Le kamikaze russe qui a survécu (4 fois)

Quand on évoque « avion suicide » et « 2e guerre mondiale », on pense généralement aux Japonais et à leurs kamikazes (« vent divin » dans la langue de Naruto). En effet, nos braves amis du pays du Soleil Levant, sentant l’aigre odeur de la défaite approcher, se dirent que la meilleure chose à faire, c’était d’envoyer la fine fleur de leur jeunesse s’écraser sur les navires américains, en se disant qu’à un moment les Yankees en auraient marre et rentreraient chez eux. Bon dis comme ça, ça a l’air très con. Et ça l’a été : les attaques suicides ont davantage eu un impact moral que stratégique. Mais cela répondait à deux logiques : culturelle (bushi do, le combat jusqu’à la mort etc.) et logistique : coupé de ses approvisionnements en pétrole, le Japon ne pouvait plus entraîner convenablement ses pilotes. Du coup, comme ça n’a pas marché, ils ont changé de technique et tentent désormais de corrompre notre jeunesse à coups d’orgies de tentacules (en bousillant au passage leur jeunesse, comme quoi y’a une certaine constance).

Ce qui est mois connu, c’est que certains pilotes ont parfois écrasé – volontairement – leurs avions … sur d’autres avions. La plupart du temps, l’idée était de crasher un chasseur sur un appareil plus gros (genre transporteur ou bombardier), ce qui est plus facile (le premier étant plus agile, le deuxième constituant une cible assez grosse), et a plus de valeur stratégique. Ce n’était pas spécialement nouveau, puisque les premiers abordages aériens (ou éperonnages aériens – ce sont les noms officiels de cette technique) ont eu lieu durant la première guerre mondiale (donc finalement, c’est aussi vieux que le combat aérien lui même). Les soviétiques, qui sont pas les derniers dans l’art de la déconne, ont même donné un nom particulier à cette attaque : le « taran » (littéralement, bélier en russe, assez explicite).

Une illustration d’un taran en 1914, pratiqué par un voltigeur russe

La comparaison avec nos amis nippons s’arrête là, puisque dans le cas de l’abordage aérien, le sacrifice du pilote n’est pas automatique. En effet, celui ci a une petite chance d’en réchapper, puisqu’il peut sauter de l’appareil. Autant dire que les probabilités de survie sont tout de même très réduites. Déjà, pour sauter en parachute d’un chasseur de l’époque, il fallait en vouloir : pas de siège éjectable, il faut donc se détacher de son siège, ouvrir la verrière, monter par dessus le rebord et sauter, le tout d’un avion volant à 400-500 km/h, parfois en feu, puis à ouvrir son parachute. A cela, il faut ajouter qu’on ne peut sauter qu’au dernier moment (il faut maintenir l’aéronef dans la bonne direction pour augmenter les chances de collision), mais que si l’impact est trop fort, votre appareil peut exploser.

Autre illustration, cette fois d’un chasseur allemand percutant un bombardier américain

Pourquoi en venir à une telle tactique ? En combat aérien, il n’est pas rare de tomber à court de munitions (l’emport est limité, et difficile de recharger dans les airs), ou de se retrouver trop endommagé pour rentrer à la base. Dans ce cas, plutôt que de sauter en parachute, pourquoi ne pas entraîner un ennemi avec soi ? Si on a des exemples d’utilisation de cette technique chez de nombreux belligérants, les soviétiques sont ceux qui l’ont le plus mis en avant (et sans doute, le plus utilisée). A cela une raison idéologique (glorification du sacrifice individuel pour la cause commune), mais également technique. Au début du conflit, les forces aériennes soviétiques disposent d’une grosse quantité de chasseurs, certes peu performants mais disponibles en nombre. Face aux chasseurs allemands ils se retrouvent inférieurs, mais ils disposent d’une hélice en métal. Or, si de nombreux avions possèdent des ailes et carlingues en métal, certains organes de direction (gouvernes) sont encore en toile et bois. L’idée est donc d’utiliser le taran pour hacher ces parties faibles. Ou, en dernier ressort, se prendre plusieurs tonnes dans la tête est souvent fatal pour un avion.

Pourtant, nous en venons à notre héros du jour : Boris Ivanovitch Kobzan. Avec un tel nom, forcément : il est russe. Mais sa particularité, c’est d’être le champion toute catégorie du « taran ». En effet, non seulement il a obtenu le plus grand nombre de victoires (4) avec cette attaque spéciale, mais il a également réussi à survivre … à chaque fois. Autant dire que le gars peut jouer à Xcom sans trop craindre la RNG.

Le gars a même eu droit à ses timbres

Pour la petite anecdote, la technique a tellement impressionné l’US Air Force que, durant les tests sur les premiers avions à réaction, ils avaient imaginé un appareil dédié à cette forme de combat. Il ressemblait à un gros boomerang de métal, et devait réussir à « trancher » les appareils ennemis. Avec la généralisation des appareils à réaction et les premiers missiles AA guidés, l’idée s’avéra merdique et ne dépasse pas le stade du prototype. Malheureusement, j’ai oublié le nom de ce merveilleux appareil, donc je ne pourrai pas vous le donner.

Pour en apprendre plus :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Taran
http://les-avions-de-legende.e-monsite.com/pages/anecdotes-aeriennes/l-attaque-taran.html

Source des images : Wikipédia

7, 8 et 9 Mai 1945 : késako ?

8 Mai 1945. Dans la nuit, un peu avant minuit, se réunissent à Karlshorst, banlieue berlinoise, des représentants militaires des Alliés, de l’URSS et de l’Allemagne. Pour cette dernière, c’est le Generalfeldmarschall Keitel, commandant en chef de la Wehrmacht, qui a fait le déplacement. On l’invite, un peu sous la contrainte, à signer l’acte de capitulation du 3e Reich. Moment historique, dont la date est désormais synonyme de commémoration ou de jour férié en Occident.
Et pourtant … la guerre en Europe a officiellement pris fin le 7 Mai. Quant à la Russie, et de nombreux autres pays de l’ancien bloc de l’Est, le « Jour de la Victoire » est célébré le … 9 Mai.
7, 8 et 9 Mai 1945 : qu’est ce que sont finalement ces trois dates ? Voyons cela ensemble.

Tout commence le 30 Avril. Hitler est réfugié dans son bunker à Berlin, en cours d’invasion par les Soviétiques. Cette fois, il en a marre : la guerre est perdue, tout ça à cause des généraux qui n’ont pas réussi à appliquer ses plans pourtant géniaux (selon lui), une bonne partie de ses proches se disputent déjà le pouvoir. Il décide donc de mettre un point final à cette histoire, et une balle dans sa tête. Il se suicide avec sa femme, Eva Braun (rappelons qu’ils sont jeunes mariés : ils se sont épousés la veille – le film « La chute » aurait pu s’appeler « 1 mariage puis 1 enterrement »).
Mais comme il ne veut pas que ce gros naze de Göring, ou ce petit fourbe d’Himmler en profitent pour prendre la place vacante, il rédige auparavant son testament politique, où il nomme notamment celui qui doit être son successeur à la tête de ce qu’il reste de l’état allemand. Ce sera le grand amiral Karl Dönitz, chef de la Kriegsmarine depuis 1943, qui n’en demandait pas tant. C’est en réalité l’un des rares responsables que Hitler considérait comme étant toujours à peu près compétent et fidèle. Il forme alors le gouvernement de Flensbourg, qui doit gérer ce qu’il reste du Reich.

Et justement, qu’en reste t il, de l’Allemagne Nazie ? Pas grand chose : seul entre un tiers et un quart du pays est toujours sous contrôle. La capitale elle même est encerclée, et largement occupée par l’armée rouge. Dans les territoires occupés : tient encore la Norvège (relativement épargnée), le Danemark (plus pour longtemps), la moitié de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie (Prague est sur le point de se révolter). Quant à ses alliés, c’est également fini : la Hongrie est battue, et ce sera bientôt le tour de la République sociale italienne (dans le Nord de l’Italie actuelle) – Mussolini est mort le 28 Avril, fusillé par des partisans. L’armée est en déroute, les forces aériennes n’ont presque plus de pilotes (ils n’ont plus de carburant non plus de toute façon), les villes en ruines, il n’y a que la marine qui tient, et encore … En guise de Reich millénaire, Dönitz reçoit un beau paquet d’emmerdes. Il n’y a désormais plus aucun espoir, et il le sait.

Le grand amiral Karl Dönitz


Revient alors une vieille idée : celle de la paix séparée. L’idée est que Anglais et Américains n’aiment pas beaucoup les rouges, alors après tout : pourquoi ne pas s’allier contre eux, afin d’aller taper du bolchévique ? Vieille idée, car celle ci date tout de même de 1941 : un certain Rudolf Hess, compagnon de longue date de Hitler, décide tout seul d’aller au Royaume Uni, après avoir volé un chasseur, pour négocier la paix. Autant le préciser : ça ne marchera pas, et cet « incident » a été mis sur le compte de la santé mentale de Hess. Le principal obstacle à cette paix séparée, c’était Hitler lui même : il était persuadé de pouvoir vaincre sur les deux fronts, ou du moins pouvoir pousser les Occidentaux à négocier dans une position qui lui serait favorable. La suite, on la connait.
Il n’empêche : cette idée de pouvoir s’entendre avec les Alliés, pour ensuite aller gaiement tous ensemble taper du communiste persistera tout le conflit, et parmi les plus hautes instances du pays. C’était notamment l’un des objectifs des responsables de la tentative de coup d’état de Juillet 1944 : écarter Hitler et les SS, pouvoir négocier à l’Ouest et mieux taper à l’Est. Dönitz, lui, s’y est toujours refusé, mais principalement car Hitler y était opposé. Maintenant que le Führer est mort, il ne peut plus vraiment s’opposer à quoi que ce soit.

Le nouveau patron de l’Allemagne contacte les Alliés, pour voir si y’a moyen de moyenner. Ce qu’il ne sait pas, c’est que le sort du pays a déjà été décidé, et depuis longtemps : Britanniques, Américains et Soviétiques se sont en effet mis d’accord pour une capitulation totale, sans conditions (rappelez vous, j’en ai parlé dans un article précédent). Il comprend rapidement que c’est peine perdue. Il change alors d’objectif : tout doit être fait pour que le maximum de troupes puissent se rendre à l’Ouest, plutôt qu’aux soviétiques. En effet, si les Alliés respectent plutôt bien les conventions relatives aux prisonniers, l’on redoute que les peuples de l’Est (qui ont souffert bien plus de l’occupation allemande, rappelons le), ne se montrent moins cléments : exécution des prisonniers ou déportation en Sibérie (ce qui sera effectivement le sort de beaucoup d’entre eux).


Pendant une bonne semaine, il transfère autant de soldats et de civils que possible sur le front de l’Ouest, n’assurant qu’une défense minimale face aux offensives de l’armée rouge. Ce qu’il reste de la marine évacue tout ce qu’elle peut, et Dönitz envoie même un pilote de la Luftwaffe tenter de négocier un accord partiel avec les Américains : en gros, laissez la chasse allemande tranquille, afin qu’on se défende des Russkofs, et on ne vous attaquera pas. Eisenhower répondra laconiquement « no », et ce car il avait un certain savoir vivre (et insulter des mamans, c’est pas bien). Malgré quelques déconvenues, cela fonctionne tant et si bien que les Soviétiques ne feront qu’un tiers des prisonniers de ce qui reste de l’armée allemande (alors que pourtant, durant le conflit, ils ont affronté la plus grosse partie de celle ci).

Malgré tout, la situation devient intenable, et Dönitz doit se rendre à l’évidence (et tout court également). Il envoie Alfred Jödl, chef des opérations à l’OKW (Oberkommando des Wehrmacht, le haut commandement de l’armée allemande), soit le n°2 des instances militaires. Celui ci se rend … à Reims, où se trouve à ce moment le quartier général interallié sur le front de l’Ouest. Tant qu’à se rendre, autant faire un dernier pied de nez aux Soviétiques. Il signe l’acte de capitulation le 7 Mai, à 2h41. Pour les Alliés, c’est le general Bedell-Smith, chef d’état major de Eisenhower, qui signe. Pour les soviétiques, c’est plus compliqué : le seul gradé présent à Reims à ce moment est le général Ivan Sousloparov. C’est le commandant de la liaison militaire entre l’URSS et les Alliés (en gros, une mission mi-diplomatique, mi-militaire, mais sans troupes). Celui ci est bien embêté : il n’a pas les moyens de contacter Moscou dans le temps imparti, il n’est pas bien sûr d’avoir l’autorité nécessaire pour signer un document d’une telle importance. Il décide finalement de son propre chef de signer l’acte de capitulation. On contacte au dernier moment le général français François Sevez, en qualité de simple témoin.
Si les signataires, pour les Alliés, sont essentiellement des représentants, ils ont l’autorité nécessaire pour le faire, et la capitulation est tout à fait valide. Elle prévoir notamment l’arrêt de tous les combats pour le 8 Mai, à 23h01. L’affaire est donc entendue, la capitulation valide.

Alfred Jödl, signant l’acte de capitulation du 7 Mai 1945

Mais Staline ne va pas l’entendre de cette oreille. Il devient tout rouge (ce qui est normal pour un communiste). On est en train de lui voler « sa » victoire. Il va contacter le commandement allié pour demander que l’acte de Reims ne soit considéré que comme un préliminaire. Il insiste pour qu’un membre du haut commandement soviétique soit présent, et non un simple second couteau. Et tant qu’à refaire les choses, autant les faire bien : la signature aura lieu à Berlin, avec des commandants éminents des différents belligérants. Après tout, ce n’est pas impossible : la fin des combats n’est prévu que pour le 8 Mai durant la nuit, on a donc le temps d’organiser ça tout bien.
Autre problème : si l’acte de capitulation du 7 Mai a été rédigé dans 4 langues (anglais, russe, allemand et français), il est précisé que seule la version anglaise fait foi. Intolérable également, l’acte sera remanié pour y inclure l’acte en russe comme acte de référence. A vrai dire, cela est possible car dans l’acte original, il était stipulé que ce dernier pouvait être modifié ultérieurement. C’est pas comme si les Allemands avaient le choix de toute façon.

Tant qu’à refaire, autant faire en mieux : les soviétiques vont prévoir une signature aux petits oignons, avec un cérémonial comme ils savent le faire. On prévoit également comme signataires du beau monde : pour les Soviétiques, ce sera le maréchal Joukov, qui signera au nom du haut commandement. En représentant du commandement suprême interallié, le air chief marshal Tedder (équivalent à un général d’armée aérienne). Et en qualité de témoin, le général de Lattre de Tasigny pour la France (commandant de la 1ere armée française), et le général Spaatz pour les Etats Unis (commandant des forces aériennes stratégiques). Du côté allemand, on fait venir le maréchal Keitel, le chef du commandement suprême de l’armée allemande.

La signature du 8 Mai, par le maréchal Keitel

Ainsi, la véritable capitulation a bien eu lieu le 7 Mai 1945. Cependant, la signature du 8 Mai, obtenue suite à un caprice du petit père des peuples, est restée, nettement plus prestigieuse.
Mais du coup : pourquoi le 9 Mai chez nos amis slaves ? Tout simplement à cause … du décalage horaire ! La signature a eu lieu peu avant minuit, heure d’Europe centrale. Mais avec le décalage horaire, la capitulation a été enregistrée le 9 Mai, vers 1h du matin. C’est donc à cette date que Moscou a célébré la fin de la guerre en Europe, et pour cela que le « Jour de la Victoire », et son défilé militaire, ont lieu désormais à cette date.

Donc si vous souhaitez vous plaindre que le 8 Mai cette année, est tombé un Samedi, comme le premier Mai, il vous faut accuser Staline. Sans quoi, vous auriez eu un jour chômé Vendredi.

Pour en apprendre plus :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Actes_de_capitulation_du_Troisi%C3%A8me_Reich

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La crise des obus de 1915

Aujourd’hui on va parler d’une crise qui n’a pas été anticipé. De responsables qui n’ont pas su la préparer, constituer des stocks ou des filières de production. Et du coup, au bout d’un temps assez bref, on se retrouve à court. L’histoire propagée par des journaux avides de scoops, et qui font des émules dans l’opinion publique, réclamant des têtes (qui tombent … parfois).
Bien entendu, je parle de la crise des obus de 1915. Bien sûr, toute ressemble avec une crise plus récente ne serait qu’une facétie de l’Histoire.

Tout commence en 1914. Cette année là, les Européens décident qu’il est grand temps d’aller joyeusement se planter du fer dans le bidou. Et vas y qu’on est les meilleurs, d’abord nous notre symbole ce sont trois bonasses, alors que vous votre patron c’est un gros moustachu ; ach, z’est pas très chentil de ze moquer de notre kaiser, fiens là qu’on te gasse la tronchje, ezpèze de démocrate ! Des arguments de haut vol s’il en est.

Triple entente vs triple alliance


Cette guerre, tout le monde l’attendait plus ou moins, certains la souhaitaient même (ils la mettaient sur la liste pour Saint Nicolas – le père Noël n’ayant pas commencé son service à ce moment). Mais au final, personne n’y était vraiment préparé. A part les Allemands (encore eux, damned !). En effet, nos brave teutons, soucieux de ne pas déroger à leur réputation d’excellents organisateurs, avaient prévu une guerre moderne (pour l’époque) : artillerie conséquente (notamment lourde), et surtout stocks de munitions et filières d’approvisionnement efficaces.

Tout le monde (y compris les Allemands pour le coup) avait prévu une guerre courte : avant Noël 1914 c’était fini, on serait de retour à la maison. La France avait fait le pari d’une guerre de mouvement, comme en 1870 (caramba ! encore raté). La Russie était un pays encore très rural, son armée, quoique très nombreuse était en cours de modernisation (on avait environ 1 fusil pour 2 soldats). Quant au Royaume Uni, c’est encore mieux : pas de conscription, la guerre on a pas vraiment envie d’y aller, mais là les Allemands ont envahi la Belgique qu’on est censé garantir, donc bon, on y va quand même. (note : pour les autres belligérants, je n’ai pas spécialement de données, mais il semblerait que ce n’était guère plus brillant)
Sauf qu’au bout de quelques mois, le front Ouest se stabilise, la guerre de mouvement est finie, on entre dans l’ère de la guerre des tranchées. Nouveau type de guerre, nouvelle tactique : désormais, avant de monter à l’assaut on tartine les lignes ennemies avec force quantité d’obus, qui, en retour, nous en rebalance tout autant. Ce qui est bien, mais nécessite cependant une chose : des munitions, beaucoup. Or, sur ce point, le Royaume-Uni et la France vont vite se retrouver dépassés.

Le scandale part d’une petite phrase. Nous sommes en Mai 1915, durant la bataille de l’Artois : attaque franco-britannique, qui bien sûr se voulait décisive mais, malgré quelques succès, ne parviendra pas à rompre le front. Un journaliste du Times interroge le commandant britannique, Sir John French (ça ne s’invente pas), et lui demande les causes de l’échec. Ce dernier, ne voulant pas reconnaître ses erreurs, déclare : « nous sommes tombés à court de munitions ». Ce qui est partiellement vrai : par ex. à Neuve Chapelle, le bombardement préliminaire a été raccourci à cause d’un stocks de munitions « faible » (notion toute relative : l’artillerie britannique tirera tout de même + de 200 000 obus).
Quoi qu’il en soit, la remarque fait l’effet d’une bombe au Royaume-Uni. Le Times titre : « The shell scandal » (le scandale des munitions). Les autres journaux en rajoutent une couche. On accuse le gouvernement d’avoir mal préparé le pays, l’artillerie se retrouvant à court d’obus en à peine quelques mois de conflit. Ceci, ajoutés à d’autres débâcles (les Dardanelles notamment), finit par provoquer la chute du gouvernement, remplacé par un gouvernement de coalition. En France, l’histoire fait moins d’émules, mais le même problème se pose. Il faut augmenter la production, non seulement d’obus, mais de tout : du fusil au canon lourd, en passant par les nouvelles armes (bombes pour avions, obus à gaz, pour mortiers, balles de mitrailleuses, …).

Jusque là, la production d’armes et munitions était assurée par des arsenaux d’état. Pour démultiplier les capacités productives, les gouvernements se tournent vers l’industrie privée. Cependant, vu qu’on veut pas non plus les laisser faire n’importe quoi, et pour assurer une coordination nécessaire, on va créer un ministère des munitions, aux prérogatives étendues : de l’approvisionnement des matières premières à l’acheminement dans les dépôts, en passant par le contrôle qualité, les filières de transport, et le recyclage des douilles usagées.
Ces organisations vont monter en puissance, et avoir un impact considérable, non seulement pour les pays concernés, mais aussi pour le monde entier. Des industries diverses sont converties (et notamment, l’industrie automobile – on va y revenir). Les hommes étant au front, on va faire appel à la main d’œuvre féminine (les fameuses « munitionnettes »). Les conséquences sont également sociales : le droit de grève est interdit dans les usines d’armement, la démission sans consentement de l’employeur, parfois il est même interdit de s’asseoir ! En revanche, on s’intéresse aux risque professionnels, à la santé des travailleurs (un ouvrier malade ça travaille moins bien il paraît …), et des progrès sont enregistrés de ce coté.

Des ouvrières anglaises de l’industrie des munitions


Le succès va être progressif, mais réel. Au début, il faut simplifier les procédures de fabrication, former les ouvriers, construire les locaux, acheter les machines, … Cela prend du temps, la qualité en pâtit : presque un obus sur 5 s’avère être défectueux, n’explose pas ou au mauvais moment (souvent, dans le fût du canon, ce qui est préjudiciable aux pauvres artilleurs qui sont à côté). Mais en quelques mois, les problèmes sont résolus et la production explose (au bon sens du terme). On dispose enfin d’assez de matériel pour rivaliser avec les boches.

Un stock d’obus britannique

Et une fois la guerre finie ? Même si les besoins militaires chutent, les conséquences seront durables. L’industrie a profité de sa réorganisation pour devenir plus productive (et notamment, la production automobile). Les soviétiques disaient « quand on sait produire un tracteur, on sait produire un char » ; 30 ans avant, l’inverse s’est révélée tout autant exacte. Pour les obus, on avait besoin de nitrates, qui entraient dans la composition des explosifs ; ils seront utilisés dans la production d’engrais. Et l’industrie chimique, et ses gaz de combat ? Elle va désormais combattre … les insectes.
Prenons maintenant un exemple, de quelqu’un de pas très connu : André Citroën. A l’époque, ce monsieur est avant tout un ingénieur mécanique, et un industriel modeste. Mais André, il a des idées, surtout depuis qu’il a visité les usines d’un certain Henry Ford. Lorsqu’il est mobilisé dans l’artillerie, il constate vite qu’on manque de munitions. Et quand la crise éclate, il en profite : il va voir des responsables de l’armée, et leur dit « filez moi de la thune, je vous filerai des obus ». Soit, banco dit le général responsable de l’artillerie. Il se met au travail. En + de ce que lui a donné l’état, il emprunte de l’argent un peu partout, famille, amis, banques. Il achète des terrains quai de Javel, à Paris, pour agrandir son usine, qu’il fait relier à la voie ferrée à ses frais. Il fait construire avec des matériaux simples et bons marchés, comme de la tôle ondulée. Il se fournit également en machines, notamment des presses industrielles américaines.

Usine Citroën, quai de Javel


Et il embauche : des ouvriers démobilisés, mais aussi des femmes, jusqu’à 50% de la main d’œuvre. Les équipes travaillent jour et nuit, jusqu’à 11h par jour, Dimanche compris. Le règlement intérieur est strict, il est même écrit « Défense de s’asseoir. Défense de causer. Défense de faire grève ». Cependant, il n’est pas indifférent au sort de ses employés : il fait construire une cantine qui sert 3 500 repas, les ateliers disposent d’une pouponnière (on parlerait de « crèche » de nos jours), de services médicaux, et même d’une coopérative proposant aliments, charbon, vêtements et autres produits de première nécessité. Pour l’époque, c’était novateur, même si pas désintéressé.
Comme partout ailleurs, cela prend du temps, mais le résultat finit par arriver. En 1916, il produit environ 10 000 obus/jour, pour finir à un maximum de 50 000 obus/jour. Difficile de se représenter ce que cela fait, mais pour comparaison, au début de la guerre les arsenaux français en produisent environ 13 000/jour. Au total, pour toute la guerre, les usines Citroën vont fournir 26 millions d’obus. Ce qui est pas mal (mais en fait pas tant que ça, toujours par comparaison, à Verdun Français et Allemands se sont échangés 53 millions d’obus).
Et après guerre ? Notre bon Citroën a gagné beaucoup d’argent, et il a prévu le coup : il peut enfin mettre ses idées en œuvre pour l’industrie automobile. L’usine quai de Javel n’est pas démantelée, mais reconvertit pour produire des automobiles. Il faut remplacer les chevaux morts durant le conflit, et quoi de mieux qu’un engin motorisé ? La production est tellement importante que la France produira en 1919 plus de voitures que les Etats Unis ou l’Allemagne. En Janvier, André Citroën annonce un nouveau modèle moitié moins cher que le modèle le moins cher du marché ! Paris devient la capitale de l’automobile. Sans entrer dans les détails, la marque aux deux chevrons connaitra des succès, des échecs, pour finalement devenir le poids lourd que l’on connaît aujourd’hui.

Donc la prochaine fois qu’on vous parlera d’une crise équivalente, et qu’on vous sortir tout un tas de solutions, vous pourrez dire que la dernière fois, on s’en est sorti avec un savant mélange de contrôle étatique, d’initiatives privées, d’assouplissements sociaux et en parallèle de nouveaux droits, et que cela a fini par l’émergence de nouveaux géants industriels. Et bien entendu, l’état a même trouvé le moyen de regagner une partie de l’argent qu’il avait dépensé, avec un impôt exceptionnel sur les bénéfices de guerre. Malin.

Pour aller + loin :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Crise_des_obus_de_1915
https://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Citro%C3%ABn
https://fr.wikipedia.org/wiki/Contribution_exceptionnelle_sur_les_b%C3%A9n%C3%A9fices_de_guerre (notre talent national pour créer de nouveaux impôts)
https://www.passionnement-citroen.com/post/histoire-citroen-l-usine-du-quai-de-javel

Sources des images : Wikipédia, blog https://www.passionnement-citroen.com

« Incident » de Charlie Brown et Franz Stigler

Souvent, l’Histoire militaire consiste en des individus qui s’écharpent joyeusement à coups d’objets en métal dans la bidoche. Mais parfois, non : d’un coup, les ennemis d’un jour décident que stop, pour cette fois on va passer son tour, et faire preuve de compassion. Nous allons aujourd’hui parler d’un de ces moments, avec l’incident de Charlie Brown et Franz Stigler.

Tout commence par un raid classique de bombardiers

Nous sommes le 20 décembre 1943. Cela fait déjà plusieurs années que Britanniques puis Américains essayent d’expliquer aux Allemands que la guerre, c’est pas bien. Et pour ce faire, larguent de généreuses quantités de bombes sur les usines et les villes allemandes. Si la RAF procède aux bombardements de nuit (c’est plus difficile d’abattre un avion que vous ne voyez pas …), l’USAF pose ses big balls sur la table, et opte pour le bombardement de jour. Cela dit, les commandants n’étant pas des bourrins sans cervelle (si si), ils avaient bien conscience que sans mesures adaptées, les pertes seraient lourdes.
Déjà, les bombardiers n’étaient pas sans défense face aux chasseurs. N’étant pas assez manoeuvrables pour échapper à leurs poursuivants, ils sont équipés de nombreuses mitrailleuses. Par ex., pour le B-17 ce n’est pas moins d’une dizaine de mitrailleuses (entre 11 et 13 selon les versions), installées en tourelles ou sabords, dessus, dessous, devant, derrière, bref partout. Du coup, le bombardier est théoriquement capable de se défendre d’où que provienne l’attaquant (d’où le surnom de « forteresse volante »). Dans les faits, il y a bien quelques angles morts à exploiter, même s’ils se réduisent au fur et à mesure que les ingénieurs US améliorent leur bestiau. De surcroît, ces avions lourds étaient bien protégés : il ne suffisait pas d’une poignée de balles de mitrailleuses pour les abattre, il fallait souvent insister lourdement, tel le drageur sur la plage (avec le même manque de subtilité d’ailleurs), sauf que la demoiselle réplique au calibre 12.7 mm (ce qui serait une solution contre le harcèlement de rue). Et parfois, même avec des trous partout, un ou deux moteurs endommagés, l’avion continuait à voler.

B-17 en formation de vol
Vu de + près, un célèbre B-17, le ShooShooShoo Baby


Mais comme ce n’est pas suffisant, on a l’idée de faire voler les avions en formation, assez rapprochés pour qu’ils se protègent mutuellement, et appelés « box ». Souvent d’une dizaine d’appareils, cela faisait un ensemble compact, comprenant donc une centaine de mitrailleuses couvrant tout azimut. Ainsi, lorsque Hans, brave pilote de la Luftwaffe essaie d’approcher d’un box pour venir chatouiller des B-17, ce n’est plus deux ou trois mitrailleuses qu’il doit affronter, mais une dizaine voire plus, tirant depuis plusieurs angles. Sachant qu’un raid de bombardement comprend généralement plusieurs centaines d’engins, on a vite une idée de l’ampleur du bousin à affronter.

Un exemple de formation dit en « box »

L’idée des stratèges alliés est que, avec un tel potentiel, un raid de bombardement stratégique permettrait toujours de faire passer assez de bombardiers pour provoquer des dégâts considérables. Dans les faits, ça fonctionne, et un tel déploiement de force n’arrivera jamais à être arrêté totalement. Cependant, les pertes sont tout de même élevées : en moyenne, environ 5% de pertes définitives, et + d’avions endommagés. Et c’était davantage en 1942-1943, car les chasseurs alliés n’avaient pas assez d’autonomie pour escorter les bombardiers, qui devaient donc y aller tout seuls … (bon, seuls à plusieurs centaines quand même)
Un équipage US de B-17 devait assurer 25 missions de bombardement avant de rentrer au pays. Je vous laisse donc calculer, avec un taux de pertes de 5%, la probabilité de survivre aux 25 missions. Allez, je suis sympa et je calcule pour vous : environ 28%. Bref, c’est quand même pas super la joie, et il faut reconnaître le sacrifice de ces vaillants équipages.

Brême, ou la première sortie du Ye Olde Pub

Maintenant que vous voyez un peu mieux en quoi consiste un raid de bombardiers, revenons donc au 20 Décembre 1943. Ce jour ci, c’est la ville de Brême qui a gagné à la grande loterie de « on vient raser ton usine et/ou ta maison ». Sans doute pour faire cesser un tapage nocture animalier. Ou bien détruire des usines de fabrication de chasseurs. L’affaire commence mal : la ville est défendue par 250 canons antiaériens lourds, et sans doute de nombreux chasseurs allemands.
Ce raid est la première sortie du « Ye Olde Pub », un B-17 US, commandé par le second lieutenant Charlie Brown. Ce brave Charlie est un fermier de Virginie Occidentale qui, en lieu et place du maïs, doit semer des bombes. Et pour la première mission de l’équipage, ils ont une chance de dingue : ils sont placés sur les bords de la formation, soit la zone la plus vulnérable. Vulnérable au point que les pilotes alliés l’appelent la « purple heart corner » ; la « Purple Heart » étant la décoration remise aux blessés de guerre, voilà qui n’est guère réjouissant.
Le groupe de bombardiers s’approche de sa cible. Avant même le bombardement, le Ye Olde Pub se fait toucher par la flak (les canons antiaériens) : il perd un moteur, et un autre est sévèrement touché. L’avion parvient à larguer ses bombes, mais perd rapidement de la vitesse. Il commence à quitter la formation.
Pour le coup, c’est un peu comme un troupeau de bisons : si un animal quitte la sécurité relative du troupeau et se retrouve isolé, il est fort à parier que les prédateurs vont en profiter pour l’attaquer. Et en guise de prédateurs, le bombardier se retrouve bientôt attaqué par plusieurs chasseurs allemands. Ceux ci lui infligent de nouveaux dégâts : un autre moteur est touché, l’avion n’a plus que 40% de sa puissance initiale ; les systèmes de direction sont endommagés, réduisant la maniabilité ; une partie des mitrailleuses, sans doute mal lubrifiées, sont tombés en panne, il n’y en a plus que 3 de fonctionnelles (dont 2 de la tourelle dorsale, et 1 à l’avant). Ajouter à cela un mort, de nombreux blessés (dont Charlie lui même), et les doses de morphine ont gelées (à cet altitude, il fait -60°C, et il y a des trous un peu partout dans l’avion). Bref, c’est un peu le chaos à bord.

Franz Stigler, le gentleman chasseur

Pendant ce temps, un chasseur allemand se prépare à décoller. Son pilote est Franz Stigler, et le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas un bleu : il avait déjà 22 victoires à son actif (sachant qu’on est proclamé « as » à partir de 5 victoires). Il avait notamment combattu en Afrique du Nord. Où il a eu pour supérieur un certain Gustav Rödel, qui leur a appris les bonnes manières. Et notamment, ce n’est pas parce qu’on se bat pour les nazis qu’on doit faire n’importe quoi. Il leur avait formellement interdit de tirer sur les pilotes ennemis qui venaient de sauter en parachute (sous peine de les abattre lui même).
Quand Franz arrive au niveau du bombardier, il voit rapidement qu’il n’est plus vraiment en état de combattre ; il parvient même à distinguer les blessés à travers les trous de l’appareil. Il pourrait n’en faire qu’une bouchée. Mais se rappelant les mots de son ancien supérieur, il décide de ne pas achever l’appareil : il confiera par la suite que pour lui, vu l’état de l’engin, c’est comme s’ils étaient sous parachute.
Stigler s’approche, et fait signe au pilote de se poser sur une base allemande, ou bien de se détourner vers la Suède (alors neutre), où son équipage serait soigné et interné jusqu’à la fin du conflit. Cependant, dans le Ye Olde Pub, on ne comprend pas trop ce qui se passe, ni ce qu’il veut dire. Méfiant, Brown fait pointer les mitrailleuses de la tourelle dorsale en direction du chasseur, mais sans tirer : bref, juste lui faire comprendre de ne pas chercher des noises. L’Allemand comprend, et s’éloigne un peu … Mais décide de suivre le bombardier malgré tout, et d’assez près. Pourquoi me direz vous ? Et bien tout simplement pour s’assurer que la DCA allemande n’ouvrirait pas le feu dessus !
C’est donc une drôle d’escorte qui accompagne l’avion étrillé jusqu’à la côte, où il ne subit plus aucune attaque. Une fois la Mer du Nord atteinte, Franz salute une dernière fois l’équipage du bombardier, et fait demi tour.

Le B-17 parvient à retourner jusqu’à sa base. Lors du débriefing, Charlie Brown raconte cet évènement pour le moins inhabituel. Ses supérieurs lui expliquent que bon, c’est original mais il vaut mieux ne pas en parler au reste de l’unité. A vrai dire, ils ont eu peur que ses camarades ne prennent sympathie pour l’ennemi et deviennent moins combatifs. Des années plus tard, Brown déclarera : « Quelqu’un avait décidé qu’on ne pouvait pas être humain et voler dans un avion allemand ».
Quant à Stigler, il évita de parler de cette affaire à sa hiérarchie ; car plus qu’une simple réprimande, il risquait juste le peloton d’exécution.

De gauche à droite : Charlie Brown / Franz Stigler

Mais où est Charlie ? Et Franz ?

Après cet épisode singulier, Charlie Brown et son équipage continuèrent leur service. Il parvient à exécuter les 25 missions prévues, et survécut à la guerre. Par la suite, il rentra aux Etats Unis, puis se réengagea dans l’US Air Force, de 1949 à 1965, et prit sa retraite en 1972. Quant à Stigler, il survécut lui aussi à la guerre. Après celle ci, il émigra au Canada, et devint homme d’affaires.

Notre histoire aurait pu s’arrêter là ; mais elle n’est pas finie ! En 1986, Brown participe à un rassemblement de pilotes vétérans de la 2e guerre mondiale. On lui demande alors de raconter un souvenir marquant de son service. Après quelques instants de réflexion, il raconte cet incident. Et à ce moment, il décide de retrouver ce pilote de chasse allemand qui l’a épargné. Il fouille dans les archives américaines et ouest allemandes ; il publie une lettre dans une revue d’anciens pilotes du conflit mondial. Et quelques mois plus tard, il reçoit une réponse de Stigler, vivant alors au Canada, et qui déclara être ce pilote.
Les deux discutèrent alors par téléphone : Stigler décrivant les évènements (notamment son « salut » à la séparation), Brown eut la confirmation qu’il avait retrouvé le bon pilote. Les anciens ennemis se rencontrèrent alors, en 1990, et devinrent rapidement amis. Amitié qui dura jusqu’à leur mort, en 2008 (à quelques mois d’écart).

Les deux même, quelques décennies plus tard …

Cet « incident » est le sujet de la chanson « No bullets fly » du groupe de métal Sabaton. Même si méconnu, il est un vibrant rappel que même dans un conflit meurtrier, où la haine a été exacerbée de part et d’autre, la compassion prend parfois le dessus.

Pour aller + loin :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Incident_de_Charlie_Brown_et_Franz_Stigler

Chanson « No bullets fly » de Sabaton

Sources des images : Wikipédia, domaine public

L’attaque d’Aruba

Ou quand un des meilleurs sous marins allemands merde à cause du stress

La bataille de l’Atlantique, vous connaissez tous ? C’est quand les petits sous marins allemands allaient coller des torpilles farceuses dans des cargos à destination du Royaume Uni. Et que celle ci, pour se venger, jouait à la pêche à la grenade sous marine, en espérant voir un U-Boot remonter à la surface, ventre à l’air (ou plutôt, couler au fond de l’Océan). Et souvent, on pense que ça a commencé par des centaines de sous marins allemands qui traquaient sans pitié des navires de commerce désemparés ; puis les Alliés ont peu à peu repris le dessus, jusqu’à couler tous les sous marins nazis. Alors qu’en fait non : ce fut un poil plus complexe que ça.

Lorsque la guerre commence, la Kriegsmarine n’a qu’un nombre réduit de sous marins pouvant assurer des missions de guerre sous marine (57, alors que l’amiral Dönitz – le patron des sous marins – en voudrait 300). Bon gré mal gré, ils font le travail. Du côté Alliés, on se souvient encore de la première guerre mondiale, et on les redoute. On prend donc des mesures, comme la navigation en convois. Puis, en Juin 1940, la marine allemande reçoit un cadeau surprise : la côte Atlantique française, qui lui donne plein de nouveaux ports d’attache. C’est la première période dite des « temps heureux », les sous mariniers coulant à tour de bras des navires marchands et subissant peu de pertes. Les Britanniques ne se laissent pas décourager et, têtus comme ils sont (en même temps, c’est le pays ayant produit le yorkshire), trouvent de nouveaux moyens de couler ces importuns : ASDIC, Huff/duff, hérissons et pieuvres (ce sont des armes sous marines, hein ? pas des pokémons militarisés), … Et de surcroit, les Etats unis, bien qu’officiellement neutres, leur ont refilé un stock de vieux destroyers qui sont bien utiles pour escorter les convois. Si les allemands coulent toujours autant de tonnage allié, leurs pertes augmentent sensiblement.

Petit hors sujet : c’est durant cette période que se déroule le film « Das Boot ». A voir absolument si votre rêve c’est de voir plusieurs dizaines d’hommes barbus couverts de sueur et de cambouis, enfermés plusieurs mois dans un objet long et étroit. A voir également si vous souhaitez juste un excellent film de sous marin …

Cette phase où aucun des deux camps ne parvint à se départager se termine avec … l’entrée en guerre des Etats Unis. L’US Navy se joint alors à la fête, avec la plus grande flotte du monde (malgré les pertes de Pearl Harbor), et une excellente expérience navale. Et pourtant : s’ouvre la 2e période des « temps heureux » pour les Allemands.
Comment cela se fait il ? Au début du conflit, les Allemands ne « chassent » les navires à destination du Royaume Uni qu’au milieu des océans, ou près des côtes anglaises. Hitler ne veut en effet pas provoquer les USA, et les U-Boot ont interdiction de s’approcher de trop près des côtes américaines. Vu que la guerre éclate quand même, la restriction est levée. Or, Dönitz se rend compte que les US n’ont pas mis en place de convois escortés comme l’ont fait les Anglais. Ceux ci ont beau prévenir l’oncle Sam (« nan mais sérieux, il va arriver des bricoles à tes navires là »), ils se disent que non, ça risque rien, ils pourront JAMAIS venir jusque là (c’est pas comme si on faisait la même aux Japonais dans un océan 2 fois plus grand).
Et là, grosse surprise : les Allemands arrivent jusque sur les côtes US, et font un carton. Ils ont d’ailleurs appelé cette période la « saison de chasse américaine ». Ils vont battre des records de tonnage coulé, avec presque aucune perte. Bon, les Américains ont compris : ils mettent au bout de quelques mois des convois en place, du coup les sous marins, vexés, partent ailleurs, et notamment dans les Caraïbes.
Pourquoi les Caraïbes ? Non : pas parce que c’est une zone traditionnelle pour la piraterie. Mais à l’époque, le plus gros producteur de pétrole au monde sont … les USA. Et les Caraïbes sont une grosse zone de transit pour le pétrole, et de nombreuses raffineries s’y trouvent.

Et c’est là que notre h(z)éros du jour va entrer en jeu. Il s’agit de Werner Hartenstein, capitaine de sous marin, et commandant du U-156. C’est un excellent commandant, qui a déjà torpillé de nombreux navires, et son équipage est expérimenté.

On leur a confié une mission spéciale : plutôt que de s’emmerder à couler les pétroliers, pourquoi pas directement détruire les raffineries ? On les envoie donc attaquer l’île d’Aruba, qui abrite l’une des plus grandes raffineries du monde. On les a équipés avec un canon + gros que d’habitude (à l’époque, les sous marin ont tous un canon, généralement de calibre moyen, ainsi que des canons anti aériens).
Tout se déroule bien. Le navire approche de la cible. Alors qu’il arrive à portée, il remarque des pétroliers à proximité, qui quittent le port. Là, l’instinct du sous marinier fait surface : il torpille les 2 navires. Et c’est là qu’il se rend compte de la boulette : les navires prennent feu, ce qui fait un gros nuage de fumée … et lui masque la raffinerie, sa cible principale. Pas grave se dit il : on va tirer au jugé. Les artilleurs pointent le canon, chargent, font feu et … le canon explose.
Que s’est il passé ? En plongée, les canons sont protégés avec des « bouchons » qui obstruent le trou de sortie, afin d’éviter que l’eau n’entre dedans.. Bien entendu, avant de tirer, il faut les enlever. Sauf que dans la panique, ils ont oublié, et l’obus a explosé dans le canon. Bien sûr, celui ci est désormais inutilisable. Werner ordonne alors quelques tirs au canon antiaérien, qui fera quelques dégâts mais rien de sérieux. Dépité, il se replie : il vient de rater la chance de sa vie. L’opération ne sera jamais renouvelé (les mesures de défense ayant été prises entretemps).

La morale est que, même quand on est un excellent commandant, avec un équipage discipliné et expérimenté, on peut faire de la merde sous l’effet de la PANIQUE !

Pour aller + loin :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Attaque_d%27Aruba
https://fr.wikipedia.org/wiki/Werner_Hartenstein
https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_des_Cara%C3%AFbes
https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_l’Atlantique_(1939-1945) (ça c’est si vous avez plusieurs heures devant vous ^^)
L’excellente série de documentaires « Les grandes batailles », épisode « La Bataille de l’Atlantique »

Source des images : Wikipédia