais, bizarrement, s’y intéressent. Mais la plupart des experts sont formels : le même coup est IMPOSSIBLE à Hawaï. Essentiellement, car le Pacifique est bien plus grand que la Méditerranée (bien vu !) ; si une flotte de porte avions devait appareiller du Japon, on la verrait venir et on aurait le temps de donner l’alerte.
Pourtant, un amiral US prévint que si, le risque est réel. C’est l’amiral Harry Yarnell, qui dès les années 1930, alerta sur les risques d’une attaque aérienne par le Nord de l’archipel (bien vu, c’est par là que les vagues d’appareils nippons passeront). Il réussit même à démontrer sa théorie lors d’un exercice mais non : IMPOSSIBLE. Il partit donc bouder dans son coin, et on l’oublia. Inutile de dire qu’il dut faire quelques doigts après l’attaque.
Ahhhhh ! Le coup classique du « on vous l’avait bien dit », mais ignoré par tout l’état major parce que non, on n’y croit pas.

Cela dit, on est quand même conscient qu’il se passe quelque chose : les troupes japonaises sont très actives du côté de l’Asie du Sud Est. On met donc en alerte un certain nombre de bases, notamment aux Philippines et à travers le Pacifique. Mais pas Hawaï : invincible on vous a dit !
Dans les différentes installations, les mesures prises sont donc inadaptées. Dans la baie, les navires sont rangés côte à côte, pour gagner de la place, mais les rendant beaucoup plus vulnérables aux attaques à la bombe et à la torpille. Sur les aérodromes, ce n’est guère mieux : les avions sont rangés hors des hangars, aile contre aile ; on craint en effet les saboteurs (il y a de nombreux Japonais d’origine sur l’île, et même si la plupart n’en ont rien à faire de la guerre, on les soupçonne), et c’est la disposition la plus simple pour les surveiller (et accessoirement, pour se faire bombarder). Enfin, le personnel militaire n’est pas en alerte.

La base de Pearl Harbor, un peu avant l’attaque, et notamment le principal mouillage des navires

La flotte japonaise appareille le 26 Novembre. Et malgré la présence de 6 porte avions, elle passe en effet inaperçue … L’amirauté a choisi de la faire arriver par le Nord, en évitant les routes commerciales, et ça fonctionne. Nous sommes en hiver, les conditions météo sont peu propices à la détection, la flotte se faufile et arrive à quelques centaines de kilomètres seulement d’Hawaï, lorsque le 6 Décembre, elle reçoit la confirmation de l’ordre d’attaque. Durant la nuit, les préparatifs s’effectuent par gros temps, ce qui complique le travail mais le rend d’autant plus furtif.

Nous arrivons au 7 Décembre, jour de l’attaque. Là encore, plusieurs signes devraient mettre la puce à l’oreille des forces US, mais seront ignorés ou mal interprétés.
Tout d’abord, du coté diplomatique. L’ambassade japonaise à Washington reçoit bien le message à transmettre … mais seulement 1 à 2 heures avant la date limite. Or, le message est codé, il contient 14 points (dont seul le dernier, déclarant la guerre, est en fait vraiment pertinent). Pour le décoder, puis le traduire, cela va prendre du temps. Il aurait été plus simple d’envoyer un message avec juste un point (« on vient vous refaire le museau »), mais non : le Japonais aime faire compliqué.
De façon assez paradoxal, les premiers à le décoder seront les services de renseignement américains. Leurs machines sont plus performantes que celles de l’ambassade, et ils auront une version du document AVANT les diplomates japonais. Seul le dernier point (la déclaration de guerre) n’est pas décodé. Cela dit, le reste est tout de même assez préoccupant pour qu’on prévienne le chef d’état major de l’armée de Terre, le général George Marshall.
Sauf que nous sommes un Dimanche … et le Dimanche, le général fait de l’équitation. Quand il revient de sa promenade équestre, il n’est pas trop tard, mais beaucoup de temps a été perdu. Inquiet, il envoie un télégramme aux différentes bases du Pacifique et en Asie, indiquant de se préparer à une attaque. Mais pas de pot : si la plupart des troupes l’ont reçu à temps, celui à destination de Pearl Harbor arrivera bien après le début de l’attaque. Il serait intéressant de connaître la réaction de l’opérateur qui reçut le message (« non sans blague, on est attaqués ? » avec les bruits d’explosion et les incendies dehors).

Du côté de la base, on a également eu plusieurs indices. Tout d’abord, des sous marins sont repérés aux alentours, par des navires en patrouille. Et pour cause : la flotte japonaise a envoyé des sous marins de poche, pour surveiller les mouvements de la flotte américaine et torpiller les navires qui tenteraient de quitter la rade, une fois l’assaut aérien lancé. L’un d’entre eux se fait repérer, puis un autre, qui est même envoyé par le fond. Le tout, 1 heure avant que les premières bombes n’explosent. Le capitaine du destroyer qui vient de couler le sous marin prévient l’amirauté … qui décide que ce n’est pas grave. Peut être juste un gros dauphin en métal ?
L’autre indice provient d’un nouvel instrument : le radar. Si les Britanniques et les Allemands l’utilisent depuis plus d’un an, c’est encore quelque chose de nouveau dans l’armée US. Et comme tout ce qui est nouveau, on s’en méfie. Plusieurs stations ont été déployées dans l’archipel, depuis 5 mois. Et vers 7h, les soldats opérant le système remarquent bien quelque chose : y’a plusieurs grosses tâches en provenance du Nord. L’officier responsable alerté, celui ci déclare que non, rien de grave : une escadrille de B-17 doit arriver aujourd’hui pour se ravitailler, il s’agit sans doute eux. Les deux soldats protestent : entre une dizaine de B-17 et les grosses formations qu’ils détectent, il y a une différence. Mais on met ça sur le compte de la qualité du matériel.
Les avions japonais commencent à survoler l’île, et inévitablement, des personnes, civils comme militaires, commencent à les apercevoir ou les entendre. Mais nous sommes sur une base militaire : les entrainements sont fréquents, il s’agit forcément de manœuvres.
Et même lorsque les bombes commencent à pleuvoir, beaucoup continuent à penser à des exercices (sauf ceux bien sûr qui sont en dessous). L’alerte officielle n’est donné que cinq minutes après la première attaque, l’opérateur se sentant obligé de préciser « ce n’est pas un exercice » (« This is not a drill »).

La même base, sous le feu ennemi, depuis un avion japonais

Après coup : consternation, réelle et simulée

Comme précisé au début, je n’entrerai pas dans les détails de l’attaque (et n’insistez pas, malandrins !). Sachez juste que les dégâts sont conséquents, mais pas insurmontables à moyen terme. Or, le principal effet est psychologique : tout le monde – ou presque – est choqué. Si bien que, lorsque les premiers rapports de l’attaque arrivent au commandement américain, ceux ci restent incrédules. Même le président Roosevelt, lorsqu’il est mis au courant, s’exclame « Mon Dieu, ça ne peut pas être vrai. Il s’agit sûrement des Philippines ».

Or, la déclaration de guerre arrive bien tard … presque 10 heures après l’attaque, à cause des soucis de décodage. Si bien que, lorsque l’ambassadeur japonais arrive dans le bureau du secrétaire d’État, celui ci est bien entend déjà au courant de l’attaque, et l’accueil est pour le moins glacial. On parle clairement d’un acte de traitrise, et des propos désobligeants sur des mamans geishas furent sans doute prononcés.
L’opinion publique est tout autant surprise et choquée. Le président va jouer cette carte à fond, parlant d’infamie, de la fourberie japonaise et Cie. Et ça va marcher : les voix dissidentes, opposées à la guerre, se taisent d’elles même, et tout le pays s’engage alors dans le conflit. Peu après, l’Allemagne déclare la guerre aux États Unis, et le reste appartient à l’Histoire …

Le président Roosevelt signe la déclaration de guerre au Japon

Alors : trahison, surprise ?

L’attaque fut elle par conséquent une surprise ? Non et … oui.

Comme on l’a vu, clairement la guerre se préparait. Bien sûr, le gros de la population continuait à croire dans la neutralité protectrice et ne voulait pas entendre parler d’une guerre. Mais pour l’état major et les services de renseignements, cela ne faisait plus aucun doute : les Japonais s’y préparaient. Pour les services diplomatiques également : le peu de concessions de la part du gouvernement impérial bloquait une résolution pacifique, même si des tentatives sérieuses ont été entreprises de part et d’autre. Du coté de l’empire du Soleil Levant, l’intransigeance d’une poignée de militaires a conduit le pays dans la voie du conflit ouvert.

Attaque par traitrise ? Pas totalement : le Japon avait bien prévu de déclarer la guerre, même si c’était de justesse. Un temps de décryptage trop court conduisit à ce que le message ne soit pas remis dans les temps. Cette excuse fut exploitée à outrance pour mobiliser une opinion publique sous le choc, et cela marcha. Mais elle ne peut servir d’excuse aux pertes subies, puisque les États Unis savaient qu’ils se tramaient quelque chose.

La seule vraie « surprise » tient dans le lieu de l’attaque : du côté US, personne envisageait alors que la principale base d’opérations de la Flotte du Pacifique ne puisse être attaquée avec tant d’aisance. S’il faut saluer l’excellence de la préparation du plan d’attaque (les Japonais ayant réussi à cacher une flotte conséquente, et à la déplacer sur près de 6 000 km sans qu’elle ne soit repérée), cela ne doit pas cacher certaines impréparations du côté US. Clairement, il y a eu des erreurs, autant en amont que le jour même. On profita du côté « attaque traitresse » pour les cacher, et même si les deux amiraux en charge de la base seront relevés de leurs fonctions suite à cela. A noter également le facteur « chance », ou plutôt malchance, le télégramme d’alerte étant arrivé trop tard à Pearl Harbor.

Pourtant, le côté « surprise » s’immisça dans l’imaginaire collectif, tant les autorités américaines dissimulèrent une partie des signes avant coureur. Si bien que le sentiment anti Japon se développa très fortement, même si injustement : les citoyens américains retinrent surtout cela, alors que le Japon impérial avait bien d’autres raisons d’être détesté (comme les massacres en Chine, le traitement réservé aux prisonniers de guerre, l’utilisation d’armes bactériologiques, …).

Roosevelt était il au courant ? Une théorie du complot bidon

Dernier point : une thèse controversée commença à faire son chemin peu de temps après l’attaque. Le président et son entourage auraient été au courant de l’attaque peu avant, mais l’auraient sciemment laissée se produire (et jouant après les surpris). Il aurait même poussé le Japon à la faute, en exigeant des concessions inacceptables, et en mettant la flotte du Pacifique à portée. Son but : par une attaque de grande envergure, pousser l’opinion publique à accepter la guerre, et pouvoir ainsi intervenir dans la guerre mondiale. Et comme par hasard : le jour de l’attaque, si l’essentiel des cuirassés étaient présents, les porte avions eux, ne l’étaient pas (et en effet : les 3 portes avions US du Pacifique étaient tous absents, car en mission). Il put ainsi sauver ce qui constituerait l’ossature des « task forces », qui seraient par la suite victorieuses en Asie.

Cette théorie, bien qu’intéressante sur le coté machiavélique supposé, est complètement bidon. Une étude de plusieurs éléments permet de le comprendre.
Tout d’abord, les principaux partisans de cette théorie sont des adversaires de Roosevelt. Pour commencer, l’amiral Kimmel, le commandant de la base le jour de l’attaque et qui fut limogé par la suite. Premier promoteur de cette idée, c’était pour lui un moyen de se dédouaner. La théorie fut ensuite exploitée par les ennemis politiques de Roosevelt, et notamment les Républicains après 1945 pour accuser les Démocrates de manipulation.
D’autre part, si le président espérait bien un incident qui plongerait le pays dans le conflit, c’était plutôt avec l’Allemagne Nazie. En effet, Roosevelt s’était mis d’accord avec Churchill : la priorité serait l’Europe. Il détestait profondément Hitler, et c’était pour lui la cible à abattre. Le Japon quant à lui était inquiétant, mais on espérait encore pouvoir s’entendre avec lui. Pousser à un conflit avec le Japon nécessiterait de disperser l’effort de guerre sur deux fronts, ce qui n’était pas souhaitable (mais se produisit quand même).
En enfin, l’argument des porte avions ne tient pas plus … car à l’époque, les porte avions ne sont pas vus comme des navires aussi capitaux que les cuirassés. Ainsi, si l’US Navy avait choisi quels navires sacrifier, cela n’aurait certainement pas été ses cuirassés, mais plutôt les porte avions (et même si par la suite, on aurait pris conscience de l’inverse). Un peu comme si, en 1940, on aurait demandé à la France de choisir entre la ligne Maginot et ses divisions blindés : l’état major eut préféré se passer des blindés, alors que la ligne ne servit finalement pas à grand chose …

Si Roosevelt a utilisé à fond l’évènement pour pousser sa politique, impossible d’y voir un « complot ». Et même si la guerre paraissait inévitable, l’attaque n’est pas rendue possible par un calcul machiavélique, mais juste par quelques erreurs, un peu de malchance et une bonne gestion japonaise … Mais il est toujours plus facile de parler complots et trahisons, que de reconnaître ses propres bêtises.

Affiche de propagande US, promettant de venger Pearl Harbor

Pour aller + loin :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Attaque_de_Pearl_Harbor

Le très bon film : Tora ! Tora ! Tora ! ; qui montre les évènements avant, la préparation, les erreurs et les coups de malchance côté US … ainsi que l’attaque. A noter que le titre du film vient du mot code « Tora », signifiant « tigre », qui était le mot code signifiant que l’attaque était une surprise totale et pouvait donc se dérouler normalement

La série de documentaires « Les grandes batailles », épisode « Le Pacifique », partie 1 (disponible sur le site de l’INA)

Le film Pearl Harbor de Michael Bay ; non sérieux, vous y avez cru ?

Sources des images : Wikipédia

« Incident » de Charlie Brown et Franz Stigler

Souvent, l’Histoire militaire consiste en des individus qui s’écharpent joyeusement à coups d’objets en métal dans la bidoche. Mais parfois, non : d’un coup, les ennemis d’un jour décident que stop, pour cette fois on va passer son tour, et faire preuve de compassion. Nous allons aujourd’hui parler d’un de ces moments, avec l’incident de Charlie Brown et Franz Stigler.

Tout commence par un raid classique de bombardiers

Nous sommes le 20 décembre 1943. Cela fait déjà plusieurs années que Britanniques puis Américains essayent d’expliquer aux Allemands que la guerre, c’est pas bien. Et pour ce faire, larguent de généreuses quantités de bombes sur les usines et les villes allemandes. Si la RAF procède aux bombardements de nuit (c’est plus difficile d’abattre un avion que vous ne voyez pas …), l’USAF pose ses big balls sur la table, et opte pour le bombardement de jour. Cela dit, les commandants n’étant pas des bourrins sans cervelle (si si), ils avaient bien conscience que sans mesures adaptées, les pertes seraient lourdes.
Déjà, les bombardiers n’étaient pas sans défense face aux chasseurs. N’étant pas assez manoeuvrables pour échapper à leurs poursuivants, ils sont équipés de nombreuses mitrailleuses. Par ex., pour le B-17 ce n’est pas moins d’une dizaine de mitrailleuses (entre 11 et 13 selon les versions), installées en tourelles ou sabords, dessus, dessous, devant, derrière, bref partout. Du coup, le bombardier est théoriquement capable de se défendre d’où que provienne l’attaquant (d’où le surnom de « forteresse volante »). Dans les faits, il y a bien quelques angles morts à exploiter, même s’ils se réduisent au fur et à mesure que les ingénieurs US améliorent leur bestiau. De surcroît, ces avions lourds étaient bien protégés : il ne suffisait pas d’une poignée de balles de mitrailleuses pour les abattre, il fallait souvent insister lourdement, tel le drageur sur la plage (avec le même manque de subtilité d’ailleurs), sauf que la demoiselle réplique au calibre 12.7 mm (ce qui serait une solution contre le harcèlement de rue). Et parfois, même avec des trous partout, un ou deux moteurs endommagés, l’avion continuait à voler.

B-17 en formation de vol
Vu de + près, un célèbre B-17, le ShooShooShoo Baby


Mais comme ce n’est pas suffisant, on a l’idée de faire voler les avions en formation, assez rapprochés pour qu’ils se protègent mutuellement, et appelés « box ». Souvent d’une dizaine d’appareils, cela faisait un ensemble compact, comprenant donc une centaine de mitrailleuses couvrant tout azimut. Ainsi, lorsque Hans, brave pilote de la Luftwaffe essaie d’approcher d’un box pour venir chatouiller des B-17, ce n’est plus deux ou trois mitrailleuses qu’il doit affronter, mais une dizaine voire plus, tirant depuis plusieurs angles. Sachant qu’un raid de bombardement comprend généralement plusieurs centaines d’engins, on a vite une idée de l’ampleur du bousin à affronter.

Un exemple de formation dit en « box »

L’idée des stratèges alliés est que, avec un tel potentiel, un raid de bombardement stratégique permettrait toujours de faire passer assez de bombardiers pour provoquer des dégâts considérables. Dans les faits, ça fonctionne, et un tel déploiement de force n’arrivera jamais à être arrêté totalement. Cependant, les pertes sont tout de même élevées : en moyenne, environ 5% de pertes définitives, et + d’avions endommagés. Et c’était davantage en 1942-1943, car les chasseurs alliés n’avaient pas assez d’autonomie pour escorter les bombardiers, qui devaient donc y aller tout seuls … (bon, seuls à plusieurs centaines quand même)
Un équipage US de B-17 devait assurer 25 missions de bombardement avant de rentrer au pays. Je vous laisse donc calculer, avec un taux de pertes de 5%, la probabilité de survivre aux 25 missions. Allez, je suis sympa et je calcule pour vous : environ 28%. Bref, c’est quand même pas super la joie, et il faut reconnaître le sacrifice de ces vaillants équipages.

Brême, ou la première sortie du Ye Olde Pub

Maintenant que vous voyez un peu mieux en quoi consiste un raid de bombardiers, revenons donc au 20 Décembre 1943. Ce jour ci, c’est la ville de Brême qui a gagné à la grande loterie de « on vient raser ton usine et/ou ta maison ». Sans doute pour faire cesser un tapage nocture animalier. Ou bien détruire des usines de fabrication de chasseurs. L’affaire commence mal : la ville est défendue par 250 canons antiaériens lourds, et sans doute de nombreux chasseurs allemands.
Ce raid est la première sortie du « Ye Olde Pub », un B-17 US, commandé par le second lieutenant Charlie Brown. Ce brave Charlie est un fermier de Virginie Occidentale qui, en lieu et place du maïs, doit semer des bombes. Et pour la première mission de l’équipage, ils ont une chance de dingue : ils sont placés sur les bords de la formation, soit la zone la plus vulnérable. Vulnérable au point que les pilotes alliés l’appelent la « purple heart corner » ; la « Purple Heart » étant la décoration remise aux blessés de guerre, voilà qui n’est guère réjouissant.
Le groupe de bombardiers s’approche de sa cible. Avant même le bombardement, le Ye Olde Pub se fait toucher par la flak (les canons antiaériens) : il perd un moteur, et un autre est sévèrement touché. L’avion parvient à larguer ses bombes, mais perd rapidement de la vitesse. Il commence à quitter la formation.
Pour le coup, c’est un peu comme un troupeau de bisons : si un animal quitte la sécurité relative du troupeau et se retrouve isolé, il est fort à parier que les prédateurs vont en profiter pour l’attaquer. Et en guise de prédateurs, le bombardier se retrouve bientôt attaqué par plusieurs chasseurs allemands. Ceux ci lui infligent de nouveaux dégâts : un autre moteur est touché, l’avion n’a plus que 40% de sa puissance initiale ; les systèmes de direction sont endommagés, réduisant la maniabilité ; une partie des mitrailleuses, sans doute mal lubrifiées, sont tombés en panne, il n’y en a plus que 3 de fonctionnelles (dont 2 de la tourelle dorsale, et 1 à l’avant). Ajouter à cela un mort, de nombreux blessés (dont Charlie lui même), et les doses de morphine ont gelées (à cet altitude, il fait -60°C, et il y a des trous un peu partout dans l’avion). Bref, c’est un peu le chaos à bord.

Franz Stigler, le gentleman chasseur

Pendant ce temps, un chasseur allemand se prépare à décoller. Son pilote est Franz Stigler, et le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas un bleu : il avait déjà 22 victoires à son actif (sachant qu’on est proclamé « as » à partir de 5 victoires). Il avait notamment combattu en Afrique du Nord. Où il a eu pour supérieur un certain Gustav Rödel, qui leur a appris les bonnes manières. Et notamment, ce n’est pas parce qu’on se bat pour les nazis qu’on doit faire n’importe quoi. Il leur avait formellement interdit de tirer sur les pilotes ennemis qui venaient de sauter en parachute (sous peine de les abattre lui même).
Quand Franz arrive au niveau du bombardier, il voit rapidement qu’il n’est plus vraiment en état de combattre ; il parvient même à distinguer les blessés à travers les trous de l’appareil. Il pourrait n’en faire qu’une bouchée. Mais se rappelant les mots de son ancien supérieur, il décide de ne pas achever l’appareil : il confiera par la suite que pour lui, vu l’état de l’engin, c’est comme s’ils étaient sous parachute.
Stigler s’approche, et fait signe au pilote de se poser sur une base allemande, ou bien de se détourner vers la Suède (alors neutre), où son équipage serait soigné et interné jusqu’à la fin du conflit. Cependant, dans le Ye Olde Pub, on ne comprend pas trop ce qui se passe, ni ce qu’il veut dire. Méfiant, Brown fait pointer les mitrailleuses de la tourelle dorsale en direction du chasseur, mais sans tirer : bref, juste lui faire comprendre de ne pas chercher des noises. L’Allemand comprend, et s’éloigne un peu … Mais décide de suivre le bombardier malgré tout, et d’assez près. Pourquoi me direz vous ? Et bien tout simplement pour s’assurer que la DCA allemande n’ouvrirait pas le feu dessus !
C’est donc une drôle d’escorte qui accompagne l’avion étrillé jusqu’à la côte, où il ne subit plus aucune attaque. Une fois la Mer du Nord atteinte, Franz salute une dernière fois l’équipage du bombardier, et fait demi tour.

Le B-17 parvient à retourner jusqu’à sa base. Lors du débriefing, Charlie Brown raconte cet évènement pour le moins inhabituel. Ses supérieurs lui expliquent que bon, c’est original mais il vaut mieux ne pas en parler au reste de l’unité. A vrai dire, ils ont eu peur que ses camarades ne prennent sympathie pour l’ennemi et deviennent moins combatifs. Des années plus tard, Brown déclarera : « Quelqu’un avait décidé qu’on ne pouvait pas être humain et voler dans un avion allemand ».
Quant à Stigler, il évita de parler de cette affaire à sa hiérarchie ; car plus qu’une simple réprimande, il risquait juste le peloton d’exécution.

De gauche à droite : Charlie Brown / Franz Stigler

Mais où est Charlie ? Et Franz ?

Après cet épisode singulier, Charlie Brown et son équipage continuèrent leur service. Il parvient à exécuter les 25 missions prévues, et survécut à la guerre. Par la suite, il rentra aux Etats Unis, puis se réengagea dans l’US Air Force, de 1949 à 1965, et prit sa retraite en 1972. Quant à Stigler, il survécut lui aussi à la guerre. Après celle ci, il émigra au Canada, et devint homme d’affaires.

Notre histoire aurait pu s’arrêter là ; mais elle n’est pas finie ! En 1986, Brown participe à un rassemblement de pilotes vétérans de la 2e guerre mondiale. On lui demande alors de raconter un souvenir marquant de son service. Après quelques instants de réflexion, il raconte cet incident. Et à ce moment, il décide de retrouver ce pilote de chasse allemand qui l’a épargné. Il fouille dans les archives américaines et ouest allemandes ; il publie une lettre dans une revue d’anciens pilotes du conflit mondial. Et quelques mois plus tard, il reçoit une réponse de Stigler, vivant alors au Canada, et qui déclara être ce pilote.
Les deux discutèrent alors par téléphone : Stigler décrivant les évènements (notamment son « salut » à la séparation), Brown eut la confirmation qu’il avait retrouvé le bon pilote. Les anciens ennemis se rencontrèrent alors, en 1990, et devinrent rapidement amis. Amitié qui dura jusqu’à leur mort, en 2008 (à quelques mois d’écart).

Les deux même, quelques décennies plus tard …

Cet « incident » est le sujet de la chanson « No bullets fly » du groupe de métal Sabaton. Même si méconnu, il est un vibrant rappel que même dans un conflit meurtrier, où la haine a été exacerbée de part et d’autre, la compassion prend parfois le dessus.

Pour aller + loin :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Incident_de_Charlie_Brown_et_Franz_Stigler

Chanson « No bullets fly » de Sabaton

Sources des images : Wikipédia, domaine public