Charles V, le sage – partie 4

4e et dernière partie sur Charles V, le roi qui, partant d’une situation catastrophique, a réussi à redresser la situation. Lui reste le dernier obstacle, et non des moindres : l’Angleterre, toujours belliqueuse.

Les Anglais sont donc presque seuls. Charles V peut repasser à l’offensive. Mais une fois encore, il fait preuve de sagesse : il tient à ce que le conflit reprenne, mais en étant dans son bon droit. De plus, il a compris qu’il ne tiendra pas de nouveaux territoires, sans le soutien des populations qui y habitent. Il souhaite donc conquérir les cœurs autant que les régions. Il patiente et attend que les Anglais fassent une connerie, une nouvelle fois.
Et cela vient assez vite. Comme dit précédemment, le Prince Noir revient de son expédition en Castille, victorieux mais ruiné. Il doit dissoudre son armée. Or, parmi ceux qui l’ont accompagné, figurent des chevaliers français qui, en vertu du traité de Brétigny, doivent passer sous la suzeraineté britannique. Notamment le comte Jean d’Armagnac, dont on ne peut pas dire qu’il ait été heureux de ce changement de patron. Or, Edouard de Woodstock lui avait promis, en tant que vassal, de payer les troupes qu’il a mobilisées à son service. Non seulement il ne peut le faire (il est ruiné), mais de surcroit il exige de lui des impôts ! Pour couronner le tout, l’armée dissoute par le Prince Noir, faute de solde, se met à piller la région. Jean d’Armagnac fait donc appel à son suzerain, qui est censé lui apporter protection dans ce genre de situations ; mais ce dernier lui envoie une fin de non recevoir.
Jean se tourne alors vers Charles V. Ce dernier souligne alors, qu’en vertu d’une clause du traité de Brétigny, le transfert de souveraineté n’a pas encore eu lieu, vu que la rançon n’est – toujours – pas intégralement versée. A partir de là, le prince anglais s’est mis en infraction, en exigeant un impôt sur un territoire qui ne lui revient pas. C’est donc un casus belli valable ! Le roi français, magnanime, propose à Edouard de Woodstock de venir en discuter au tribunal de Paris. Ce dernier lui répond qu’il compte bien venir, mais avec une troupe de 60 000 avocats grognons et lourdement armés. Ainsi la trêve vole en éclats : la guerre reprend, mais le roi de France a su mettre le droit de son coté. A ce sujet : lors d’une discussion à la cour anglaise, des barons louèrent le roi de France et sa sagesse. Un fils d’Edouard III, Jean de Gand s’exclama de colère « Comment ! Ce n’est qu’un avocat ! ». Plus tard, on rapporta ses propos à Charles V, qui rit et déclara « Soit ! Si je suis un avocat, je leur bâtirai un procès dont ils regretteront la sentence ! ».


La guerre ne reprend pas de suite : les Anglais en effet espèrent encore sauver le traité de Brétigny, si avantageux pour eux. Reprendre les hostilités signifierait faire une croix sur celui ci, et se lancer dans des combats qu’ils ne sont plus si sûrs de gagner. Charles V en profite, pour convaincre autant de seigneurs gascons que possible de se joindre à lui. Vu le comportement du Prince Noir jusqu’ici, et les talents diplomatiques du roi français, de nombreux seigneurs acceptent ce ralliement, en échange d’avantages (notamment des exonérations d’impôts). Avant même la reprise du conflit, la France a gagné du terrain.
La paix devenant intenable, la guerre reprend par l’auto proclamation d’Edouard III en tant que roi de France. Ce dernier réplique en ordonnant la confiscation de l’Aquitaine. Le problème, c’est que l’Angleterre est largement ruinée, suite aux précédentes aventures militaires. Le Parlement rechigne à vote de nouvelles dépenses, et Edouard III doit donc se contenter de peu. Au contraire, le roi de France a réussi à faire accepter des impôts permanents et conséquents, autorisant le financement d’une armée conséquente. Les Anglais en reviennent à la stratégie de la chevauchée ; les Français évitent les batailles rangées, et continuent d’appliquer la technique de la terre déserte. Le pillage ne rapporte pas grand chose, ne permet pas de tenir les villes, et la population hait toujours plus l’envahisseur, pour le plus grand bénéfice du roi de France. Celui ci au contraire, opte pour une guerre d’escarmouches, et de sièges. Peu à peu, il grignote le territoire anglais sur le continent, prenant villes et châteaux, parfois sans même combattre. Il entretient le patriotisme dans les territoires libérés, multipliant les exonérations fiscales, et usant de l’anoblissement afin de renouveler la noblesse, dont une grande partie est morte (soit durant la peste, soit durant les batailles de Crécy ou Poitiers).


Cependant, si les chevauchées n’apportent pas de grands gains coté militaire, elle exaspère la population. Par exemple, Limoges est libérée en Aout 1370 par les français ; mais ceux ci laissent une garnison trop faible, et la ville est reprise peu après. Les troupes anglaises massacrent la population, puis incendient la cité (de vrais gentlemen). L’objectif est de dissuader, par la peur, les autres villes de se rendre ; mais l’effet inverse se produit. Par contre, le peuple commence à mettre la pression sur le roi, qui doit normalement protéger ses sujets. Il consent à nommer Du Guesclin connétable de France, et le charge d’affronter les troupes de pillage.
Le chevalier breton a de la chance : face à leurs succès mitigés, les capitaines anglais commencent à se disputer. L’un d’entre eux, Thomas Granson, veut provoquer les Français pour les affronter seuls, sûr de la supériorité de ses archers même en sous nombre, en espérant ainsi récupérer les rançons pour lui tout seul. Du Guesclin reçoit son émissaire, le fait picoler, et pendant ce temps, fait avancer ses troupes à marche forcée. L’objectif est de tomber sur le museau des Anglais avant qu’ils ne soient retranchés. Le 4 Décembre 1370, après une nuit de marche sous la pluie (on est pas loin de la Bretagne), l’armée française tombe par surprise sur celle des Anglais, à Pontvallain. N’ayant le temps de mettre les archers en position de tir, ils sont contraints de combattre au corps à corps. Après des heures d’âpres combats, les Français finissent par l’emporter.

Charles V remet l’épée de connétable de France à Du Guesclin

Le roi anglais perd du terrain, les chevauchées ne sont plus rentables, et même en cas de bataille rangée, la victoire n’est plus acquise. La situation devient compliquée. Et pourtant, elle va encore s’aggraver pour lui. Si l’année 1371 s’avère calme, la suivante voit la situation déconner de nouveau. Et là, l’alliance avec la Castille va jouer à fond. Le royaume espagnol dispose notamment d’un atout intéressant : sa marine de guerre. Pour venir guerroyer en France, les Anglais doivent prendre le bateau (il n’y a pas encore de tunnel sous la Manche). Ce qui est bien pour eux – et moins bien pour la France – c’est qu’ils ont le contrôle des mers, depuis que la flotte française s’est faite éclatée à la bataille de l’Ecluse.
Or, tout va changer à la bataille de la Rochelle, en Juin 1372. Une flotte anglaise mouille non loin du port charentais. Les flottes française et castillane devaient se retrouver pour aller combattre ensemble, mais l’amiral français étant en retard, c’est donc la seule flotte castillane qui passe à l’attaque. Elle est dirigée par Ambroise Boccanegra, qui n’est pas castillan, ni même espagnol ou français : il est génois, grande puissance maritime de l’époque. Son papa avait combattu à la bataille de l’Ecluse (dans le camp des perdants), et il souhaite ardemment le venger. Il est en infériorité numérique, mais il va la jouer fine : ses navires présentent moins de tirant d’eau (en gros, la parte immergée est plus faible) que ceux des anglais. Il va donc réussir, par divers manœuvres (et notamment en feignant des difficultés), à faire s’échouer les nefs anglaises à marée basse. Et une fois immobilisées, ils les incendient à grands coups de brûlots (l’ancêtre des kamikazes, mais avec personne à bord). Autant dire que se retrouver en armure lourde dans un navire en feu n’est pas une riche idée. L’Angleterre y perd tous les navires engagés, et de nombreux soldats, chevaliers, ainsi que l’argent destiné à payer les troupes.

La bataille de la Rochelle, où la flotte anglaise se fait couler


Désormais isolés, les places fortes anglaises du continent se retrouvent en grande difficulté. Le roi de France lance ses troupes en Aquitaine et dans le Poitou. Cela dit, cela prend du temps car les nobles de ces régions sont pour le coup plutôt anglophiles (essentiellement pour des raisons commerciales : ils exportent respectivement vin et sel outre manche). Du coté de la Bretagne, le duc Jean IV a tenté de rester neutre aussi longtemps que possible, mais les Anglais lui mettent la pression. Si bien qu’en Mars 1373, une armée anglaise débarque à Brest. Charles V qui gardait une attitude prudent vis à vis de la Bretagne jusque là, passe à l’offensive. La noblesse bretonne, avec qui il a tissé de nombreux liens, s’allient massivement à lui : tant et si bien, qu’en à peine 2 mois, presque tout le duché est occupé. Plus de cidre pour les Anglais.
De nouveau bougon de voir son armée se faire laminer, le roi Edouard III en revient toujours à sa tactique de viking : la chevauchée. Il lance une grande chevauchée, commandée par l’un de ses fils, Jean de Gand. Il saccage tout sur son passage, mais comme les autres fois, on réplique avec la tactique de la terre déserte. Les assaillants commencent à souffrir de la faim, leurs chevaux meurent (faute de fourrage, ou bien mangés), on abandonne les armures car trop lourdes. Une partie des soldats déserte. Bref, quand la chevauchée parvient finalement à rallier Bordeaux, on dirait davantage une bande de clochards qu’une armée victorieuse ; cela brise définitivement le moral des Anglais (conscients qu’ils vont devoir de nouveau affronter la météorologie de leur pays). On ne sait pas si Jean de Gand fut renommé suite à cela Jean Le Gland, mais cela eut été approprié.

Jean de Gand


En 1375, les Anglais ne tiennent plus que quelques villes sur le continent : Bordeaux, Calais, Brest, Cherbourg, et Bayonne, ainsi que quelques châteaux dans le Massif Central. Charles V ne pousse pas plus loin : il sait que ces villes, notamment Bordeaux, sont très anglophiles. Or jusque là, il a appuyé sa reconquête sur le soutien de la population ; il ne veut donc pas s’encombrer de villes qui risquent de se rebeller à la première occasion. On négocie une trêve, la trêve de Bruges. Même si les discussions durent 2 ans, on n’arrive pas à trouver d’accord ; mais pendant ce temps, les combats cessent.

Et hop, une petite carte pour situer les mouvements de la dernière phase

En 1376, le Prince Noir, héritier du trône anglais, meurt, suivi par son père en 1377. Le nouveau roi anglais, Richard II, a 10 ans, ce qui provoque des troubles côté anglais, et les empêchent de se concentrer dans la guerre avec la France. Avec la mort du roi Edouard III, la trêve se termine, et les Français en profitent aussitôt. Ils passent à l’offensive en Guyenne et en Bretagne, et chassent les Anglais partout, sauf dans les 5 villes nommés ci dessus. Ils organisent également des raids côtiers, qui saccagent des ports du Sud de l’Angleterre, et qui constituent une riposte aux chevauchées : à pilleur, pilleur et demi. A partir de là, la situation s’enlise : les Anglais tiennent toujours leurs dernières villes du continent, et si les raids provoquent un début de panique, les Français n’arrivent à prendre durablement aucun château sur le sol britannique.
A partir de 1378, la situation se détériore, plusieurs évènements viennent gêner les plans de Charles V. Le Grand Schisme d’Occident provoque une scission au sein de la Chrétienté : il y a deux papes, un à Avignon, un à Rome, chacun prétendant qu’il est le préféré de Jésus. Charles de Navarre, qui, jusque là, s’était un peu fait oublier, tente un nouveau complot, pour s’allier avec les Anglais et assassiner le roi. Le complot échoue, ce qui pousse le roi de France à confisquer définitivement toutes les possessions de Charles de Navarre en Normandie, qui devient définitivement possession de la couronne de France. Après ce dernier « coup », Charles le mauvais va se retirer de la guerre, et se consacrer uniquement à s’occuper de son royaume de Navarre.


La situation en Bretagne vire également. Alors que les seigneurs bretons avaient plutôt bien accueillis l’intervention française, et l’exil de Jean IV (duc légitime de Bretagne), tout change quand Charles V proclame la confiscation définitive. Ceux ci souhaitent conserver à terme une neutralité, et rappellent donc le même Jean IV, pour qu’il reprenne la tête du duché. Il revient le 3 Aout 1379, où il est acclamé par une grande foule. Cette acte est constitutif de l’identité bretonne (avec la liberté de manger des galettes/saucisses). Charles V constate de fait, que la noblesse et le peuple breton ne veulent pas de cette annexion. Il négocie avec Jean IV, et s’il meurt avant la fin des négociations, l’issue est la même : le duc de Bretagne est reconnu, en échange d’un serment de fidélité et d’une promesse de ne plus s’allier avec les Anglais.
Enfin, la reine de France meurt le 6 février 1378. Le roi en est très affecté, car même s’il s’agissait d’un mariage arrangé (comme presque tout le temps à l’époque, à de tels niveaux de pouvoir), leur amour était sincère (comme c’est romantique !). Le roi n’a jamais eu une bonne santé, et il ne pense pas vivre très longtemps encore. Il passe donc la fin de son mandat à préparer sa succession. Il doit faire face à une opposition croissante face aux impôts (ah la France !), qu’il gère en modérateur. Il finit par rendre l’âme le 16 septembre 1380, à l’age de 42 ans (comme par hasard !).

Comme on le voit, Charles V a donc géré le royaume de France – les premières années, alors qu’il n’était même pas roi – dans une situation plus que complexe.

  • Le royaume était ruiné, et largement ravagé par les grandes compagnies, mercenaires devenus pillards
  • La chevalerie, véritable colonne vertébrale des forces militaires, est décimée et discréditée suite à la bataille Poitiers
  • Il est contesté, non seulement par un rival au trône (Charles le Mauvais), mais également par un bourgeois, Etienne Marcel, qui aimerait bien en faire un pantin
  • Il doit également composer avec des jacqueries, révoltes paysannes
  • Et une situation à l’internationale qui ne lui est pas favorable, que ce soit en Bretagne ou en Castille

    Il ne présentait pas les qualités de l’époque : ce n’était pas un combattant, il avait tendance à éviter les champs de bataille. Il était plutôt fragile et chétif. Par contre, il était très instruit, rusé et patient. A chaque situation difficile, il savait quand reculer, et quand la retourner à son avantage ; de même, quand il était en position favorable, il savait l’exploiter avec prudence et sans excès.
    Il a notamment misé sur le sentiment national naissant. Nous avions en face un roi d’Angleterre qui revendiquait la couronne de France, mais s’est comporté envers ses hypothétiques sujets comme un sombre crétin, en pillant et massacrant. C’est pratiquement l’inventeur de la nation française, à une époque où un peuple n’était vu que comme un bien attaché à un domaine, et donc susceptible de passer d’un souverain à l’autre. Et ce, plus d’un demi siècle avant Jeanne d’Arc.
    Il a su mettre en place un état moderne, décentralisé. Une armée presque de « métier », financée par des impôts permanents, commandée par des capitaines loyaux et disciplinés, et non plus un ost braillard où chaque seigneur agissait à sa guise. Sous le conseil de stratèges avisés, tel Du Guesclin, il a abandonné la tactique habituelle de la charge frontale de cavalerie lourde, rendue inopérante par les propres tactiques anglaises.
    Même si on en a peu parlé, c’était également un érudit, un mécène des arts et sciences. Il fonda la première bibliothèque royale, ancêtre de la Bibliothèque Nationale.

Bref, il sauva le royaume de France dans l’un de ses pires moments. Et pourtant, on se souvient plus de Du Guesclin, dont la vie et la carrière est finalement très liée à ce roi. Si le célèbre chevalier breton a beaucoup contribué aux succès de Charles V, il est injuste de se souvenir de l’un sans l’autre. Un peu comme si l’on se souvenait uniquement de Philippe Leclerc, et qu’on oubliait Charles de Gaulle (un autre Charles, tiens donc).
Voilà je l’espère, cette injustice corrigée.

Ajoutons cependant une petite note sombre à ce tableau. Tout ce travail de reconstruction, de reconquête, sera finalement sapé par … son propre fils. Charles VI, dit « le bien aimé », puis « le fou », succédera en effet à son père. Mais comme son nom l’indique, il souffrira rapidement de problèmes psychologiques, qui vont profondément affaiblir le royaume (avec d’autres facteurs), et aboutir à une nouvelle invasion anglaise.
La faute en incomberait (notez l’utilisation du conditionnel) au fait que son mariage était consanguin : la reine était cousine au premier degré. Paradoxe, quand on sait que Charles a réussi à faire échouer une alliance par mariage entre l’Angleterre et les Flandres, pour raison de consanguinité. Une sorte de cruelle vengeance du destin et de la génétique.

Pour aller + loin :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_V_le_Sage (bon courage pour la lecture)

Sources des images : Wikipédia

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.